l' histoire de claude : juste sourire

Pas toujours facile la vie ! Il faut pourtant continuer de sourire...JUSTE SOURIRE

mardi, décembre 19, 2006


Ma seconde révolution

A quinze ans, comme tout un chacun et chacune, je fais ma crise d’adolescence, qui s’éternise d’après les dires de mes parents. Dix sept ans plus tard, j’ai trente deux ans, je récidive et cette fois – ci, c’est Jean – Michel, qui essuie les plâtres. On pourrait croire que je vais enfin être stable. Pas du tout ! Dix sept ans encore après, j’ai alors quarante – neuf ans et d’après mes filles, je crise. Décidément, il me semble bien que j’ai du mal à sortir de ce cycle de dix sept années. Si je vieillis suffisamment, je pourrais peut être recommencer à soixante six et quatre vingt trois ans. Allez donc savoir si un jour je parviendrai à être calme, docile et résignée. Je doute fort, car ma nature me pousse à la révolte quand je me sens mal......
Ainsi, à presque cinquante ans, je ne suis pas décidée à me satisfaire de ce que j'ai, puisque cela ne me plait pas. Mécontente de ma vie, j’entreprends de la transformer
Au fil du temps, les aléas de la vie ont fait que toute ma famille m’a abandonnée dans mon trou.
Mes sœurs font leur vie en ville. Mes grands – parents et mes parents sont morts. Mes gosses, chacune à leur tour sont parties.
Je reste SEULE à Chaumontel. Pas de quoi se réjouir !
J’habite cette grande maison conçue pour ma famille, qui maintenant est décimée. La demeure est belle, certes, mais VIDE
Dans le village, je ne connais plus que quelques anciens, les autres sont allés remplir le cimetière.
Je n’en peux plus de cette sensation constante de SOLITUDE et d’ABANDON
Je décide donc de vendre ma maison et d’aller en construire une autre dans le village où je connais tout le monde, où je crois compter quelques amis et quelques relations sympathiques, le village où j’enseigne depuis plus de vingt ans. Ce projet, que je conçois entièrement, m’occupe l’esprit quelque temps mais ne comble pas le vide qui me pèse.
C’est alors que MINOU décide de quitter notre monde pour retrouver celui de son Dieu auquel il croit tant.
Pourquoi Minou ? Toi qui viens d’acquérir la maison de mes grands – parents ,qui es enfin parvenu à obtenir satisfaction pour mener à bout tes projets de rénovation et de construction dans le pré d’à côté. Pourquoi te laisses- tu aller au désespoir, simplement parce que ta femme va te quitter ? Es – tu à ce point fragilisé, fatigué, usé ?
Je n’ai pas compris. Je n’ai rien compris Et pourtant, j’aurais dû. Tous ces signes que tu m’as faits ! Rien vu ! Trop préoccupée par ma petite personne ! Encore là, j’ai été nulle ……
Ce suicide m’achève. Je me sens plus seule que jamais.
Je me mets donc en quête de nouvelles relations. J'investis dans un ordinateur, m'offre l'ADSl et j'apprends rapidement à chater sur des sites de rencontre.
Ils s'appellent CONTACTS. Ils sont virtuels. C'est tout du moins ce qu'on veut nous faire croire.
Ils sont mes contacts et je suis le leur. Suis – je virtuelle ? Non ! bien réelle ! En devenant leur contact, je rentre dans leur vie, parfois par une toute petite porte bien vite refermée mais parfois aussi par une plus grande et se créent alors des liens amicaux, qui valent mille fois plus que ceux de courtoisie que nous instaurons avec les personnes de notre voisinage ou entourage professionnel.
Ils s'appellent Elnenfekasatete , bm39 ou Nom de Nom , Samaël ou Xwild46, Llorenzo , Rêveur ou Photpat , Libertin 90 , Vicenzeo 12 , Faureal ou Gemini Giani mais aussi Michel , Roger , Bernard , Patrick , Laurent , Jean , Clotaire ,Philippe , Julien , Albert , Annick , Céline , Arnaud Emilie , Audrey , Marie .....
Ils font tous partie de ma vie, à des degrés différents. Bien sûr, on peut reconnaître mes trois enfants : Céline, Emilie et Audrey
Quand elles sont connectées sur MSN, c'est pour moi comme si elles étaient là, tout près. Je les appelle et elles me répondent en simultané. Je peux même voir Hugo tout en lui parlant. A ces moments là, je me sens entourée de ma famille et je suis bien
J'ai aussi Arnaud, ou plutôt Caroline, ma nièce. Je suis un peu sa vie, de loin, juste par ces petits messages qu'elle laisse à côté de son pseudo : Nième otite pour Mattéo ou on va au cirque ce week-end. Cela fait du bien de savoir qu'ils sont là eux aussi
Et il y a tous les autres, majoritairement des hommes.
Ils ont entre vingt trois et soixante trois ans. Ils sont beaux ou laids, agréables ou désagréables, cultivés ou non, artisan, commerçant, enseignant, fonctionnaire, pêcheur, chasseur, écologiste, de droite, de gauche, marié, célibataire, divorcé, en couple. Quelle diversité ! Pourtant ils ont tout un point commun. Ils cherchent à être aimés, appréciés, estimés, choyés, compris. Ils voudraient trouver et vivre l'amour, l'amitié, la tendresse, la complicité, le partage de leurs joies et de leurs peines. Ils recherchent une partenaire, amoureuse, sexuelle ou autre, peu importe. Ils fuient la solitude et sont prêts à presque tout pour y parvenir. Ils me ressemblent. Je fais partie des leurs et ils le sentent.
Aussi, ils me dorlotent, me caressent de leurs mots, n'hésitant pas à me flatter, me dire combien ils me trouvent belle, combien je leurs plais, et même combien je compte dans leur vie, combien ils m'aiment.
Je doute souvent, je peste parfois, surtout contre les menteurs, je zappe les cons, je râle et parfois je les crois. Certains parlent vrai, j'en suis sûre. Peut être rarement car la plupart ont une priorité, séduire. Mais ceux qui sont honnêtes, des gens comme vous et moi, ceux – là s'installent dans la durée. Ils sont là, quelques minutes ou plus, depuis des jours et des jours, des semaines, des mois, toujours là au bon moment.
Ceux – là me voient devant ma cam sourire, rire et pleurer. J'explique, ils comprennent. Ils m'expliquent, je comprends. Ils donnent leur avis, je donne le mien. Nous sommes d'accord ou pas du tout. Mais ils m'aident à voir clair, à progresser. Par leurs expériences respectives, ils m'apprennent des tas de choses. Et le plus important, ils me font oublier ma solitude.
Et plus particulièrement Jeff. Merci Jeff d'avoir passé ton été à mes côtés. Tu m'as poussée à aller mieux.
C'est aussi grâce à quelques-uns uns d'entre eux que je me mets à écrire.
Merci en priorité à toi, Michel ! Merci de m'avoir donné ce goût à l'écriture ! Merci de m'avoir tenu la main au fil des jours, toujours dans l'ombre, discret mais présent.
Merci Laurent ! Sans même savoir le rôle que tu jouais, en me parlant du décès de ta maman ce samedi après – midi, tu m'as permis de me libérer de ce poids énorme qui m'étouffait depuis trente ans. Sans toi, je n'aurais jamais pu relater le décès de Denis.
Merci Clotaire pour tous tes compliments. Ton admiration m'a poussée à aller jusqu'au bout.
Merci à vous tous , mes lecteurs assidus qui m'encouragez encore à poursuivre
Merci pour tout ! .....
Parallèlement, François s'installe à la maison. Par le plus heureux des hasards, pour moi et le plus malheureux pour lui, Sellage n’est pas équipée de la haute technologie. Avec sa centaine d’habitants, le village passe à côté du branchement de l’ADSL et de ce fait François ne peut pas travailler, car son activité professionnelle nécessite qu'il soit connecté en permanence au Web
Je lui laisse l'ancienne chambre d'Emilie où il y installe ses bureaux, ses ordinateurs et ses dossiers.
Il passe beaucoup de temps en correspondance téléphonique avec l'étranger et j'avoue que cela me fait plutôt bizarre d'entendre parler anglais couramment dans la maison ; mais au moins ça parle. Plus besoin d'allumer la télé pour sentir ma maison moins vide. François est une présence énorme à lui tout seul, pas que je le vois beaucoup, car il n'a pas de temps à perdre mais parce qu'il est plein de vie, de joie de vivre aussi. Il parle fort et rit beaucoup. Il plaisante si souvent que je suis toujours surprise de le voir sérieux comme un pape, dès qu'il s'agit travail. Nous entretenons des relations purement amicales, de connivence et de complicité. De plus, je goûte son humour, sa drôlerie. Un vrai bonheur pour moi qui manque tant d'échange et qui suis si souvent nostalgique et " tristounette "
Sans remplacer Minou, il joue partiellement son rôle, celui de confident certes quand j'ai un moral épouvantable et que nous nous prenons dix minutes pour boire le café à mon retour du travail, mais aussi de conseilleur et bricoleur. Un problème matériel dans la maison, plus de souci, François est là. J'apprécie ! Sans en avoir l'air, soulagement !
François est aussi un homme gentil, qui aime faire plaisir. Ainsi, lorsqu'un soir en rentrant de nuit, je vois toute ma maison éclairée, cela me fait très chaud au cœur. Quelle jolie attention pour moi qui depuis le départ d'Audrey ne la retrouve que sombre et triste à mourir ! Petit geste, mais de grande valeur. Merci François !
Je n’oublie pas de citer Jonathan qui lui aussi a l’air bien gentil , et plein d’attention , mais pas pour moi . Il se consacre à mon Audrey . Je ne la reconnais plus celle – ci depuis qu’elle vit avec son Jonath . J’espère qu’ils vont pouvoir être heureux .
Emilie a l’air aussi très épanouie , mais elle c’est en la présence de Bertrand . Je ne le connais pas encore bien ; à vrai dire je ne l’ai vu qu’une seule fois . Mais j’espère aussi comme pour ses deux sœurs qu’elle va vivre des moments d’intense bonheur avec son amoureux , aussi intenses qu’ont pu l’être les miens ……
Voilà ! Mon histoire d'un demi – siècle s'arrête là. Il n'y manque que le point final et je le veux grandiose. Je vais même lui donner un nom.
Il s'appelle CAMILLE . Il attend bien sagement dans le ventre de sa maman l'année 2007. Il va arriver et aura tout juste cinquante ans de moins que sa grand – mère. Nous fêterons ensemble nos décennies à venir.
Je t'imagine déjà, mon cher tout – petit, aussi beau, intelligent, adorable que ton grand – frère.
Sans doute seras- tu, tout comme mon Hugo, le départ de ma nouvelle vie, celle d'une mamie qui s'assume en tant que FEMME, MERE et GRAND – MERE. A très bientôt

lundi, décembre 18, 2006


Mamie s'en va aussi

Ce dimanche, Mamie comme tous les autres dimanches, mange à la maison en compagnie de Gisèle. Toutes deux discutent allègrement de leurs connaissances communes et je me garde bien de les interrompre ; en fait je me prends un peu de repos. A présent que Gisèle a pris la bonne habitude de nous rejoindre, je n'ai plus l'obligation de faire la conversation à ma mère, ce qui m'arrange bien. De plus ses visites sont écourtées car elles partent jouer ensemble au scrabble en fin d'après – midi. Cela me permet à moi de souffler ou de faire mon travail sans avoir à subir les récriminations de mamie. En effet, elle ne supporte pas que je fasse quoique ce soit lorsqu'elle est là, me disant : " Si je te dérange, t'as qu'à me remmener ! " Sur un ton qui ne donne pas envie d'insister. Notre vie bien organisée est donc devenue au fil du temps tout à fait supportable, voir agréable. Je me suis même remise à cuisiner et essaie de soigner le repas pour mes deux invitées. Je ne dirai pas que c'est toujours une réussite mais je fais vraiment ce que je peux, jusqu'au jour où mamie se plaint d'avoir été malade le lundi ; elle a vomi. Evidemment, cela ne peut être que ce qu'elle a mangé le dimanche. Pas impossible ! Je ne m'en offusque pas ; mais le dimanche suivant, elle nous annonce qu'elle a eu mal au ventre plusieurs jours de la semaine. Je n'en fais pas de cas, me disant que mamie a peut être besoin de se faire plaindre. En effet, elle ne vit pas toujours bien la présence de Gisèle ; celle – ci lui fait de l'ombre. Elle sent bien la connivence qu'il existe entre Gisèle et moi et de ce fait est un peu jalouse.
La semaine suivante, tout va bien ; Toutefois régulièrement j'entends ma mère se plaindre d'avoir mal au ventre. De ce fait, le médecin prescrit une échographie du système digestif. Résultat négatif !
Mamie continue pourtant de se plaindre régulièrement jusqu'à ce dimanche. J'arrive la chercher ; elle est couchée. " Je suis malade comme un chien ! J'ai vomi toute la nuit et je ne tiens pas debout. Je veux pas aller. " me dit – elle. Je comprends bien et repars sans elle après avoir contrôlé qu'elle a au moins de la soupe, au cas où elle reprendrait faim. Le lundi, elle appelle le médecin, qui diagnostique une gastro.
Le même scénario se renouvelle le dimanche qui suit. "Sans doute une rechute" dit le médecin. Deux jours à être malade, puis plus rien.
Mais quand pour la nième fois, je vois ma mère à nouveau malade, je commence ou plus exactement continue de douter des compétences de son cher médecin.
Après avoir essuyé un refus de la ramener avec moi, encore une fois , je rentre à la maison seule, pas tranquille du tout. Je l'ai trouvée fatiguée et elle pleurait. Je me doute bien qu'elle doit en avoir marre et de ce fait sur le soir, je retourne voir comment elle va. Elle m'annonce alors qu'elle a encore vomi, mais cette fois, tout noir. Immédiatement, je pense que c'est grave. Après lui avoir dit que la couleur est due à sa prise de médicaments, je lui annonce que dimanche ou pas dimanche je vais appeler le docteur. Elle y consent sans trop rechigner et nous attendons donc ensemble qu'il arrive. Chance inouïe ! Ce n'est pas son médecin habituel que je n'apprécie pas du tout, mais son remplaçant. Un gros monsieur très gentil, qui sans en avoir l'air nous dirige vers l'hôpital. " Pour être tranquille " dit -il à ma mère. Pendant que celle – ci va chercher son argent dans la salle à manger, il me souffle discrètement qu'il craint une occlusion intestinale.
Nous partons donc aux urgences de Lole. Attente longue, puis direction service de gastro-entérologie. Je laisse ma mère là – bas et rentre de nuit chez moi où Audrey m'attend.
Le lendemain, après la visite du médecin, mamie m'annonce par téléphone qu'elle va subir une multitude d'examens. En fait, elle va galérer pendant des jours et des jours avant de terminer par se faire opérer. Je vais la voir chaque soir après mon travail, me chargeant bien évidemment de l'entretien de son linge. Je suis secondée dans ces tâches par Chantal, qui vient, elle aussi très souvent la voir.
Arrive enfin le jour de cette fameuse intervention chirurgicale ; il s’agit de lui enlever une partie de l’intestin abîmé par des diverticules qui s’enflamment en permanence et provoquent ainsi l’occlusion. Le chirurgien lui laisse entendre qu’elle pourrait avoir un anus artificiel provisoire ou définitif selon comme les choses vont se présenter, lui disant aussi qu’il espérait bien qu’il puisse s’en dispenser. Ma mère part donc au bloc opératoire, affaiblie par tout ce qu’elle a subi durant ce dernier mois et l’angoisse au ventre.
Je la retrouve quelques heures plus tard en réanimation. Horrible service que celui – ci ! Le règne de la machine ; un personnel prétentieux et manquant sérieusement de courtoisie. Je suis mal reçue, mal accueillie, mal renseignée et pas du tout soutenue. Pour entrer dans ce lieu, je ne sais comment le qualifier, je dirai dans cette prison, le seul mot que je trouve pour refléter ce caractère impersonnel et inhumain de l’endroit, je dois sonner à une porte pleine à double battant dans laquelle il y a une petite vitre étroite allongée, tout en hauteur. Par cette petite fenêtre, j’aperçois un hall avec tout au fond une porte vitrée. Quand une infirmière daigne répondre à mon coup de sonnette, c’est pour me dire, sans répondre à mon bonjour : " laissez vos affaires là, prenez une blouse et c’est pour qui. Au fond à gauche". Et me tournant les talons, elle repart me laissant abasourdie face à un carton de blouses blanches. Dès que je suis prête, je me dirige vers le lit du fond, comme elle me l’a dit , où effectivement je trouve ma mère, sous assistance respiratoire et branchée de partout. Elle me semble dans un état semi – comateux, pour ne pas dire comateux et quoique j’essaie de lui parler, de lui dire que je suis là et que tout va bien, quoique je lui prenne la main et lui tapote le bras, elle ne fait aucun mouvement. Impressionnant ! Et pas un seul membre du personnel à proximité. Personne ! Si ce ne sont quatre ou cinq malades dans des lits un peu plus loin qui semblent à peu près dans le même état que ma mère. Je recouvre comme je peux celle - ci, et me mets à la recherche d’une infirmière ou d’un médecin car il faut que je sache si tout est normal ou non. J’en aperçois trois qui parlent ensemble au fond du couloir. Je m’approche et attends à quelques pas d’eux. Ils ne bougent pas. Je patiente plus de cinq minutes. Rien ! Alors je les interpelle poliment " : S’il vous plaît, pourrais – je avoir quelques nouvelles de ma mère ? " Une seule daigne se retourner et me dire " Nous ne donnons pas de nouvelles, nous, voyez le médecin et en partant jetez votre blouse dans le carton à côté de celui où vous l’avez prise ". Je suis si choquée que je ne réponds rien et m’en vais. J’apprends par le chirurgien qu’il a dû implanter à ma mère une stomie, une iléostomie précisément. Il m’explique qu’il s’agit d’un anus artificiel, ce qu’on appelle une poche qui permet de mettre l’intestin totalement au repos. Il se charge d’annoncer la nouvelle à ma mère. Pas une mince affaire ! Quand je retrouve ma mère le lendemain, elle est informée et catastrophée. Elle n’a pas encore vu de quoi il s’agissait mais est tellement choquée qu’elle ne peut pas même en parler.
Le jour suivant, quand j’entre dans la chambre, je suis saisie par l’odeur qu’il y règne. Une odeur que je ne connais pas, désagréable, aigre, indescriptible en fait.
Je ne dis rien mais m’éloigne le plus possible du lit. Ma mère est allongée, au moindre mouvement qu’elle fait, l’odeur empire et bien vite elle me fait savoir qu’elle en est pleinement consciente mais qu’elle espérait être la seule à s’en rendre compte. A voir ma tête et mon comportement, elle a bien compris son erreur. Nous décidons donc que je rapporterai de la maison dès le lendemain un déodorant quelconque.
Je repars ce soir là, bien inquiète, me disant que si elle doit vivre comme ça, ça va être l’enfer.
Le lendemain, c’est identique ; mais le surlendemain cela va mieux. La poche fonctionne normalement, les infirmières peuvent intervenir régulièrement maintenant que la cicatrisation a commencé. C’est un peu moins pénible.
Pendant son séjour à l’hôpital, ma mère est censée apprendre à se faire les soins elle – même. Je vais découvrir petit à petit de quoi il s’agit. En tout premier la poche, couleur chair avec un cercle sur une face autour duquel il y a une partie adhésive et un trou central. Quelle horreur ! Le mécanisme n’est déjà pas attractif, le moins qu’on puisse dire.
Peu de temps après je découvre la stomie par elle – même. Par respect pour ma mère, je ne vous la décris pas. Ce jour – là, je me dis que si je devais passer par ces mêmes contraintes, je les refuserais. Pauvre femme ! J’ai pitié. Elle ne le supporte pas et comme je la comprends. La pauvre me dit " Je me dégoûte " et j’ai beau lui dire que non, ce n’est pas répugnant, ni dégoûtant, je n’en pense pas moins et je ne parviens pas à la convaincre. Le seul argument que je trouve pour l’aider à supporter est que cela ne va pas durer. Je ne sais pas ce qui l’attend et bienheureusement.
Au bout de quelque temps elle rentre à la maison avec son handicap. Ma sœur aînée, la sentant très fragile psychologiquement et physiquement décide alors de passer les quelques jours qui nous séparent des grandes vacances, avec elle, à la maison. Mais notre mère refuse d’être maternée, et se comporte de manière odieuse et insupportable. Ma sœur part en catastrophe, blessée par sa façon de la traiter . Pas habituée, Chantal ! Je prends donc la relève. Il s’agit dans un premier temps de consoler et de rassurer la mamie, qui dès que ma sœur est partie craque et pleure à gros sanglots. Je tente de lui faire comprendre que ce n’est pas grave , qu’elle va bien vite être totalement autonome, mais qu’avant je suis là, moi, tout près, et libre puisqu’en vacances et qu’à la rentrée de septembre, l’affaire sera sûrement réglée, la poche enlevée et que tout ira bien. Je la secoue un peu, lui laissant entendre que vu que ce n’est que provisoire, elle n’a pas lieu de se mettre dans des états pareils, ni de maltraiter ceux qui veulent l’aider.
Puis j’entreprends de changer cette fichue poche. Je ne peux même pas y penser sans avoir encore des hauts le cœur. Quelle horreur ! C’est un "travail" de précision, aussi, je mets entre parenthèses tout ce que je ressens et je m’applique. J’ai un mal fou à supporter et une fois terminée, je file chez moi, sous prétexte de sortir mes chiens, promettant de revenir dormir. Je n’ai qu’un kilomètre à faire mais dois quand même m’arrêter en route pour vomir. En arrivant enfin chez moi, passant devant le miroir, j’aperçois mon reflet. Je suis cadavérique. Il va falloir aussi essayer de contrôler ça. Ma mère ne doit absolument pas connaître la répulsion que ces soins sur elle provoquent en moi, car je vais devoir le faire souvent. J’espère m’y habituer ( Cela ne va pas être le cas, au contraire. Le dégoût va aller en s’amplifiant. L’adresse due à l’habitude écourte la durée des soins par la suite et bienheureusement )
Mamie fait l’effort d’apprendre à se débrouiller seule. Un miroir fixé à hauteur de son ventre, elle intervient sur elle, en suivant ses gestes en reflet ; ce n’est pas du tout évident. Elle ne m’appelle à la rescousse que lorsqu’il y a problème ( fuite, mauvaise adhérence ) et profite des moments où je me trouve chez elle pour se faire aider. Cela se passe pas mal à ce niveau là. Mais comme si cette contrainte était insuffisante, ma mère a un régime draconien. Interdiction de consommer le moindre fruit et le moindre légume, ni cuit, ni cru, quelle que soit sa présentation. Difficile de gérer les menus dans ces cas là, d’autant plus encore qu’elle ajoute, par goût cette fois – ci, un refus du poisson. Je m’adapte chaque dimanche et elle au quotidien. Au début elle a du mal, ensuite parvient à s’habituer pour finir par le vivre très mal. Tout ceci est bien lourd à supporter, il faut bien le reconnaître.
Nous arrivons malgré tout à vivre à peu près correctement. Nous faisons même la fête. Gisèle a soixante dix ans, nous marquons l’événement. Mamie trie ce à quoi elle a droit, mais elle est là. Nous nous offrons aussi une réunion de famille grandiose avec toutes mes filles, mes sœurs, mes neveux et nièces et leurs enfants, sans oublier Jean –Claude à mes côtés et Gisèle qui fait partie des proches à part entière. Grande joie pour nous tous et super excellente idée. Notre dernière fête avec mamie !
Arrivent à nouveau la rentrée et le rendez – vous chez l’anesthésiste. La date de l’intervention qui va enfin débarrasser ma mère de sa poche est déjà fixée . Mamie, pendant le trajet vers l'hôpital compte les jours qu’il lui reste. C’est la joie ! Quoiqu’elle appréhende de repasser au bloc opératoire, c'est avec enthousiasme qu'elle rentre avec moi vers le médecin qui va devoir l'endormir. Et là, changement d'ambiance. Le docteur nous annonce qu'à la vue des résultats de la prise de sang, elle se refuse à pratiquer la moindre anesthésie, qu'il est indispensable de revoir le chirurgien pour décider de ce qui va devoir être fait ou non. Nous attendons donc à nouveau le gastro-entérologue qui se contente de nous dire qu'il n'est pas spécialiste du sang et qu'il veut donc des examens supplémentaires. L'idée d'avoir une leucémie effleure déjà mamie et je ne parviens pas trop à la rassurer. C'est à Dijon, soutenue par Chantal, qu'elle va apprendre qu'elle est atteinte d'une myélodysplasie, leucémie des personnes âgées. Pour elle, elle a deux cancers : celui du sang et celui de la moelle osseuse. Pour nous, un seul nous suffit amplement.
J'apprends la nouvelle par téléphone quelques minutes après Chantal effondrée au l'autre bout du fil. J'en reste muette, tant le choc est rude. Nous sommes mercredi matin. Je suis seule. Quand ma sœur a raccroché, je m'effondre. Face à la fenêtre de la cuisine, à travers mes larmes, j'aperçois deux chevreuils qui broutent. Cela me rappelle le jour de l'enterrement de ma femme de service où la aussi j'avais vu un de ces animaux. Eux qui symbolisent la vie, à ce moment précis, quoique pas superstitieuse, deviennent liés à la mort. Inévitablement, je pense que ma mère va mourir aussi, comme Chantal, ma femme de service, d'un cancer et quand Jean – Claude passe vers treize heures, il me trouve en bien piteux état. Dès le lendemain, je consulte le net. Ce que j'y lis n'est pas rassurant loin de là et de plus bien difficile à comprendre. Il en ressort toutefois que ce type de maladie est mortelle à court terme, deux années maximum et que les risques hémorragiques sont très élevés, de même que toutes les sortes d'infection possibles.
Commence alors la véritable angoisse pour moi. Il va s'agir de surveiller ma mère pour éviter les catastrophes. J'ai peur qu'elle se saigne complètement et que j'arrive trop tard et encore plus qu'elle sombre dans le coma dont on ne pourrait la sortir suite à une infection violente.
Elle aussi doit être terrorisée, car elle va même jusqu'à paniquer inutilement. Ce mercredi matin, je suis chez moi, bienheureusement déjà habillée. Il est neuf heures, lorsque le téléphone sonne. C'est mamie qui m'annonce, complètement paniquée que sa stomie saigne. Evidemment je la rassure en lui disant que j'arrive tout de suite mais qu'elle peut appeler le médecin pour gagner du temps . En panne de voiture, je cours jusque chez elle. Ce n'est pas loin, juste un peu plus d'un kilomètre mais je manque fortement d'entraînement et j'arrive chez elle absolument exténuée et essoufflée. Elle a totalement enlevé sa poche, socle compris, est assise dans la salle de bain, le slip en bas des jambes, tenant une compresse appuyée sur sa stomie, et l'autre bras appuyé sur le bord du lavabo soutient sa tête entre ses mains.
A ce moment là, je crois que j'ai encore plus pitié que tout autre chose. Je m'approche et l'air comme d'habitude, très sûre de moi et pas du tout inquiète, je lui lance : " alors ce sang, où est – il ? " Elle me montre la poche qui attend dans le lavabo, mais j'ai beau regarder : il n'y a pas le moindre filet de sang. J'avoue qu'à ce moment, je sens la colère qui monte en moi, très puissamment et pourtant, très calmement je reprends : " ce n'est pas du sang, ça maman, je t'assure bien. Il n'y en a pas une goutte. " Elle me répond alors : " j’ai cru , alors. " Et elle fond en larmes, la tête sur son bras, contre le lavabo. Elle sanglote.
J'essaie tant bien que mal de la consoler ; j'aimerais pouvoir, ne serait – ce que la toucher, lui caresser le bras, l'épaule ou la tête, lui faire sentir qu'elle n'est pas seule mais je ne parviens pas à faire le moindre geste de tendresse vers elle. Je me sens coupable d'être aussi nulle, mais pas moyen. Je ne peux pas . Impossible ! Alors c'est avec les mots que j'essaie de la consoler. " Ce n'est pas grave, c'est normal que tu aies peur, que tu vois du sang partout, je serais comme toi. Tu t'en fais trop, tu ne risques pas tant que ce que tu crois, ça va aller, d'ailleurs les docteurs s'en font moins que toi. etc. " Enfin que des bêtises puisque je ne peux pas lui dire la vérité . Enfin je l'aide à remettre en place une nouvelle poche, bois un café vers elle en parlant d'autre chose et rentre comme je suis venue dans ma maison, me disant que ce n'est sûrement pas la dernière fois que ce genre de chose arrivera.
Je ne vis pas mieux au travail. L'angoisse est constante. C'est la fièvre qui est à surveiller de près. Je passe chaque matin avant de partir vers ma classe voir quelle température elle a. Celle – ci pouvant varier très vite Gisèle et ma tante Yvonne sont mises à contribution. Sans avoir l'air de rien elles doivent passer voir dans quel état elle est et m'informer immédiatement si elles décèlent le moindre problème.
Parallèlement, je gère avec le médecin de Chaumontel et les différents services hospitaliers où on peut l'accueillir en urgence pour lui faire une transfusion de plaquettes. Depuis l'école, je parlemente auprès des médecins, organise avec eux aussi bien que je le peux ses visites à l'hôpital, essaie de lui faciliter l'existence autant qu'il est possible. Que de difficultés ! Il n'y a pas de service spécifique pour leucémiques à Lole, alors nous passons du service de rhumatologie au service des urgences ou de la chimiothérapie à la médecine ambulatoire. Pas facile à vivre tout ça, surtout pour ma mère qui non seulement attend des heures et des heures les plaquettes mais en plus subit moult piqûres et prises de sang, souvent douloureuses.
Alors angoisse de se saigner, angoisse des infections et angoisse de mourir, vu qu'elle n'a aucun traitement , ajoutées à la souffrance et au désespoir, cela fait vraiment beaucoup pour la même personne.
Ma mère supporte tout ça, sans vraiment se plaindre, craquant qu'occasionnellement et ne parlant que très peu de sa maladie alors qu'elle ne peut qu'y songer en continu.
Cela fait deux mois que nous savons qu'elle a cette leucémie et ce matin là, quand je passe, la température n'est pas plus haute que d'habitude. Par contre, quand Gisèle à son tour y va à son tour , elle a trente huit et quand Yvonne la rejoint après le repas ma mère a encore plus. Il est deux heures quand Yvonne m'appelle à l'école, me disant qu'elle trouve que sa sœur n'est pas bien du tout. Il semble qu'elle ne répond pas quand ma cousine Monique et elle lui parlent. Immédiatement je pressens qu'elle a sans doute beaucoup de fièvre. Je rappelle Gisèle et lui demande de les rejoindre pour avoir un deuxième avis. Celle – ci confirme. Je parle alors à ma mère par téléphone lui expliquant qu'il faut qu'elle se rende à l'hôpital tout de suite. Gisèle a essayé de la convaincre auparavant mais en vain. J'essuie à mon tour un refus.Elle ne veut pas bouger. Elle en a marre et décrète que tout va bien.
Comme je sais que ce n'est pas le cas, je menace : " écoute-moi bien maman ; tu n'es plus capable en ce moment de savoir ce qui est bien ou mal pour toi, alors c'est moi qui décide ; tu entends ! Ou tu laisses Gisèle t'emmener ou j'appelle le SAMU et ils t'embarquent de force. Tu as compris ! " Sa réponse est alors " ah bon ! C'est toi qui commande maintenant, sur un ton ironique, aussi ironique qu'elle le peux ", mais je sens sa voix lasse et tellement découragée. Cela me fait mal mais ma réponse reste malgré tout ferme " oui, c'est moi qui commande. Je téléphone à nouveau dans un quart d'heure et là tu as intérêt à être partie. " Et je raccroche. Je préviens l'hôpital et ma sœur Chantal, qui va se rendre à Lole pour réceptionner notre mère aux urgences et après le travail je les rejoins.
Il est dix – huit heures quand j'y arrive enfin. Je retrouve ma sœur au chevet de ma mère, allongée dans un lit totalement inconsciente, brûlante de fièvre . Des examens ont été commencés et nous attendons les résultats. Je change la poche que tout le monde a oubliée avec l'aide de ma sœur et nous patientons jusqu'à ce qu'enfin nous ayons la certitude que l'on va bien vouloir la garder ici, car il n'est pas du tout exclu qu'elle soit transférée vers un autre établissement, faute de place. Les choses rentrent dans l'ordre, tard dans la nuit et ma mère va rentrer dans un engrenage duquel elle ne sortira pas. En effet, à partir de ce jour, alternant des périodes où elle va mieux avec d'autres où elle va plus mal, elle se dirige doucement vers une longue agonie. L'infection n'est jamais enrayée totalement ; des complications surviennent. Les veines de ma mère ne résistent pas au traitement qu'on leur inflige, ce qui oblige les médecins à prendre la décision de lui poser "une chambre" au niveau de la clavicule. La pause de celle – ci se révèle être une catastrophe. Ma mère souffre comme une martyre. Il faut enlever et recommencer. Nous pensons qu'elle va mourir et un soir, toute la famille se retrouve à l'hôpital. Mais mamie tient le coup. Que de misère !
La pauvre s'enfonce inexorablement vers la mort. J'arrête alors mon travail pour être plus disponible et me rends à son chevet pratiquement tous les jours. Mes sœurs s'y relaient aussi selon leur disponibilité. Nous vivons des moments très difficiles car nous voyons notre mère souffrir. Le médecin du service de rhumatologie fait tout ce qu'il peut pour que cela aille le moins mal possible. Je noue avec lui des rapports, que je qualifierai presque de complices tant il est à l'écoute et humain. Il me soutient à bout de bras, n'hésitant pas à me recevoir dans son bureau, entre deux visites, en urgence, juste pour me tenir au courant de l'évolution de la maladie, essayant au mieux de me consoler faute de me rassurer. Il adapte les soins dits palliatifs, en fonction de ce que lui rapportent les infirmières et moi-même.
Jusqu'à cette nuit, où je reçois un coup de fil de ma sœur aînée. Il n'est pas encore cinq heures du matin ; notre mère se meurt. Je préviens Jean – Claude et me rends seule à l'hôpital. Chantal y est déjà et m'apprend que c'est enfin terminé. Contrairement à ce que je croyais, je ne suis pas soulagée. Je me raisonne bien sûr car effectivement on ne peut que se dire que c'est une bonne chose. Pourtant je vis très mal c’est évènement. Cela me fait mal, parce que ma mère aimait la vie et voulait tellement voir encore grandir les petits de notre famille. Elle aurait aimé voir marcher Hugo et normalement si nous avions écouté le corps médical, elle en aurait même été privée de son vivant, vu les risques qu'il lui faisait courir. Cela n'aurait rien changé, donc pas de regrets à avoir.
Se savoir orpheline de père et mère n'est pas facile à vivre. D'un seul coup, vous vous retrouvez, vous – même dans la génération de ceux dont il va être le tour de mourir.
De plus, je reste la dernière de la famille à Chaumontel. Autant de constats douloureux !
Gisèle est hospitalisée, elle aussi durant cette période, pour une opération de la hanche. Elle suit à nos côtés tous ces moments difficiles. Je continue à lui rendre visite après les obsèques de ma mère, prends le même ascenseur mais ne monte plus à cet étage où je suis tant allée. Difficile ! Mais ainsi va la vie ! ..... Faute de toujours surmonter les obstacles, je réfléchis à la façon de les contourner.
Des dispositions vont s'imposer afin que je ne sombre pas.
Je n'hésite pas longtemps avant de décider de quitter le village et de rompre la solitude qui me mine....... Après cela, advienne que pourra.....

samedi, décembre 16, 2006


Les filles s’en vont

Ma Célinou quitte la maison la première, et cela très tôt. Elle ne part pas dans un premier temps, complètement, puisqu’il ne s’agit que de faire ses
études en étant interne au lycée de Lons. Mais pour moi, c’est une rupture difficile, d’autant plus qu’elle correspond au choix de ma fille et non pas à une obligation.
Les rapports qui nous unissaient jusqu’alors ont tant changé ces derniers mois que je ne comprends plus grand chose au fonctionnement de ma propre enfant. Adolescente, je ne la reconnais plus. La petite fille qui adorait sa maman est devenue une superbe jeune fille qui revendique son indépendance et renie sa mère et globalement ce qui vient d’elle. Je vis très mal la crise et pleure souvent autant de colère, de découragement que de tristesse. Céline m’achève le jour où elle me fait part de son désir de ne plus rentrer à la maison chaque soir. C’est un véritable crève – cœur d’autant plus que j’ai le souvenir de ce qu’est l’internat. Je l’ai vécu vingt ans auparavant, contrainte et forcée et ne peux que me dire qu’il faut que ma fille se sente bien mal à mes côtés pour avoir envie d’aller vivre dans un tel endroit.
Après ce départ là, pour moi cela ne sera plus jamais comme avant ; j’essaie tant bien que mal de me convaincre que c’est normal et m’habitue petit à petit à cette nouvelle situation.
Quelques années plus tard, elle part vers la faculté à Dijon où elle va rencontrer Renaud, dit Le Lou. Ce n’est qu’à ce moment là que je me dis que son départ prématuré a été une bonne chose, car il m’a préparé à cette séparation qui est nettement pire que la première. Non seulement ma gosse m’échappe complètement, mais elle me manque véritablement. C’est un manque viscéral, physique dont je ne parle à personne. C’est une tristesse indescriptible, profonde, toujours là, un vrai manque. Je ne partage pas davantage mes soucis, mon inquiétude de la savoir seule voir même mon angoisse qu'il lui arrive du mal et bienheureusement je m’en décharge partiellement sur ma sœur aînée, qui par chance habite dans la même rue que ma môme. Pour moi, c’est un énorme soutien, une sorte de sécurité. Divorcée depuis peu, je manque d’argent et Chantal va nourrir Céline sans rien me demander, chaque soir pendant des mois et des mois. J’ignore si ma sœur a même conscience de ce qu’elle nous apporte à ma fille et moi-même, mais moi oui, je le sais et l'apprécie à sa juste valeur. Je sais bien que j’aurais fait la même chose pour les siens, mais cela ne diminue en rien la générosité, à tout point de vue, dont elle fait preuve à notre égard. Merci Chantal ! Merci beaucoup ! Heureusement que je t'ai eue à ce moment – là !
Céline revient à la maison après sa licence, pendant une année ; mais elle a été partie si longtemps que cela n ' a plus rien à voir avec ce qui était avant son départ pour Dijon. Elle est alors adulte et travaille d'ailleurs comme pionne, tout en préparant son concours pour être institutrice. Parallèlement Emilie est en terminale et s'apprête à passer le bac. En juin celle – ci le décroche avec mention Bien, ce qui n'est pas surprenant vu son cursus scolaire sans faille et Céline est acceptée sur liste d'attente ; ce qui signifie qu'elle a bien des chances d'être appelée à officier dès la rentrée.
Septembre arrive : Audrey reprend l'école normalement ; Emilie se prépare à partir en faculté de médecine. Elle va loger , elle , à la cité universitaire et de ce fait nous aurons quelques soucis pour communiquer , le téléphone est partagé entre tous les étudiants.
Ce dimanche de septembre, mes deux grandes filles quittent la maison. Céline est allée repérer quelques jours auparavant les lieux où elle va devoir travailler. Il s'agit de Joigny et pour moi c'est le bout du monde, très loin de chez nous. Sa sœur l'a accompagnée et elles se sont débrouillées comme des chefs ; Ma grande s'est trouvée un logement de fonction, bien, mais il n'empêche qu'elle va devoir y vivre seule. Très dur pour elle, mais aussi pour moi. Chaque fois que je la vois repartir durant cette année – là je vais pleurer dans mon coin.
Quant à Emilie, nos rapports ayant toujours été très facile, dire qu’elle me manque est un euphémisme. Elle a tenu toujours énormément de place dans la maison, car c’est une gentille petite bavarde, ma " gaillarde ". Toujours quelque chose à raconter. Le silence qu’elle laisse donc derrière elle est impressionnante. J’en suis toute déstabilisée. Nos petites conversations matinales quotidiennes me manquent presque autant qu’elle et toutes les petites marques de tendresse qu’elle m’adressait, en disparaissant, me laissent dans un désarroi peu commun. De plus je la sens débordée , et me fais beaucoup de soucis . Bien vite, je me rends compte que je ne supporte pas tout ça et vais me remettre aux antidépresseurs. Jean – Claude, en toute logique, voudrait que je me réjouisse du fait que tout va pour le mieux pour mes deux filles et moi, très loin de ces considérations ,je vis très mal l’incompréhension dont il fait preuve à mon égard et menace même de rompre. Je vais mal et c’est tout Audrey, elle, se réfugie souvent dans sa chambre, supportant elle – même pas mieux de se retrouver seule avec moi. Nous ne sommes pas d’un grand secours l’une pour l’autre. Nous ne communiquons qu’avec difficulté.
Les mois passent, je m’habitue.
Entre alors dans notre vie Renaud. C’est un soulagement pour moi de le savoir auprès de Céline à Joigny. Je la sens davantage en sécurité et vis de ce fait beaucoup mieux la séparation. Ayant une vie plus " stable ", elle ne va pas trop tarder à m’annoncer que je vais être mamie.
Cette nouvelle est encore un choc pour moi. Quoique attendue et désirée, elle m’oblige à me remettre en question, ou plus exactement à constater que la roue a tourné.
Je ne suis plus seulement une maman, je passe dans le camp des " vieux " en devenant grand – mère. Je suis très contente à l’idée d’avoir un petit enfant, mais très angoissée aussi à l’idée de changer de statut.
Difficile d’accepter de vieillir ! Jusqu’au moment où je le vois mon tout petit.
Il est enfin né.
Ce jour là, pour moi, quand je l’apprends, c’est un moment de bonheur intense, une immense joie qui malheureusement est un peu tempérée par l’hospitalisation de ma mère. Quoiqu’il en soit, quand je le découvre à la maternité, je me sens presque aussi émue que lorsqu’il s’agissait de la naissance de mes propres bébés et je retrouve aussi le même étonnement Voir ma grande dans ce rôle de mère m’époustoufle ; Je suis surprise, éberluée ; cela me semble irréel et pas possible. Pour moi, elle est encore ma petite, alors ………
A ce mélange de sentiments s’ajoute une grande détresse que je m’applique à cacher soigneusement : le regret que Denis ne soit pas à mes côtés. Après toutes ces années, je n’arrive toujours pas à passer par – dessus ce décès. Denis me manque cruellement ce soir là. Il serait si heureux et si fier et j’aimerais tant lui dire : " T’as vu ! Il est superbe ! On l’a bien réussi celui – là aussi. ", Car il faut bien savoir que je ressens Hugo comme une partie de moi – même.
Faute de la présence du papi, c’est Audrey qui va récupérer toutes mes remarques et jérémiades sur le chemin du retour. Ainsi va la vie !
De ce jour, il n’y aura sans doute pas une seule journée pleine sans que je ne songe à lui, à ce tout petit bout. Je m’astreins à en parler peu, car j’ai trop souvenir de combien je trouvais pénibles ces nouvelles grands – mères me parlant de leur progéniture en des termes plus qu’élogieux durant un temps infini, alors que tout cela m’indifférait complètement. Il m’arrive, toutefois, de me laisser débordée et je me surprends à dire qu’Hugo est vraiment, je crois, très intelligent, nettement plus que la moyenne en tout cas, qu’il est, on ne peut plus drôle et je vous en passe. Dès que je prends conscience que je tombe dans le même travers que toutes ces dames, je ré freine mon envie de poursuivre, mais je sais que je pourrais être intarissable de longues heures durant, à partir du moment où il s’agit de louer mon petit – fils. J’aime le qualifier auprès de mes amis de l’AMOUR DE MA VIE ACTUELLE. Tous ceux que je connais finissent par connaître Hugo. Il trône majestueusement en fond d’écran sur mon ordinateur à l’école. Ses photos ont supplanté toutes les autres à la maison et je me remets à fréquenter les rayons pour enfants dans les grandes surfaces. Dès son départ vers sa maison, j’attends son retour vers la mienne. En fait je passe ma vie à l’attendre, en chair et en os quand il vient me rendre visite mais aussi sur MSN et au téléphone dès qu’il est un peu plus grand. Haut comme trois pommes, il tient une place grandiose dans mon cœur faute d’en tenir une dans ma maison. Une qui par contre y occupe sa place, c’est Audrey. Elle déborde même largement de celle qui devrait lui revenir. Audrey est partout, semant le désordre, traînant sa mauvaise humeur et son mal de vivre. En pleine crise d’adolescence, elle m’insupporte et je le lui rends bien. Je reconnais en Audrey l’adolescente que j’étais et malheureusement joue le même rôle que ma mère a joué quand il s’agissait de moi. Je crie sur ma gamine, lui disant même des horreurs tant elle m’exaspère et me fait sortir de mes gonds. Nous avons beaucoup de mal à vivre ensemble, dans le même lieu et je pense que toutes deux espérons bientôt en finir avec ça. Cela ne signifie pas pour autant, que moi, je souhaite qu’elle s’en aille mais par contre certes qu’elle s’améliore
Or, un jour, sans crier gare, Audrey annonce son envie de quitter la maison, elle – aussi, pour être pionne au pair au lycée où elle prépare son bac. Sur le coup, ma réaction est tout simplement un refus catégorique. Trop jeune, trop tout ou pas assez … en tout cas, pas comme il faut être pour partir. Puis, réflexion faite, je reviens sur ma décision et donne mon aval au départ de ma dernière gamine.
Cette rupture là ressemble à celle que j’ai vécue avec Céline lorsqu’elle est devenue interne. Audrey revient le week-end ; je m’habitue assez facilement, tout du moins je le crois car force est de me rendre compte bien vite que je souffre d’une grande solitude qui me devient rapidement tout à fait insupportable. Je dois trouver une solution et au plutôt, car sinon je sais que je vais totalement sombrer. Je n’ai plus envie de rien et ne sais plus qu’espérer. Je me pose alors beaucoup de questions sur ce qu’a été ma vie jusque là, sur ce qu’elle est à présent et ce qu’elle va être plus tard. J’approche de la cinquantaine et je me sens bien seule ………

jeudi, décembre 14, 2006


Minou

Durant les quelques années pendant lesquelles Jean – Michel et moi vivons en collocation, l’état de la maison n’évolue pas. Non terminée, elle n’a plus le pouvoir d’unir le couple dans un projet de construction. Nous ne faisons donc plus rien. Je l’entretiens d’ailleurs seule, Jean – Michel rejoignant en continu ses copains. Je peste, surtout quand je ne peux pas tondre à temps le tracteur n’étant pas en état, et que je dois ramasser des tonnes d’herbe. Jean – Michel s’en fiche royalement.
Dès son départ, je tente de remettre les choses en ordre. Le tracteur est une des premières dont je m’occupe. C’est le cousin Minou qui regarde ce qu’il en est et qui m’annonce que c’est simplement une bougie ( au moins trois francs cinquante ) fichue. Comme par hasard nous en trouvons une neuve sur l’étagère. Le tracteur est réparé. Je soupçonne Jean – Michel d’avoir effectuer la même manœuvre pendant des mois, juste par esprit de revanche. Si c’est le cas, à la mesquinerie s’ajoute la bêtise et la méchanceté ! Je n’ose le croire.
Je fais remettre aussi en ordre la chaudière, mais cette fois – ci par le chauffagiste puis j’attends une longue année avant de ré entreprendre des travaux, faute d’argent.
Mon père décède moins d’un an après le départ de mon époux, juste deux mois après que mon divorce soit prononcé. Venant juste d’être opérée, je ne suis pas vaillante au point de faire des travaux d'envergure mais la peine que j’éprouve à la perte de mon papa est telle que je ne peux pas rester inactive très longtemps. Il faut que je me noie dans le travail quel qu’il soit, pour ne pas " disjoncter " et j’entreprends donc de retapisser toute la maison dès l'automne. Pièce après pièce, tout est remis à neuf, à bas prix d’ailleurs.
Ceci étant réalisé, j’entreprends de couvrir ma terrasse. Un menuisier me fait au noir toute l’armature au printemps. Gisèle et Jean – Claude me donne un coup de main pour traiter et lasurer les bois. Nous travaillons dans le sous – sol qui devient un véritable entrepôt ; Nous sommes envahis par des grosses poutres, des plus petites. Il y en a partout.
Ce travail fini, nous sommes au mois de juin. Catastrophe pour moi ! L’anniversaire de la mort de papi approche. Impossible à supporter sans m’étourdir ! J’appelle Minou à la rescousse. Il a l’intention de monter une association dans laquelle il sera président et pour laquelle il travaillera à bas prix afin de se mettre de côté un petit pécule destiné à monter une entreprise de réinsertion de chômeurs longue durée par la suite. Son travail consistera à se louer à l’heure, pour des travaux de bricolage, chez des particuliers, ceux – ci bénéficiant alors d’une remise de cinquante pour cent du prix de la main d’œuvre payée en réduction d’impôts sur les revenus. Cela m’intéresse évidemment, étant fortement imposée malgré les charges qui m'incombent et surtout cela me permet de m’investir dans un projet. Seul remède pour moi quand je trouve la vie trop moche !
Minou va passer un été complet chez moi à bricoler et cette saison – là va être le début d’une relation nouvelle entre nous. Lui vous parlerait d’une profonde amitié ; moi je ne sais comment la qualifier, mais une chose est sûre, notre relation est faite de complicité, respect et affection. Il faut dire que Minou suscite tout ça. C'est un homme exceptionnel et surprenant.
Je vais d'ailleurs vous parler de lui, car il mérite d'être connu.
Minou s’appelle Patrick. Je ne l’appelle jamais par son prénom. Depuis le premier jour où je l’ai rencontré, je l’ai appelé Minou et n’ai pas connu son prénom pendant bien longtemps
Ce jour – là, Jean – Michel est arrivé en me disant : " Mon cousin a eu un accident grave de moto, il est à Dijon à l’hôpital. Je veux aller le voir mais j’aimerais que tu viennes avec moi. " Je ne côtoie Jean – Michel que depuis trois mois et ne connais pas du tout ce cousin et pourtant j’accepte. Je ne sais pas pourquoi. Peut être que je sens combien Jean – Michel est embarrassé. Toujours est- il que nous partons voir le cousin en passant par Auxonne. Je ne connais pas cette route longée d’une multitude de bois et de forêts et nous arrivons très rapidement au centre hospitalier.
Grande surprise en découvrant Minou !
C’est un jeune homme d’une vingtaine d’années, plutôt beau garçon, à moitié nu que je vois s’agiter sur son lit. Sous perfusion, les jambes toutes couturées, en slip et petit maillot, Minou tente de manifester sa joie de voir arriver son cousin et sa petite amie que je suis, en transformant ses bras en moulinet. Minou a une belle " gueule ", un sourire aussi large qu’accueillant des yeux marrons qui pétillent de malice. Il respire la joie de vivre, ce qui semble bien surprenant dans un tel endroit. Il entreprend très vite d’expliquer ce qui lui est arrivé. Je le regarde éberluée car il parle fort, presque autant avec ses mains qu’avec sa bouche, d’un débit rapide. Une véritable diarrhée verbale ! Il a l’air d’un véritable excité, un peu foufou. Il raconte donc par le détail son accident. Il s’agit d’une priorité grillée par un automobiliste qui lui a valu un tel choc qu’on a du le transporter jusque là par hélicoptère. Et c’est à ce moment de l'histoire, croyez – moi, que j’ouvre les yeux et les oreilles tout grand. Minou nous affirme en effet qu’il a entendu et vu, alors qu’il était dans le coma, les médecins dire qu’il était perdu et surtout qu'il s'est vu lui, allongé sur la table d’opération. Il précise : " J’étais au plafond, dans le coin de la pièce et je voyais et entendais tout !
Avouez qu’en entendant de tels propos, on se dit qu’on doit avoir en face de soi un cinglé. C’est exactement ce que je pense à cet instant précis et je me demande vraiment ce que je fais là. Jean – Michel lui est imperturbable. Il me semble tout à fait serein, pas même un tant soi peu surpris. Nous ne nous attardons pas pour ne pas le fatiguer et je me dis qu’effectivement, il l’est suffisamment comme ça. Pendant le voyage du retour, je ne fais que très peu de commentaires sur notre visite si ce n’est que je le trouve un peu bizarre ce cousin. Jean – Michel s’étonne : " Oh ! Non, c’est Minou ! Il est toujours comme ça ! ". " Ah bon ! " Je n’insiste pas.
J’apprends à connaître ce personnage haut en couleur, le moins qu’on puisse dire, quelques années plus tard. Il est alors jeune marié et vient chaque vendredi boire la tisane à la maison. La cérémonie de son mariage a été remarquable ; il a joué les ténors une bonne partie de la soirée pour animer cette fête qu’il veut grandiose en l’honneur de son père qui est prêt à mourir d’un cancer de la gorge. Minou en rajoute toute la journée voulant offrir à son papa un dernier merveilleux moment. J’avoue que ce jour là encore, il me surprend.
Chaque fin de semaine, comme je vous le disais, on voit donc arriver Minou et son épouse, puis tous les deux et leur petite fille et un tout petit peu plus tard encore, c’est à quatre qu’ils viennent, et même à cinq. Minou procrée à vive allure. Son épouse ne semble pas du tout ravie de la tournure des évènements et pour la première fois j’interviens auprès de Minou à la demande de sa femme. Je lui explique qu’elle n’en peut plus, et qu’il faut qu’il cesse de se conduire comme un irresponsable. Minou écoute et de ce jour va faire de moi, à mon insu sa conseillère, rôle que je suis bien inapte à jouer. Pour lui, je suis sa grande sœur en même temps que sa mère. Je suis censée discuter avec lui les décisions qu'il s'apprête à prendre.
Minou va d'ailleurs, durant ces années-là s’essayer à plusieurs métiers. A chaque changement, il sollicite mon avis qu’il ne suit d’ailleurs pas toujours, loin s'en faut. Quoique hostile à ses décisions, je soutiens ses projets comme je peux. Minou inspire la compassion et la tendresse. Ainsi, j’achète des joggings et des pyjamas quand il vend des vêtements, tous plus laids les uns que les autres, des boucles d’oreilles d'un style tout à fait particulier, quand c’est le tour des bijoux. Pas facile ! Les goûts de Minou diffèrent vraiment des miens.
Puis vient le moment de son divorce. Minou ne comprend pas ce qui lui arrive, fait une tentative de suicide et bien vite remonte la pente. Il refait sa vie avec une jeune femme aussi désemparée que lui. Il est alors magnétiseur et fervent catholique. Nouvelle toquade mais très sincère. Je me moque souvent de lui mais gentiment. Quand je le vois se signer devant toutes les croix qu’il rencontre, je le charrie en riant et lui aussi en sourit mais il continue de le faire, convaincu qu’il doit bien ça au Bon Dieu. Minou est persuadé que Dieu lui a donné un rôle à jouer sur cette terre et il s’astreint à le faire le mieux possible. Il s’évertue à être bon et fréquente les églises bien évidemment. Moi qui suis athée n’ai jamais le moindre problème avec lui sur ce sujet. Très tolérant, il n’essaie pas de me convaincre, m’expliquant juste ce qu’il ressent. C’est un homme de bonté, serviable on ne peut plus, volant au secours des uns et des autres sans se poser de questions. Ainsi il va recueillir chez lui une jeune femme droguée dont les enfants ont été placés à la DASS. Il va la loger, la nourrir, lui trouver un travail et un logis avant qu’elle ne s’en aille et qu’elle retrouve ses gosses. Il héberge aussi un adolescent de quinze ans dont le père ne peut pas s’occuper et cela à titre gracieux sur la période d’une année scolaire. Et tout cela, Minou le fait de bon cœur sans jamais s’en vanter, partageant le peu qu’il a, et ne demandant rien en retour.
Minou s’investit parallèlement dans cette association qu'il a montée et avec laquelle je vais être en rapport pendant des années. Celle – ci couvre une multitude de domaines. Ainsi, on voit Minou avec un manège de motos sur les fêtes foraines ; on le trouve aussi dans l’organisation de spectacles et soupers dansants, au profit de bonnes causes ; certains jeunes lui doivent aussi la possibilité qu'ils ont eu de faire leur premier disque. Il appelle ça le micro d’or ; Il donne ainsi une chance à des adolescents de la région de chanter sur scène et d'enregistrer, alternant lors d'un spectacle leur intervention avec celle d’un artiste professionnel.
Quoique n’appréciant pas ces soirées, je n’en loupe pas une évidemment.
Mon groupe scolaire l’embauche aussi pour ses propres soupers dansant au profit de la coopérative scolaire
Et moi, à titre personnel, je le prends à la maison pour tous mes travaux.
Ainsi la première année, Minou ferme ma terrasse aux deux extrémités me faisant un mur qu’il habille de briques et crépis. Bien réussi quoique le premier.
Minou n’est pas maniaque, mais il apprend vite et est plein de bonne volonté Illettré, il ne peut pas se servir de livres, mais il n’a peur de rien. Il va voir les professionnels, leur pose les bonnes questions et à chaque problème rencontré il trouve une solution.
Ainsi il se transforme en plombier, menuisier, électricien, maçon et nous plaçons ensemble des poutres sous l'avant toit, de même que de la volige et un soubassement. Nous réalisons aussi une chambre dans le grenier, immense, de l'isolation à la décoration. Je lui dois aussi la fermeture automatique du portail de ma propriété, comme la construction du mur d'enceinte ou l'éclairage extérieur télécommandé.
Minou coupe et dessouche les thuyas, en compagnie de Ebert, de Jean – Claude et des enfants. Merveilleux souvenirs !
Il intervient aussi chez Gisèle, crépissant la façade aussi bien qu'un professionnel, nettoyant les greniers, doublant des cloisons, dégageant de nouvelles portes dans les murs, posant des bordures extérieures, abattant des arbres ; En gros Minou fait tout ce qui est à faire et cela toujours avec bonne humeur, sans jamais rechigner. Il passe en moyenne deux bons mois chez moi par an et ça nous convient à l'un comme à l'autre. Je lui donne du travail quand il n'en a plus assez et attends mon tour quand il en a trop. Il me dit souvent que je suis sa soupape de sécurité, professionnellement parlant et de plus son amie, " la meilleure " précise t’il. Pour moi, il représente la sécurité. On s'entend comme deux frères et sœur, avec des petits coups de gueule dont on ne sort jamais fâchés et surtout une confiance réciproque de même qu'une estime très sincère. Minou prête à rire par son côté naturel de bon campagnard et je ne me prive pas de me moquer de lui, le charriant quand son pantalon laisse entrevoir la raie de ses fesses ou quand ses chaussures rient, tant elles sont en piteux état ; mais il ne s'y prend pas, il sait que je n'y mets que de la malice et qu'en fait, cela ne change en rien les sentiments que j'éprouve à son égard.
Enfin nous traversons dix années ainsi, dans cette complicité et la joie de travailler ensemble. Merci Minou !

mardi, décembre 12, 2006


Paris
Paris ! Paris où je n’ai jamais été capable d’emmener mon papa, qui en rêvait. Alors j’en profite pour lui et moi ……
Chaque été, Jean – Claude et moi partons passer quelques jours à Paris.
Au départ, j'appréhende réellement ces séjours. Il est de notoriété publique que je déteste la ville, mais Jean – Claude me sécurisant au maximum, m'apprend à apprécier réellement la capitale. Il faut dire que je suis drôlement favorisée. Jamais de transports en commun, toujours en voiture. Jean – Claude conduit à Paris comme moi à Chaumontel.
La première fois, sur la place de la Concorde, je ne brille pas ; J'ai carrément peur qu'on se fasse accrocher. Cinq files de voitures qui tournent à toute vitesse et se déversent dans les avenues et boulevards qui rayonnent autour, me paniquent réellement. Jean – Claude, lui, semble à l'aise comme un poisson dans l'eau. Je dirais même plus : Il m'apparaît pour la première fois parfaitement heureux. Je ressens à ce moment là combien nous sommes différents et me dis que je vais bien avoir du mal à m'adapter à ce dont il a besoin. Il est le vrai citadin et moi la vraie campagnarde ; Je ne peux pas me leurrer et je vais donc devoir faire avec, ou abandonner.
Je ne suis pas du style à lâcher prise facilement, mais pas non plus de celui à jouer la comédie et de ce fait notre premier séjour est un peu gâché par mon manque d'enthousiasme. Je suis même carrément paniquée et me sens affreusement mal, n’aspirant qu’à une chose : rentrer chez moi au plus tôt.
L'hôtel deux étoiles que Jean – Claude a réservé ne me réjouit pas davantage, quoiqu'il soit bien choisi. En effet, il se trouve dans un quartier bien, près de la place d'Italie. Je ne peux que me dire que c'est parfait et pourtant je ne m'y sens pas à l'aise.
Ces inconvénients sont compensés par deux choses toutefois, à savoir par le fait que je sois avec l'homme dont je suis éperdument amoureuse et les visites qu'il me propose. Jean – Claude a l'intelligence de ne pas me noyer dans les visites de musées, ne me proposant que ce qui est susceptible de me plaire et réservant une grande place aux ballades dans les parcs, jardins et zoo. C'est d'ailleurs là que je me ressource.
Chaque retour à la capitale par la suite va se révéler un vrai bonheur. Toujours réticente à partir, je vis, une fois arrivée, ces quelques journées comme une parenthèse heureuse, durant laquelle je découvre mon " mec " attentionné, détendu et heureux.
J'apprends à connaître les lieux, à les apprécier véritablement. Mes préférences vont à la place des Vosges et celle du Tertre, le quartier St Michel et le parc Monceau. Cela se comprend ; je suis attirée, car je m’y retrouve dans ce qui est nature, art et quartiers populaires
Ces rendez – vous dans ces quatre lieux vont faire partie au fil du temps d'un rituel incontournable. Je n'imagine pas monter à Paris sans m'y rendre, pas plus que Jean – Claude ne peut se passer de l'avenue des Champs – Elysées.
Lors de nos montées sur la capitale, il nous programme systématiquement une visite au moins, si ce n'est deux par jour des plus intéressantes et je prends goût à la découverte d'une multitude de belles choses. Ainsi, nous visitons le musée du Louvre et son Carrousel, l'aquarium du Trocadéro, le quartier chinois, le musée de la mode, celui de l'érotisme, le cimetière du Père Lachaise, la trouée verte, le palais de la découverte, la défense, le grand palais, le panthéon et j'en passe. Je n’oublierai jamais non plus Thoiry ou Versailles que nous visitons lors d’un de nos séjours.
Nous prenons nos habitudes dans le quartier St Michel où nous dînons le plus souvent possible et où nous pouvons profiter d'une multitude de spectacles de rue.
Nous adoptons aussi un hôtel où je finis par me sentir chez moi.
Enfin, en même temps que je m'habitue à ce type de vacances, je me sens de plus en plus à l'aise, et je finis par apprendre à aimer cette ville. Je n'ai pas envie d'y séjourner pendant des lustres certes mais me surprends quand même à attendre d'y retourner avec impatience.
J'ai le plaisir d'assister à un spectacle au Moulin Rouge, spectacle que j'offre à mon amoureux pour ses soixante ans. J'espère d'ailleurs pouvoir revivre quelque chose de similaire dans l'avenir, sait – on jamais !
Une année, comble de bonheur, nous partons avec mon copain Ebert. Ma joie est décuplée par sa présence ; nous logeons alors dans un appartement loué au journal où travaille son épouse. Merveilleux souvenir de Ebert à Pigalle et au marché aux puces de St Ouen.
Une autre année, c'est avec Céline et Lou que nous y montons. Grand plaisir aussi, gâché par un mini empoisonnement pour ma fille. La pauvre est malade comme un chien, après avoir ingéré une pizza. Je la vois reprendre le train avec son amoureux, le cœur un peu serré ; je la trouve tellement grande ce soir là.
La dernière à nous accompagner est Audrey, qui apprécie follement de se voir offrir une chambre à l'hôtel pour elle toute seule. Elle est drôle cette Audrey à Paris, charmante, menant sa vie de jeune fille débutante. Un régal pour sa maman.
Un petit regret, je ne suis jamais venue avec mon Emilie. Concours de circonstances !
Je ne peux tout de même pas, décemment, oublier Marie. C’est elle qui est le déclencheur du début de l'histoire, puisque c'est grâce à elle que je retrouve mon amoureux pour la première fois à Paris. Cette fois – ci, la seule nous nous sommes déplacés en train ; Je suis censée accompagner ma copine en réunion du comité d’entreprise. Tu parles d’une réunion. En fait, joli prétexte pour retrouver mon Jean – Claude. Pourtant, je trouve le séjour moins agréable que les suivants sans doute un peu par le manque de confort qui résulte de l'obligation de prendre le métro et les taxis, mais certainement encore beaucoup plus parce que je suis encore mariée à cette époque – là et que j'ai laissé derrière moi époux et enfants. Pas suffisamment tranquille, la mère de famille pour apprécier l'escapade avec son amant et une amie !
Paris est inépuisable. Chaque année, nous découvrons de nouvelles merveilles. Je ne m’en lasse pas mais déplore que Jean – Claude se contente de m’emmener là. J’aimerais voir d’autres choses aussi avec lui, d’autres régions, voir d’autres pays. Peut être plus tard !
J’ai eu le plaisir de le voir m’emmener visiter quelques châteaux de La Loire, L’Alsace, Les Dombes, le zoo de Bâle et j’espère bien qu’il va récidiver en m’invitant à nous rendre dans sa région natale, à savoir la Vendée et en même temps La Bretagne mais quand ?????? Bientôt !
Peut être irons -nous à New – York avant, car c’est son rêve, le rêve du bon citadin qu’il est. Mais où est donc le mien, à moi ? Au Kenya, un superbe safari au Kenya.. Rien d’étonnant pour la campagnarde que je suis, n’est ce pas. Je ne m’y rendrai sans doute jamais, mais ce n’est pas grave. L’idée même est déjà très agréable. Peu importe que le rêve se réalise !

samedi, décembre 09, 2006


La pièce en or !

Aujourd’hui, 9 février 1997,
J’ai quarante ans et je suis malheureuse comme les pierres.
Je ne peux pas oublier qu'aujourd'hui devrait être un beau jour, car il était prévu de marquer l’événement de manière grandiose et finalement qu'il ne se passera rien. Papa n’est plus là et personne n'a envie de faire la fête..
Il y a un an, nous avions décidé mes parents et moi que nous louerions la salle des fêtes du village pour y recevoir toute notre famille et nos meilleurs amis pour fêter en même temps leurs cinquante ans de mariage, les soixante dix ans de ma mère, les vingt ans de ma fille aînée et mes quarante ans. Je ne suis pas une fêtarde mais je me suis réjouie à l’idée de voir autant de monde content en même temps. Enfin l’idée de partager avec mes parents et enfants, en y intégrant les autres gens que j’aime, une journée de joie, m’a séduite immédiatement et pendant six mois, j’y ai souvent pensé.
Aujourd’hui donc, à mon réveil, je ne suis pas très gaie, le moins qu’on puisse dire. Nous sommes dimanche et ma seule invitée sera ma mère. Et quelle invitée !
Depuis que mon père est mort, elle ne mène une vie d’enfer.
Au lieu de trouver du réconfort auprès d’elle, je dois faire face à une agressivité quasi constante.
Ce midi donc, Céline va la chercher pour qu'elle passe la journée avec nous. Aussitôt passé le seuil du salon, elle m'agresse : " Bon anniversaire, ma chère, tiens voilà ton cadeau " Elle me balance une pièce que j'attrape au vol et elle poursuit " la voilà, sa pièce en or, puisqu'il n'a jamais voulu me la donner à moi ! " J'en suis catastrophée ; je m'appuie contre le meuble qui est derrière moi et ne prononce pas un mot. Audrey regarde la scène et perçoit toute la méchanceté, la hargne que ma mère met derrière ces mots. Me ressaisissant, je ne lui dis que " merci, mais sois tranquille, je n'en ferai rien ; je la donnerai telle qu'elle à une de mes filles. "
Je tourne les talons, pose la pièce sur le meuble et me dirige vers la cuisine les yeux embrumés de larmes. Je me retiens de pleurer. Pas question ! Je ne dois pas ! Je tiens le coup et essaie de me dire qu'elle est trop malheureuse, que c’est pour ça qu’elle est si méchante mais je ne parviens pas à pardonner. Cette petite pièce de rien du tout prend tout d'un coup toute sa valeur. Offerte à mon père lors de sa communion solennelle, ma mère l’a convoitée pour la transformer en pendentif depuis le premier jour où elle l’a vue jusqu’alors, mais mon père n’a rien voulu entendre. Très franchement dommage, car ma mère la méritait bien et elle n’avait pas les moyens de s’offrir des bijoux. Mon père lui ne voyait pas ça ainsi. Cette pièce en or est la dernière que possédaient ses parents. C’est même la dernière possédée par les Bacheley. Une valeur sentimentale bien plus importante que financière.
C'est cette toute petite pièce qui me fait comprendre ce que ma mère a contre moi. En me l’offrant à moi plutôt qu’à mes sœurs, elle reconnaît toute l’affection que me portait mon père et elle me la fait payer.
C'est de la JALOUSIE, ni plus, ni moins ! Quand je réalise que c’est sans doute là qu’est le problème, je considère tous les affronts précédents différemment. Ce n’est pas ce que je suis qui l’insupporte, mais ce que j’ai été et cela change tout pour moi.
Je n’y peux rien et n’y pourrai jamais rien. Que je fasse blanc, noir ou gris, cela sera identique, pas comme il faut. Alors !!!!!!
A partir de ce moment là, plus jamais elle ne va m’atteindre, me faire mal. Elle va m'agacer certes, me pousser à bout aussi mais plus jamais profondément me blesser. Fini !
Le lendemain de cette journée mémorable, je me comporte comme si rien ne s'était passé.
Je m’applique à tenir la promesse que j’ai faite à mon père. Je m’occupe d’elle, mais je garde mes distances. Elle ne peut pas se rendre compte du changement mais moi je sais que plus jamais je ne pourrai donner à ma mère autant d’amour et d’affection que par le passé. Je vais malgré tout me conduire en fille attentive, c’est mon devoir. Et ainsi, chaque soir, sans exception, comme depuis le lendemain de l'enterrement de son conjoint, quel que soit ce que j’ai à faire, je continue de passer lui rendre visite à la sortie de mon travail. Chaque mercredi et samedi, je continue de l’emmener en courses ou de lui acheter les siennes, selon son bon vouloir et chaque dimanche, excepté quand mes sœurs viennent la voir, elle mange et passe l’après – midi avec mes filles et moi.
Bien sûr, je me charge aussi de l’emmener partout où elle le désire et où elle a besoin, puisqu’elle n’a pas de véhicule.
Je fais même tout ce que je peux pour le sortir du chagrin dans lequel la disparition de son époux l’a plongée, et pourtant, moi-même j’aurais bien besoin de réconfort. Mon père me manque terriblement. Chaque fois que je rentre chez lui, son fauteuil vide me nargue dans son coin et ma peine s’intensifie encore. Je prends même la maison en horreur. Non seulement, je n’aime plus m’y rendre mais je déteste y entrer. Le vide qu’il a laissé derrière lui est tel que je ne m’y reconnais même plus. Ma mère a tant changé que j’ai le sentiment de n’être plus chez nous, mais dans une maison hostile. Il faut dire que chaque jour, il se passe la même chose.
Dès que je passe le seuil, après que j’ai lancé un bonjour, le plus enjoué que je peux, je me prépare à essuyer des remontrances et à encaisser des méchancetés. C’est très varié d’ailleurs. Tout y passe. Ma façon d’être, de vivre, de parler, de me tenir, de m’habiller, de me coiffer, de me maquiller, de cuisiner …… Tout ! C’est très simple ; je ne suis qu’une bonne à rien, une nulle et de surcroît moche.
Un soir c’est : " Ah, te voilà quand même ! T’as encore traîné ! T’as sûrement rien à faire chez toi ! " alors que je suis rentrée directement du travail pour la voir
Une autre fois c’est : " Eh bien ! Dis donc, si t’es allée au travail comme ça, t’as vraiment point de honte, t’as vu ce que tu ressembles. On dirait une peignerotte ! "
Le lendemain, c’est : " Je suis enrouée, j’ai encore pas parlé de la journée j’ai vu personne ; Mais tu t’en fous toi, du moment que tu vois du monde, les autres hein ! … "
Et c’est ainsi quotidiennement ou presque.
Elle va jusqu’à me faire honte en agressant les autres, en particulier les caissières de super U auxquelles elle parle, sèchement et méchamment. Ce mercredi, elle balance un article sur la caisse sous prétexte qu'on ne lui rembourse pas immédiatement la réduction. La caissière me regarde d'un air de dire " ma pauvre " et je lui laisse comprendre par mon regard que je suis désolée.
En fait, il ne faut, juste, pas en faire le moindre cas sinon c’est la guerre permanente. Mais ce n'est pas évident...
Ainsi cet autre mercredi matin, je passe comme d'habitude chercher sa liste de courses. Il fait mauvais et en général elle refuse de sortir par ce temps là. J'emmène en même temps Audrey au collège et nous ne sommes pas en avance. J'envoie donc ma gamine chercher la liste pendant que je retourne la voiture pour gagner du temps. La gosse est mal reçue par sa grand – mère qui juge sans doute que je ne suis pas assez disponible puisqu'elle la refoule en lui disant : " dis à ta mère que je l'emmerde, je me débrouillerai. " J'en reste sans voix, sans comprendre une telle réaction et m'en vais sans explication. Pas grave ! Juste une fois de plus ! Normal, quoi !
Le plus ridicule est que lorsque exceptionnellement, elle ne m’envoie pas de méchancetés ou de reproches à la figure, je reprends l’espoir que cela va s’arranger, qu’elle va sûrement un peu moins mal et qu’avec le temps ……
En fait je vis très mal cette situation, successivement horriblement peinée et malheureuse, puis profondément agacée et enfin indifférente.
Septembre 1997 : Un peu plus d’un an que mon père est mort. Ayant sans doute besoin de nous sentir soutenues, mes sœurs et moi recevons tous les membres de la famille. Le repas se passe dans le sous – sol de ma maison que j'ai aménagé pour l'occasion. Ma mère, ce jour là, ne daigne pas même me saluer ; mon père lui manque ( à nous aussi, mais elle n’y pense pas ) et il faut bien que quelqu'un paie. C'est moi qu'elle choisit, une fois encore. Cela fait plus d'un an que ça dure alors j'explose. Je raconte à mes sœurs. Elles interviennent auprès d'elle, mais je ne vois pas grand changement par la suite les mois qui suivent, jusqu'au jour ou miracle !
Elle se décide à recevoir ses copines pour jouer au scrabble. A partir de ce jour – là, je suis sauvée. Chaque semaine, les trois joueuses se rencontrent jouent, discutent devant un café. Ma mère reprend goût à la vie et moi je respire. Je ne passe plus la voir le soir du scrabble, puis à sa demande, je ne passe plus du tout. Elle me fait comprendre que cela l'ennuie d'être obligée de se trouver à la maison pour moi. Moi, cela m'arrange. Nous installons donc dans une autre organisation. Je lui garde le mercredi matin pour les courses et le dimanche à la maison.
Son comportement à mon égard change. Parfois un peu agaçante certes, elle est de moins en moins souvent agressive et désagréable et il nous arrive même de passer des bons moments. Sa compagnie ne me pèse plus, au contraire. Nous marchons souvent dans nos sentiers de campagne, et faisons aussi le tour de Chaumontcel en discutant. Cela va bien. Nous avons des relations mères – fille normale et j'apprécie. Sans être ma confidente, elle et moi arrivons à nous parler de banalités. C’est déjà bien !
Ce dimanche là, nous partons marcher du côté de la maison de Rusticat, en compagnie d'Audrey, Emilie et Folie, mon petit caniche abricot. Sans en avoir l'air, nous faisons des kilomètres et des kilomètres. Afin de raccourcir un peu la ballade car nous nous sommes surestimées, nous décidons de couper à travers champs. Tout va bien, jusqu'à ce qu'on se trouve face à un fossé d'au moins un mètre de profondeur et autant de largeur. Au bord, je m'interroge. J'imagine mal ma mère sautant le fossé et propose donc de le contourner.
Ma mère, se jugeant en assez bonne forme, s'exclame : " Sûrement pas y'est pas un " p'tit taro " de ren du tout qui va nos arrêter ! "
Je saute donc le fossé. Pas si facile que ça, la réception !
" A ton tour, la mère ! " Elle s'élance ! Mais, hou lala ! Je la vois s'aplatir, couchée sur le dos dans le fond du fossé. Le fou rire me gagne : " Tu t'es fait mal ? " La réponse étant négative, je laisse éclater mon rire, immédiatement suivi de celui des filles et de ma mère. Son ventre tressaute au fond du trou et plus je la regarde, plus je ris. C'est alors que ma chienne restée sur le bord opposé à celui où je me trouve prend idée de me rejoindre.
Sans la moindre hésitation elle bondit sur le ventre de ma mère, s'en sert comme passerelle et se permet quelques aller – retour. Nous sommes hilares, au point que mon Audrey fait pipi dans sa culotte.
Un peu calmées, nous entreprenons de sortir la mamie de son fossé. Seule elle serait condamnée à y rester jusqu'à la fin de ses jours. Avec beaucoup de peine, car nous rions encore, je parviens à l'extirper de son superbe lit de verdure et nous reprenons notre route, Audrey les jambes écartées car toute mouillée et toutes les quatre, secouées encore de temps en temps par le rire qui a bien du mal à s'éteindre.
Cet autre dimanche, pas de filles à la maison ; les plus petites sont chez leur père et Célinou n'est pas rentrée. Ma mère et moi entreprenons de mesurer nos parcours de ballade tout en repérant d'éventuels terrains à bâtir car je n'exclu pas d'être obligée de vendre ma maison pour en refaire une autre moins belle. J'ai en effet beaucoup de difficultés à boucler le budget.
Juste après le repas, nous nous mettons en route, ou plutôt nous montons en voiture, car c'est à l'aide de mon relevé kilométrique que nous allons effectuer nos mesures. On attaque !
Si on passe par la maison jaune, on a tant de kilomètres à condition de repasser par la place. Ma mère note. Par contre si on rentre par la rue des mésanges, ça fait tant. Ma mère inscrit. Et on mesure, on mesure.
AH ! Nous en faisons des kilomètres dans notre village, si bien qu'au bout d'une heure, ma mère me regarde en riant et me dit : " eh ben ! Ma fouê , j'crê ben qu't'es arrivé à m'bailli maux au coeur ! " Dis qu'on arrête vite fait et ma foi , non ,ça finit par passer ; Mais quand même, elle préfère rentrer chez elle à pied. " Plus d’auto pour aujdeu dit – elle , même pas un kilomètre ,y'es prou! "
Un autre dimanche : C'est visite à Robert. Bien malade, notre Robert !
Pauvre Robert ! Il a les carotides qui ont pris idée de se boucher et a donc fait ce qu'on appelle une attaque. Ah ! Ça pour sûr qu'il a été attaqué ! Un énorme coup puisqu'il en est ressorti paralysé du côté droit. J'ai toujours eu plaisir à aller le voir et à présent j'éprouve une peine grandissante quand je le vois ainsi diminué. Au début, j'espère qu'il va récupérer toutes ses facultés mais bien vite je suis obligée de me rendre compte que non ; il va demeurer ainsi, sérieusement handicapé.
Il vit très mal ce nouveau coup dur de la vie. Après le diabète et toutes ces conséquences, la paralysie. Cela fait beaucoup pour le même homme. De plus, il a été maire de sa commune pendant de nombreuses années. Il se voit à présent réduit à ne plus pouvoir signer son nom, après avoir tant apposé sa signature sur tant de documents officiels. C’est tout à fait insupportable pour lui. Il est horriblement malheureux et le voir ainsi me touche profondément. De plus, comme si cela ne suffisait pas, il souffre. Sa main surtout, lui fait mal. Il s'en plaint.
Il change notre Robert. Lui qui aimait tant rire, il ne plaisante plus. Nous essayons de le distraire de son mal et de sa peine quand nous y allons mais nous n'y parvenons pas beaucoup. Malgré tout, pour rien au monde, nous ne le laisserions tomber. Il nous a tant donné à nous. Nous revenons donc régulièrement. Personnellement je l’aime beaucoup et je crois que ma mère aussi, peut être même plus que son propre frère.
Très vite va se greffer, chez Robert, un nouveau problème de santé. Il doit dialyser, lui aussi. Pas la même dialyse que mon père ! Non, il ne la supporterait sûrement pas. La sienne est dite péritonéale. Pas plus confortable que l'autre d’ailleurs, voir pire. Embêté à se brancher à intervalles réguliers, plusieurs fois dans la journée et tous les jours. Les infirmières se relaient. Plus d'intimité chez Robert et un corps qui se dégrade de jour en jour. Il m'arrive de rentrer de chez lui, carrément catastrophée. Il me fait peur. Je ne le reconnais plus. Je vois son épouse Gisèle se dévouer sans interruption pour lui apporter un certain confort. Elle le materne autant que faire se peut et lui reste indifférente, voir agressif par moment. Je crois qu’il souffre encore plus moralement que physiquement. Le voir ainsi me rend malade et bien des fois durant la dernière année qu'il végète sans qu’on puisse lui venir en aide, je ne peux m'empêcher de me dire : " J'aimerais qu'il meurre ce soir, qu'il en finisse de souffrir, qu'enfin il se repose ! " Mais Robert est un homme résistant et il va ainsi galérer des jours des semaines, des mois et même des années jusqu'à finir sous morphine. Quelle injustice ! Pourquoi tant de douleur pour un tel homme ?
Je suis aux côtés de son épouse lorsque enfin il s'éteint doucement à l'hôpital de Besançon. J’ai beaucoup de peine mais quelle délivrance !
A partir de ce jour, Gisèle entre à part entière dans ma vie.

vendredi, décembre 01, 2006

Papi nous laisse

24 juillet 1996
Sept heures moins le quart :
Le téléphone sonne . C'est ce que j'appréhende le plus car je sais que si cela se produit , cela ne peut qu'être promesse de problème . Je ne me trompe pas .
Ma mère est au bout du fil . Elle vient d'avoir mon père au téléphone , et il lui demande de venir tout de suite , qu'il va très mal . Il est hospitalisé depuis deux jours .
Je m'habille très vite , me coiffe encore plus vite et moins de dix minutes plus tard , je suis devant la maison de mes parents .Ma mère n'est pas tout à fait prête et je la bouscule , ce qui me vaut quelques observations sympathiques , style : " T'aurais pu te coiffer mieux que ça ! Pas étonnant que tu sois prête avant moi !"
Elle ne semble pas aussi alarmée que ça ( ceci s'expliquant sans doute par le fait , qu'elle l'a entendu ) mais moi si , extrêmement . Enfin nous partons . Un quart d'heure environ que mon père a appelé !
Je file en direction de Lole , et autant vous dire que je ne respecte pas les limitations de vitesse . Ma mère monologue : " qu'est ce qui peut encore arriver ? Il m'a dit qu'il n'avait pas pu dormir et qu'ils l'ont mis en dialyse ce matin. Pourquoi pas cet après – midi comme prévu ? Peut être qu'il n'y a plus de place ? ....... "
Je n'essaie pas de la rassurer, j’en serais incapable. Je ne dis rien. J'ai la peur au ventre, une peur viscérale comme on dit. Mon père n'est pas du style à se plaindre sans raison. Je me doute bien que cela est très grave pour qu'il appelle ainsi. L'angoisse me serre au niveau de la poitrine, au point de ne pas pouvoir parler, ce qui ne semble d'ailleurs pas gêner ma mère qui continue d'exprimer ses craintes comme si je n'étais pas là. Moins d'une demie – heure plus tard, nous sommes arrivées. Mon père dialyse et nous devons donc nous vêtir en conséquence pour l'aborder. Ma mère étant moins rapide que moi, j'arrive au chevet de mon père avant elle, ce qui lui laisse juste le temps de me souffler discrètement " Vaut mieux mourir, tu sais que supporter ce que j'ai vécu cette nuit ; c'était horrible ! " Et, alors que ma mère arrive, il enchaîne d’un ton tout à fait enjoué : " ben vous voilà, j'avais presque envie de vous rappeler, c'est fini, je vais bien ! " J'en suis complètement retournée. La colère prend le dessus sur l'angoisse. Après m'avoir fait une peur bleue, monsieur sirote son jus d'orange, tout sourire affiché. Je vois rouge et lui dit donc très sèchement : " En effet, tu aurais pu prévenir, ça nous aurait éviter de nous faire du souci inutilement. De plus, nous n’avons rien à faire ici et ils vont nous mettre dehors. " Sans se démonter, il me rétorque : " eh bien ! Vous n'avez qu’à attendre dans la chambre que je revienne. "
Bien sûr, on a que ça à faire, n’est ce pas. Je rage. Mais bon, maintenant que c’est fait, autant ne pas le prendre trop mal. Je dis à ma mère : " qu’est ce qu’on fait ? " Elle trouve une solution tout de suite. Autant aller faire des courses et on revient plus tard.
Nous partons donc, ma mère tranquillisée et moi encore fortement agacée mais totalement rassurée. Direction Cora. Ma mère trouve entre autre de l’eau de toilette " Choc de Cardin ". Bon choix pour la journée ! En effet, nous retournons après cela à l’hôpital et le choc, oui, nous allons l’avoir.
Il est midi. Mon père est déjà de retour dans sa chambre, en soins intensifs. D’ailleurs, un médecin en sort. La porte refermée sur lui, il vient à notre rencontre. S’adressant à ma mère, il lui dit : " Vous êtes Madame Bacheley et c’est votre fille ? " Celle – ci répond par l’affirmative.
Nous sommes dans le couloir, ce qui n’empêche pas le docteur de poursuivre " J’ai une très mauvaise nouvelle pour vous. Monsieur Bacheley a fait un infarctus dans la nuit ; il y a déjà beaucoup de dégâts et ceux – ci continuent de progresser. Nous avons essayer de freiner le processus en le dialysant en urgence, espérant ainsi soulager le cœur, mais rien à faire. Nous ne pouvons plus rien pour lui. Mais afin qu’il ne souffre pas, nous allons lui dire que nous allons essayer de le dialyser à nouveau, mais cette fois – ci en réanimation faute de place et là, nous l’anesthésierons. Je suis désolé "
Je vois ma mère pâlir, s’appuyer contre le mur, et des larmes jaillissent immédiatement de ses yeux. Le médecin lui tapote l’épaule en la dirigeant vers une chaise du hall du service ; il lui parle doucement. Je ne sais pas ce qu’il lui dit. Moi, je suis pétrifiée. Le monde vient de s’écrouler. Je n’arrive pas à encaisser le coup. Il ne faut pas que je pleure, il ne doit pas savoir. Je dois tenir. Je m’approche de ma mère et lui dis : " Je vais le voir ; ressaisis toi et rejoins--nous ; je vais lui dire que tu es partie chercher l’ordonnance pour ses médicaments. " Rien d’anormal à ça. Les médicaments sont spéciaux et il n’est pas rare que nous devions attendre pour l’avoir.
Je me dirige donc vers la chambre de mon père. Devant la porte, je respire un grand coup et entre. ATTENTION ! NE RIEN LAISSER PARAÎTRE ! La seule chose qui est importante pour moi est celle – ci à ce moment là.
" Re salut, lui dit – je d’un ton guilleret. Ca y est, t’as fini la dialyse . Ca s’est bien passé ? Maman va arriver, elle est allée chercher l’ordonnance ; ça va nous gagner du temps. " Me laissant tomber sur le fauteuil, comme si j’étais exténuée, alors que mes jambes ont bien du mal à me porter, je poursuis " elle n’a pas trouvé ses fleurs ; tu parles, c’est bien trop tôt. Ils ne mettent pas encore en rayon les fleurs de la Toussaint " Mon père me regarde et m’écoute, apparemment sans souci. " Ah oui ! " Me dit - il mais il enchaîne aussitôt : " tu sais ce que j’ai eu ? J’ai fait un infarctus cette nuit ; j’ai cru que j’allais y aller, ça fait horriblement mal et ça a duré longtemps. Ils ont été après moi tout le temps. Ils rigolaient pas, moi, non plus. Si ça recommence, je suis foutu, alors faudra t’occuper de ta mère hein ! " Il me fixe.
J’ai du mal à le regarder, mais lui répond quand même : " Evidemment, mais on en n’est pas là. T’es pas mort que je sache. Pas le premier que tu fais, d’infarctus, alors pourquoi le suivant serait – il le dernier ? Là, t’as été secoué et c’est presque sûr qu’ils vont te fiche à l’oxygène ! Mais bon ! Cela aurait pu être plus grave. Alors attends voir avant de te faire du souci ; tu t’en es tiré, c’est le principal. " Ma mère arrive alors les yeux rougis. Il la rassure comme il peut : " Tu sais, faut pas pleurer, j’suis pas foutu ! Ça va aller, va " Elle éclate en sanglots. Je me sens obligée de dire que c’est une réaction à la peur de ce matin.
Il semble ne plus s’en inquiéter et me dit : " mets moi voir mes chaussettes j’ai froid aux pieds. " Je m’y attelle. Ma mère se ressaisit.
Mon père s’avise alors qu’il n’a pas pris son médicament habituel et envoie ma mère le réclamer. " Laisse tomber, lui dis -je, tu peux t’en passer une journée de cette saleté. Tu dis assez qu’il est infect. Mais " Pas question ! Elle y va.
Le médecin est de retour. Il pose sur le lit deux plaques qui servent à faire des électrochocs. Mon père les voit et lui dit : " pas la peine docteur, je ne vais pas mourir aujourd’hui, c’est pas mon heure ! " Je suis à ce moment là à l’entrée du cabinet de toilette et quand j’entends ça, cela me glace. Je leur tourne le dos et sais que je vais craquer. J’entends le médecin lui dire sur le ton de la plaisanterie " on ne sait jamais ! En attendant, vous n’êtes pas assez dialysé, on y retourne, mais en réa, faute de place en dialyse ". Je n’attends pas la réponse de mon père mais en profite pour fuir comme une voleuse. Je lui dis alors, sans le regarder et en me glissant rapidement derrière le médecin et l’infirmière : " je vais téléphoner à Céline que ce n’est pas la peine qu’elle vienne puisque tu retournes en dialyse. " Je suis déjà à la porte. Les derniers mots que j’entends de mon père sont : " d’accord, à tout à l’heure. " Je m’effondre à quelques mètres de sa porte et enfin pleure le front appuyé contre le mur du couloir. Je n’en peux plus. J’aperçois ma mère qui revient avec le médicament, un verre et une cuillère. Je ne peux que lui dire : " Ils l’emmènent en réa, je vais prévenir mes sœurs et t’y rejoins ". Elle a l’air calme. Je la laisse là et file vers les ascenseurs.
Mes sœurs et Céline prévenues, je repars vers le service de réanimation. Ma mère est seule, assise sur un banc dans un couloir sombre, la tête appuyée en arrière contre le mur. Elle attend, sans un mouvement. Je lui demande si elle a pu l’accompagner jusque là. La réponse est affirmative. Elle me précise : " ils lui ont fait une piqûre, il était très essoufflé, ils ont dit un diurétique. Quand il a passé la porte il m’a dit : " t’es une bonne femme ! " Il était déjà presque endormi. " Les derniers mots que mon père adresse à ma mère sont donc un compliment plein de tendresse. Sans doute ça le vrai AMOUR.
Nous attendons la fin, assises côte à côte, silencieuses, toutes deux seules avec notre propre peine. Pas le moindre partage. Notre peine toute entière ! Chacune la nôtre. Au bout d’un certain temps, le médecin de la dialyse sort de la salle pour nous donner des nouvelles. Ma mère étant prostrée, il s’adresse à moi et me dit : " Nous l’avons déjà réanimé deux fois, mais cela ne tient pas.. " Je sens qu’il attend quelque chose de moi et je sais quoi. Je lui réponds donc " arrêtez ! Laissez le mourir ! " Prononcer ces mots pour moi est une horreur, peut être la dernière preuve d’amour que je peux lui donner. Je crois que c’est à ce moment là que je fais mes adieux à mon père. Pour moi, c’est déjà fini. Je peux m’en aller. Mes sœurs arrivent justement.
Je quitte l’hôpital avec l’aînée, la seconde restant avec notre mère. Nous nous rendons à Chaumontel mais passons par Tassmaniens pour mes enfants. C’est Jean – Michel qui m’apprend le décès de mon père qui est mort quelques minutes après notre départ. A ce moment précis, je hais mon ex – époux. Notre divorce a été prononcé il y a trois mois et je suis convaincue que cet événement a avancé l’heure de la mort de mon père.
Nous rentrons préparer son retour à la maison ; Chantal et Gilles repartiront emmener les vêtements et moi j’avertirai la famille et les pompes funèbres.
Je préviens les plus proches dont Robert, mon parrain. C’est Gisèle , son épouse, qui me répond et je l’entends transmettre la nouvelle, toute affolée. J’entends aussi en arrière fond Robert dire : " Il en a de la chance, lui ! " Cela me fait beaucoup de peine, et j’en ai déjà tellement. Pauvre Robert ! Ils ont été malades, tous les deux, côte à côte, subissant les mêmes prises de sang, en même temps, pendant des années . DES AMIS, les deux, je crois. Dur coup pour lui !
Beaucoup d’autres ont de la peine dont particulièrement Jacques Simarre qui écrit un superbe discours pour son enterrement et Raymond Morêt , son copain d’enfance, puis d’adolescence et enfin des derniers jours, qui a traversé toute sa vie à ses côtés
Mon père aimait les gens, et ceux – ci le lui rendaient bien. Il avait l’habitude de dire en parlant de sa vie de dialysé : " C’est une vie à mi – temps, mais quel mi – temps ! " Sans être d’un grand optimisme, il bataillait ferme, ne se laissait pas abattre. Grand courage !
Quand je pense à lui, je lui associe les mots suivants : droiture, intelligence culture et connaissances, force, courage, sécurité, tendresse, amour, tolérance, ouverture d’esprit mais aussi entêtement, intolérance parfois, rancune et peut être encore orgueil, prétention, mauvaise foi, dureté, faiblesse, fragilité. Et moi je l’aimais comme ça.
Sa disparition m’a fragilisée tout en me permettant d’être moi-même. De son vivant, je ne m’autorisais pas l’erreur. J’en faisais bien sûr et m’en voulais. Il fallait que je sois comme il voulait que je sois. Dix ans après sa mort, quand je dois prendre une décision importante je pense encore à lui, mais j’agis comme je l’entends. L’influence qu’il a eue sur moi a pris une place moins importante et je crois que c’est une bonne chose. Il ne me manque pas. Je pense à lui tellement souvent qu’il fait en fait partie de ma vie à part entière et sans aucun doute pour toujours. Merci Papa !

mercredi, novembre 29, 2006

Année terrible

Première opération du canal carpien

Après avoir souffert des mois, à pleurer, je me décide enfin à me faire opérer. Le chirurgien qui me reçoit est un homme assez agréable à regarder, tant il est sympathique et sportif , et il prend la peine de tout m’expliquer avant l’intervention.
Je dois respecter un certain protocole et il est vrai que cela me fait drôle de me laver les mains aussi longtemps, affublée d’une blouse verte, avant d’entrer au bloc. Dès que je suis sur la table d’opération, en deux temps, trois mouvements je me retrouve avec des pieds emmaillotés dans des chaussons en papier à côté de mon ventre.Ce ont ceux de mon chirurgien qui a sauté du sol jusque sur la table et qui rit. Il a d’ailleurs un sourire à faire craquer n’importe quelle femme. Il ne reste pas très longtemps dans cette posture , bienheureusement et bien vite attaque son travail, tout à fait décontracté, moi beaucoup moins que lui . Un garrot qui fait affreusement mal et c’est parti. Vingt minutes sous anesthésie locale ; Je le sens qui coupe, gratte avec énergie. J’ai mal mais cela reste supportable. L’intervention terminée, le chirurgien en personne me raccompagne aux vestiaires et m’aide à m’habiller. Il faut bien reconnaître qu’avec une main engourdie, un pansement énorme, je ne suis pas très adroite. Je ressors de là – bas débarrassée de cette horrible douleur qui m’a tant empêchée de dormir. Je l’ai échangée contre une toute petite qui va s’atténuer très rapidement puis disparaître presque complètement, excepté lors de mes extravagances ( travaux de force ou de minutie de longue durée ). Je sais que je vais devoir y revenir et cela ne m’enchante quand même pas. Ma deuxième main subit la même chose, au courant de l’automne suivant. Ravie d’en avoir terminé avec ce problème.

Hémorragie et « la totale »

Quel nom horrible que celui – ci « la totale ». En fait, cette intervention n’a rien de totale. Il s’agit seulement de l’ablation de l’utérus.
Après des mois de galère, à me saigner lamentablement, enchaînant hémorragies sur hémorragies, j’ai enfin droit à une échographie qui révèle que j’ai un fibrome énorme. Pas étonnant que j’aie l’impression d’être enceinte. Je prends la position d’une girafe en train de boire quand je dois me baisser pour ramasser mes « chnis ». Intéressant ! Le plus gênant est que je suis totalement exténuée, j’ai du mal à marcher plus de cinq cents mètres et ne veux même plus sortir car je peux me retrouver inondée de sang en quelques secondes.
Ce soir là, pas d’histoire ! Je dois me rendre impérativement à une réunion chez mon collègue. J’appréhende. Je saigne depuis deux jours abondamment, ai taché une de mes jupes malgré toutes mes précautions et cela devant deux stagiaires, heureusement filles qui sont accueillies dans ma classe. La honte !
Alors ce soir, je ne tiens pas du tout à ce que cela se renouvelle. Je m’ « harnache » donc en prévision. J’arrive dans la cour d’école de mon collègue, descends de voiture. Il y a là une trentaine de personnes qui attendent pour rentrer dans la classe. Je sens alors que l’hémorragie repart de plus belle et baissant les yeux, je vois mes jambes toutes rougies de sang. Je vous prie de croire que je ne me fais pas prier pour rentrer chez moi, sans rien dire, au plus vite. Personne ne comprend rien, suppose qu’il est arrivé quelque chose de grave chez moi et la réunion se déroule sans moi. Quand je parviens à la maison, je suis dans l’obligation de constater que mes sièges de voiture sont inondés et qu’on peut me suivre à la trace dans la cour et l’entrée. Je file tout droit aux toilettes où je reste une demie – heure à me saigner. J’ai ce soir, carrément peur d’y rester. Je crois que Céline a peur elle aussi.
Je veux tenir le coup jusqu’aux vacances d’été et ne m’arrête donc pas.
Aujourd’hui, pique- nique de fin d’année dans ma classe. Nous sommes jeudi. Je ne vais pas bien du tout. Toujours ce même problème de pertes de sang importantes. Les enfants arrivent accompagnés de leur mère qui exceptionnellement peuvent passer la journée avec nous. Une heure après le repas c’est la catastrophe. Je suis à nouveau en pleine hémorragie et ne peux quitter les toilettes. Je m ‘évanouis d’ailleurs à l’intérieur. Ma femme de service est paniquée lorsque je lui demande d’appeler le médecin en urgence. Celui – ci lui ordonne de filer à la pharmacie à laquelle il va téléphoner, me chercher un médicament surpuissant et lui précise qu’il m’attend à la maison dans moins d’une demie – heure sinon il faudra le SAMU, je ne serai plus en état de conduire. L’inspection n’est pas immédiatement d’accord pour que je quitte mon travail ainsi en cours de journée, mais les menaçant d’appeler les pompiers, j’obtiens enfin l’autorisation. Je pars médicament avalé, laissant ma classe sous la responsabilité des parents et ATSEM présents, ne pouvant me permettre d’attendre ma remplaçante. J’ai bien du mal à conduire, je me sens complètement KO.
Le médecin m’envoie à l’hôpital. J’y rentre le dimanche, accompagnée par Jean – Claude qui prend la précaution de me faire installer le téléphone et la télé et je suis opérée en urgence le lundi. J’ai sacrément peur car j’ai vu ma mère, il y a très longtemps certes, subir cette même intervention et à son réveil, elle hurlait de douleur. J’ai fait promettre à ma gynécologue avant de me décider à venir dans cet hôpital, que je n’aurais pas mal. Elle m’a promis !
Elle ne m’a pas caché par contre que j’avais de gros risques d’hémorragie pendant l’intervention et j’ai dû signer une décharge. Rassurant !
En tout cas, au moment d’y aller, je suis très décontractée, autant que si j’allais à la fête. L’infirmière m’a fait donner une petite pilule ( pas la bleue ) une heure avant et à présent tout va bien.
Arrivée au bloc, ma gynéco me fait les présentations, juste trois médecins et des infirmières. Cela ne m’impressionne pas plus que ça et je lui demande encore de me préciser à quelle heure je devrais me réveiller. « Dix sept heures » dit – elle.
Et me voilà dans les bras de Morphée pendant quatre heures.
Je suis réveillée par quelqu’un qui me dit : « allez, allez, madame Bacheley, on se réveille ! » Je demande l’heure. « Seize heures trente ! ». Ma réponse peut sembler surprenante, mais pas pour moi : « alors, non, il n’est pas dix sept heures ! Plus tard ! » Mon infirmière ne l’entend pas de cette oreille et me contraint à reprendre pied dans un semblant de réalité. En fait je somnole. J’entends des voix d’hommes. Sans comprendre ce qu’ils racontent, je sais immédiatement que ce ne sont pas des médecins mais des malades, ce qui m'interpelle : « Tiens, il y a des hommes qui viennent à la maternité ! » Je ne dois pas trouver ce qu’ils peuvent bien venir faire là, mais bon ! …….
On me ramène dans ma chambre sans même que je m’en rende compte. Quand je refais à nouveau surface, une infirmière est à mes côtés. Je veux absolument téléphoner à mes gosses pour les rassurer. Elle cède à ma demande, mais je suis très fatiguée et ne peux que leur dire que tout va bien et que je n’ai pas mal, ce qui est vrai. Au lieu des les rassurer, ma voix leur fait plutôt peur et rien de temps après, Céline arrive voir ce qu’il en est. Bien triste spectacle, pour toi, ma grande ! Tu aurais bien dû ne pas venir. Il faut savoir se dispenser d’un maximum de mauvais moments dans la vie, quand on le peut. Il y en a déjà tant d’obligatoires. Enfin, les chiens ne font pas des chats, comme on dit.
Elle ne doit pas s’attarder et je replonge dans mon état semi-comateux.
Jean – Claude doit arriver un peu plus tard. Je suis dans le gaz. Je suis bien. Je danse avec des petits personnages, tout fluo, en ribambelle. Je les reconnais : ce sont ceux que l’on voit sur les yaourts, mais là ils sont bien vivants et beaucoup plus lumineux. Je suis super bien. C’est beau !
Je dois me rendormir, me réveiller, me rendormir ; en tout cas je perds la notion du temps. La seule chose que je sais est que si j’ai mal, je dois appuyer sur une pompe. Je ne m’en prive pas et je plane. Pas mal ! Merci dame MORPHINE
Aujourd’hui, Jean – Claude vient me voir ; c’est la fin de la journée. Je suis fatiguée J’ai un peu mal et suis énervée. Jean – Claude se plaint d’avoir mal au dos. Il faut dire qu’il est en train de tapisser chez sa mère et je devais l’aider normalement ; J’ai fait ce que j’ai pu avant d’être hospitalisée mais maintenant il termine seul. Pas drôle ! Mais je ne supporte pas ces plaintes. Il m’agace.
Le lendemain, ce sont mes petites qui viennent me voir avec leur père avant de partir en vacance en Espagne. Ambiance tendue avec Jean – Michel et soucis pour mes deux plus petites qui s’en vont.
Les jours qui suivent, je reçois d’autres visites en nombre. J’ai même celle de Folie Bien sûr, elle n’entre pas. L’établissement est interdit aux chiens, mais je l’aperçois. Plaisir ! Céline vient presque tous les jours, ma mère suit le mouvement des fois …
Ce jour là, ce sont mes sœurs qui sont là, ensemble. Je suis fatiguée ; elles parlent entre elles et moi j’ai très mal au ventre. Infection urinaire ! Journée difficile ! Vivement demain ! Mon père va venir. Je m’en fais une joie. C’est Céline qui l’amène.
Il a décidé de venir me rendre visite, fait exceptionnel car considérant qu’il passe suffisamment de temps à l’hôpital pour lui, il se refuse à y aller pour les autres. Je le ressens comme une preuve d’amour énorme, et aussi comme de la reconnaissance à mon égard. Grand plaisir et aussi grande angoisse ! Comment pourrait – il en être autrement, quand je te vois, papa.
Mon Dieu ! Mon pauvre père ! Comme je te trouve vieux ! Et tellement las !
Je ne suis pas en forme mais toi tu ne l’es pas davantage et pourtant tu ne viens pas d’être opéré. Juste cette saleté de dialyse qui t’a « bousillé » au fil des années
Je sens que je vais te perdre bientôt quand je te vois tout comme moi tenir la rampe le long du mur pour t’aider à marcher et quoique avec difficultés, je te raccompagne jusqu’à la grille, bras dessus bras dessous, tant tu me sembles fragile. Je ne sais même pas lequel des deux l’est le plus. J’ai peur de l’avenir, de ton avenir..
Toi aussi, puisque tu me dis : « Tu sais, je ne suis pas dru. » Je ne peux que répondre « oui, je vois. » Et vite je trouve une bonne raison et annonce « tu dois être mal oxygéné ; on en parlera au docteur ; t’aurais peut être besoin de bonbonnes de temps en temps » Pour mon père le raisonnement suit toujours le même chemin : Problème ! Solution ! Espoir ! ; mais pour moi cela devient Problème ! Bleuf ! Pessimisme ! Très difficile de tricher avec ceux qu’on aime, surtout quand ils vous font une confiance absolue, mais encore plus difficile de dire la vérité, quand elle est trop moche, et pas toujours possibilité de se taire.
Aujourd’hui, nous sommes le 12 juillet. Je sors de l’hôpital après avoir juste souffert quelques minutes, mais intensément au retrait de mes drains. On peut donc dire que cela s’est bien passé, mais je me tiens quand même sacrément le ventre. Pas de risque d’oublier. Aie ! ça fait quand même mal
Je rentre juste pour pouvoir fêter l’anniversaire de Jean – Claude. J’avais pris la précaution d’emmener son cadeau à l’hôpital, au cas où je m’y serais trouvée si bien que j’aurais décidé d’y rester.. Je préfère quand même lui offrir chez moi.
Pendant mon absence, Céline s’est occupée de la maison. Comme d’habitude, rien à redire. Je peux compter sur elle.
Je monte juste un petit coup sur le tracteur, jugeant que la pelouse est trop haute. Bêtise et folie ! Je ne vois pas où est l’important, mais il n’est certainement pas dans la hauteur de l’herbe.
Pour oublier l’essentiel, rien de tel que ces corvées qu’on s’impose ! ……
Je reprends mon petit traintrain, tout doucement, pas en forme. Sacrément secouée par toute cette faiblesse accumulée avant l’intervention et par celle – ci aussi sans doute
On est en vacances, heureusement.
Une semaine de répit et la situation empire. La dialyse se passe mal à Lons. En fait l’infirmière refuse de dialyser mon père, le jugeant trop mal. Il est hospitalisé dans l’heure qui suit à Dole et je l’y retrouve deux heures plus tard.
Il faut rassurer, encore et encore. Tout va s’arranger et il me croit encore. Je le quitte en lui promettant de revenir le lendemain avec ma mère. Ce que nous faisons .Cet après – midi, il fait chaud. Je passe devant la maternité pour me rendre en dialyse et y vois une de mes parents d’élèves qui vient d’accoucher. Je dépose ma mère et lui rends visite avant de me rendre au chevet de mon père. Cette maman, tout en discutant, me laisse entendre que l’état des malades a vite fait de changer dans un sens comme dans l’autre. Elle précise : « y’a le mieux de la fin ! »
Je la quitte, perturbée.
Dès que je passe le seuil de la chambre de mon père, je suis extrêmement surprise. Il semble en pleine forme
Assis dans son lit, un genou replié, l’autre jambe étendue, il discute avec ma mère, gaiement. Tout sourire, il me dit : « alors on y retourne ! » Plein d’humour, le père ! On voit que ce n’est pas lui qui vient d’y passer. Je m’installe sur le radiateur devant la fenêtre ; il ne tarde pas à m’y rejoindre et nous passons notre après – midi à critiquer les gens qui viennent rendre visite à leurs malades. En fait, on s’en fiche tous les deux. On a surtout envie de rire, car cela va mieux. Mon père commente la tenue vestimentaire des dames, leur allure, leur coiffure et moi celle des hommes. Le dialogue ressemble un peu à ça :
- « Oh ! t’as vu c’ta ave son bermuda . ylla un trop gros pétard pour mettre cki et c’ta ave ses chveux ruges »
- ma mère commente aussi : « t’as ren a dire , toi t’aimes les rouquines »
- « y’est vrai , illes sont brav ! »rétorque t’il
- et moi d’en remettre une couche
- « Oh ! Et celui la avec ses sandalettes et ses chaussettes et son short raz les coucougnettes ; il est jojo p’têtr ! »
On rit ; et cela dure ainsi tout l’après – midi. On est tellement content que ça aille mieux
Ma mère et moi rentrons rassurées.
Nous prévoyons d’y retourner le lendemain après – midi.

Tout va bien !
En apparence seulement ! ………………..