A Borne : Septembre 1982
Emilie est encore toute petite, elle n’a que 5 mois ; Céline joue les grandes sœurs du haut de ses cinq ans. Elle m’accompagne à l’école de Borne en CP2, c’est ainsi que l’on nomme son cours. En effet, je suis nommée sur ce poste qui fait partie d’un regroupement pédagogique avec Asnam et Beauloisin. C’est une petite bâtisse tout en haut d’une colline ; j’y enseigne à trois cours le CP1 qui correspond habituellement à la grande section des maternelles et classes enfantines, le CP2 qui est ni plus ni moins que le CP ordinaire et le CE1. J’ai une vingtaine d’enfants dans une classe assez propre quoique vétuste. J’ai très peu de matériel, mais cela ne me fait pas peur. Je suis nouvelle institutrice, et ai encore beaucoup d’illusions, de courage et de bonne volonté. Je m’attelle d’arrache pied à ma nouvelle fonction et bien vite la classe tourne comme un bon moteur bien huilé. Mon seul vrai problème de ce début d’année est ma séparation d’avec ma deuxième petite que j’ai placée chez une nourrice, madame Caudry, tout près de chez moi. Je trouve une compensation à ce manque puisque j’ai retrouvé mon aînée, pas bien grande encore elle non plus mais qui va quand même devoir apprendre à lire cette année là. Céline est la plus petite de son cours mais a déjà compris qu’elle a un sérieux avantage sur les autres.
Elle sait qu’être la fille de la maîtresse est un privilège, ou tout du moins elle le croit, et de ce fait je suis très souvent obligée d’intervenir car elle exerce une sérieuse pression, voir même certaines fois un chantage sur mes autres élèves.
Borne est un tout petit hameau d’Asnam et chose extraordinaire, je dépends en tant qu’enseignante de deux maires : Celui de Bornes, catalogué d’ancien et celui d’Asnam, mal reconnu par la population. Assise entre deux chaises en permanence, j’opte rapidement pour celui qui me déplait le moins, à savoir le plus proche, ce qui va me valoir en fin d’année scolaire quelques déboires avec le second, celui – ci refusant de me payer les heures supplémentaires que j’ai accumulées en cours d’année en assumant le rôle de surveillante des enfants en attente du car de ramassage. Je finis par avoir mon salaire mais avec juste six mois de retard, donc bien longtemps après que j’ai quitté le village.
Cette année là est pour moi, contre toute attente et promesse de ce début d’année une période des plus difficiles dans ma vie professionnelle.
En effet, parmi mes CP1 est inscrit un enfant prénommé Raphaël. Ce petit garçon , tout rond, pas encore « dépouponné » est très mal scolarisé et a la particularité de sentir le suppositoire en permanence. Il est nonchalant, semble en état de mi- veille la plupart du temps. Je m’en étonne très vite auprès de la maman qui me dit que son enfant est chétif, maladif. Cette mère est une femme qui doit être près de la ménopause et qui me fait beaucoup plus penser à une mamie qu’à une maman et lors de notre discussion, concernant les absences répétées de son fils, je lui fais savoir que je doute fort que celles – ci soient toutes justifiées et qu’un petit rhume de rien du tout ne doit pas l’empêcher de mettre son enfant à l’école. Je me permets même d’ajouter, alors que cela ne me regarde en rien, que les antibiotiques à longueur d’année comme elle les distribue peuvent faire plus de mal à son enfant que de bien. Enfin je m’improvise médecin, allant même jusqu’à lui dire qu’à force d’abus, il est bien à souhaiter que son petit n’en ait pas réellement besoin un jour, car il se pourrait bien que ce jour là, ils soient parfaitement inefficaces. Je vais regretter pendant très longtemps mon discours car, au printemps suivant, un lundi matin, Raphaël est encore absent.
Je ne peux pas dire que je sois surprise et intérieurement je peste, me disant que décidément sa mère est complètement bornée. Seulement ce lundi n’est pas comme les autres lundis et à midi, un parent d’élève d’Asnam vient m’annoncer la triste nouvelle : Raphaël est décédé ce matin à l’heure du passage du bus. Ne s’étant pas suffisamment dépêché pour déjeuner, le car est parti sans lui et il a fait un malaise un quart d’heure plus tard. Malgré la réanimation pratiquée par les pompiers et son retour très bref à la vie, il a succombé à un rhumatisme qui s’est porté au cœur.
A l’annonce de ce drame, je suis anéantie. Immédiatement, je pense à sa maman, à cette femme que j’ai inondée de reproches il y a quelques mois. Je saisis aussi dans quelle tragédie pire encore que celle- ci, j’aurais pu être plongée si le petit avait eu le temps de prendre le bus et quitte ma classe totalement désemparée. Je rentre sur Fleur dans un état lamentable, conduisant au radar, choquée, et horriblement peinée. Ma belle – sœur, me voyant descendre de la voiture, comprend immédiatement que je ne suis pas dans mon état normal ; je ne peux pas dire un mot et ne sais que sangloter. Le médecin appelé dans l’urgence me prescrit immédiatement un arrêt maladie de quinze jours. Le lendemain, je me rends chez les parents de Raphaël. Ceux – ci me reçoivent dans la cuisine où il y a d’autres gens que je ne connais pas. Ils me présentent comme la maîtresse du petit et me conduisent dans la chambre où il repose. Quelle horreur ! Ce petit cadavre dans cet immense lit ! Raphaël est méconnaissable. Le visage tout gonflé, cet enfant ne ressemble en rien à l’élève que je voyais dans ma classe. Je quitte la maison bouleversée et ne pourrai plus jamais repasser devant celle – ci sans penser à ce môme que je n’ai pas reconnu. Je ne vous parle pas de l’enterrement, je ne reste pas jusqu’à la fin de la cérémonie. C’est trop insoutenable. Je me refuse le droit de me donner en spectacle et pars pleurer ailleurs, toute seule dans mon coin. La mort d’un môme, en plus de tragique en soi est traumatisante à vie, pour ses parents, ses proches mais aussi, les moins proches comme moi pour Raphaël. Cet enfant prend dans ma vie une place qu’il n’aurait jamais dû avoir et je sais de ce jour quel est l’attachement que nous portons à nos élèves sans en avoir très souvent conscience. D’ailleurs jamais quand je pense à eux tous , je me dis que se sont mes élèves mais toujours mes gosses .Ceci est bien révélateur, je crois.
Le jour où je reprends le travail, un conseiller pédagogique m’attend. Il m’aide à réaménager la classe de sorte que la place de Raphaël ne reste pas vide et en fin de semaine, à la demande de tous ses copains et copines et suivant les conseils de mes supérieurs, j’accompagne tout mon petit monde au cimetière d’Asnam. Les délégués de parents nous entourent et devant la tombe de Raphaël nous parlons décès mais aussi souvenirs et espoir. Quelques mois après, c’est le papa d’une autre élève de la classe qui décède à son tour . La petite Céline Chevrier est séparée de son père qui a subi le calvaire d’un cancer des glandes durant de nombreux mois. La population est à nouveau en émoi et personnellement je quitte le village avec soulagement en juin pour Imola, où je m’installe pour la première fois dans une maternelle.
Emilie est encore toute petite, elle n’a que 5 mois ; Céline joue les grandes sœurs du haut de ses cinq ans. Elle m’accompagne à l’école de Borne en CP2, c’est ainsi que l’on nomme son cours. En effet, je suis nommée sur ce poste qui fait partie d’un regroupement pédagogique avec Asnam et Beauloisin. C’est une petite bâtisse tout en haut d’une colline ; j’y enseigne à trois cours le CP1 qui correspond habituellement à la grande section des maternelles et classes enfantines, le CP2 qui est ni plus ni moins que le CP ordinaire et le CE1. J’ai une vingtaine d’enfants dans une classe assez propre quoique vétuste. J’ai très peu de matériel, mais cela ne me fait pas peur. Je suis nouvelle institutrice, et ai encore beaucoup d’illusions, de courage et de bonne volonté. Je m’attelle d’arrache pied à ma nouvelle fonction et bien vite la classe tourne comme un bon moteur bien huilé. Mon seul vrai problème de ce début d’année est ma séparation d’avec ma deuxième petite que j’ai placée chez une nourrice, madame Caudry, tout près de chez moi. Je trouve une compensation à ce manque puisque j’ai retrouvé mon aînée, pas bien grande encore elle non plus mais qui va quand même devoir apprendre à lire cette année là. Céline est la plus petite de son cours mais a déjà compris qu’elle a un sérieux avantage sur les autres.
Elle sait qu’être la fille de la maîtresse est un privilège, ou tout du moins elle le croit, et de ce fait je suis très souvent obligée d’intervenir car elle exerce une sérieuse pression, voir même certaines fois un chantage sur mes autres élèves.
Borne est un tout petit hameau d’Asnam et chose extraordinaire, je dépends en tant qu’enseignante de deux maires : Celui de Bornes, catalogué d’ancien et celui d’Asnam, mal reconnu par la population. Assise entre deux chaises en permanence, j’opte rapidement pour celui qui me déplait le moins, à savoir le plus proche, ce qui va me valoir en fin d’année scolaire quelques déboires avec le second, celui – ci refusant de me payer les heures supplémentaires que j’ai accumulées en cours d’année en assumant le rôle de surveillante des enfants en attente du car de ramassage. Je finis par avoir mon salaire mais avec juste six mois de retard, donc bien longtemps après que j’ai quitté le village.
Cette année là est pour moi, contre toute attente et promesse de ce début d’année une période des plus difficiles dans ma vie professionnelle.
En effet, parmi mes CP1 est inscrit un enfant prénommé Raphaël. Ce petit garçon , tout rond, pas encore « dépouponné » est très mal scolarisé et a la particularité de sentir le suppositoire en permanence. Il est nonchalant, semble en état de mi- veille la plupart du temps. Je m’en étonne très vite auprès de la maman qui me dit que son enfant est chétif, maladif. Cette mère est une femme qui doit être près de la ménopause et qui me fait beaucoup plus penser à une mamie qu’à une maman et lors de notre discussion, concernant les absences répétées de son fils, je lui fais savoir que je doute fort que celles – ci soient toutes justifiées et qu’un petit rhume de rien du tout ne doit pas l’empêcher de mettre son enfant à l’école. Je me permets même d’ajouter, alors que cela ne me regarde en rien, que les antibiotiques à longueur d’année comme elle les distribue peuvent faire plus de mal à son enfant que de bien. Enfin je m’improvise médecin, allant même jusqu’à lui dire qu’à force d’abus, il est bien à souhaiter que son petit n’en ait pas réellement besoin un jour, car il se pourrait bien que ce jour là, ils soient parfaitement inefficaces. Je vais regretter pendant très longtemps mon discours car, au printemps suivant, un lundi matin, Raphaël est encore absent.
Je ne peux pas dire que je sois surprise et intérieurement je peste, me disant que décidément sa mère est complètement bornée. Seulement ce lundi n’est pas comme les autres lundis et à midi, un parent d’élève d’Asnam vient m’annoncer la triste nouvelle : Raphaël est décédé ce matin à l’heure du passage du bus. Ne s’étant pas suffisamment dépêché pour déjeuner, le car est parti sans lui et il a fait un malaise un quart d’heure plus tard. Malgré la réanimation pratiquée par les pompiers et son retour très bref à la vie, il a succombé à un rhumatisme qui s’est porté au cœur.
A l’annonce de ce drame, je suis anéantie. Immédiatement, je pense à sa maman, à cette femme que j’ai inondée de reproches il y a quelques mois. Je saisis aussi dans quelle tragédie pire encore que celle- ci, j’aurais pu être plongée si le petit avait eu le temps de prendre le bus et quitte ma classe totalement désemparée. Je rentre sur Fleur dans un état lamentable, conduisant au radar, choquée, et horriblement peinée. Ma belle – sœur, me voyant descendre de la voiture, comprend immédiatement que je ne suis pas dans mon état normal ; je ne peux pas dire un mot et ne sais que sangloter. Le médecin appelé dans l’urgence me prescrit immédiatement un arrêt maladie de quinze jours. Le lendemain, je me rends chez les parents de Raphaël. Ceux – ci me reçoivent dans la cuisine où il y a d’autres gens que je ne connais pas. Ils me présentent comme la maîtresse du petit et me conduisent dans la chambre où il repose. Quelle horreur ! Ce petit cadavre dans cet immense lit ! Raphaël est méconnaissable. Le visage tout gonflé, cet enfant ne ressemble en rien à l’élève que je voyais dans ma classe. Je quitte la maison bouleversée et ne pourrai plus jamais repasser devant celle – ci sans penser à ce môme que je n’ai pas reconnu. Je ne vous parle pas de l’enterrement, je ne reste pas jusqu’à la fin de la cérémonie. C’est trop insoutenable. Je me refuse le droit de me donner en spectacle et pars pleurer ailleurs, toute seule dans mon coin. La mort d’un môme, en plus de tragique en soi est traumatisante à vie, pour ses parents, ses proches mais aussi, les moins proches comme moi pour Raphaël. Cet enfant prend dans ma vie une place qu’il n’aurait jamais dû avoir et je sais de ce jour quel est l’attachement que nous portons à nos élèves sans en avoir très souvent conscience. D’ailleurs jamais quand je pense à eux tous , je me dis que se sont mes élèves mais toujours mes gosses .Ceci est bien révélateur, je crois.
Le jour où je reprends le travail, un conseiller pédagogique m’attend. Il m’aide à réaménager la classe de sorte que la place de Raphaël ne reste pas vide et en fin de semaine, à la demande de tous ses copains et copines et suivant les conseils de mes supérieurs, j’accompagne tout mon petit monde au cimetière d’Asnam. Les délégués de parents nous entourent et devant la tombe de Raphaël nous parlons décès mais aussi souvenirs et espoir. Quelques mois après, c’est le papa d’une autre élève de la classe qui décède à son tour . La petite Céline Chevrier est séparée de son père qui a subi le calvaire d’un cancer des glandes durant de nombreux mois. La population est à nouveau en émoi et personnellement je quitte le village avec soulagement en juin pour Imola, où je m’installe pour la première fois dans une maternelle.

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