l' histoire de claude : juste sourire

Pas toujours facile la vie ! Il faut pourtant continuer de sourire...JUSTE SOURIRE

mercredi, novembre 08, 2006

Début du Calvaire : Mercredi 8 mars 1978 :

Ma vie sans Denis commence ce matin. Hier encore, j’ai pu le voir. Aujourd’hui c’est fini. Je suis si fatiguée par ces derniers jours que la seule chose qui me paraît importante est qu’on me laisse tranquille. Mais il semble que cela ne doive pas être le cas puisque Michel me dit qu’il va m’emmener faire les démarches administratives. Je ne comprends pas, mais le suis docilement. En route, il m’explique des tas de choses, qui me dépassent tant que je deviens totalement hermétique à son discours. J’entends sa voix qui bourdonne mais ne comprends plus un traître mot. Je n’ai retenu qu’une chose qu’il m’a dite en partant : « c’est simple. Tu n’as qu’a dire une seule chose : Mon mari Denis Canard est mort. Je m’occupe du reste ».
Nous parcourons ensemble des couloirs et des bureaux. Je ne sais même pas lesquels et pourquoi et cela m’indiffère totalement. Plus tard, je saurai qu’il s’agissait de la sécurité sociale, de l’assurance, de la mutuelle et j’en passe.
Ce qui m’importe à moi à ce moment là est qu’il faut que je dise cette petite chose simple et que j’ai un mal fou à le faire. A chaque fois que je dois la répéter, cela me déchire le cœur. Je ne réalise pas pourtant ce que cela signifie mais inconsciemment sans doute, je sais que c’est terrible car l’idée seule me paralyse. Et pourtant, je répète inlassablement que mon mari est mort. Une autre phrase se répète aussi, toujours la même, sans même que j’y pense, mais je suis la seule à l’entendre : « Et qu’est ce que tu vas devenir maintenant ? » Elle m’exaspère et je sens comme des fourmillements au niveau du thorax, des épaules et de la gorge. Mais rien ne se passe. Elle ne se tait pas et moi je m’habitue tant bien que mal à elle.
Au retour, Michel me fait signer des papiers en expliquant je ne sais trop quoi à son père. Moi, je ne suis pas là, pas ailleurs non plus. Je regarde, c’est tout.
Le lendemain, je suis pareille. Je ne pleure pas, je ne parle pas, je ne mange pas et je ne dors pas. Je ne me sens pas mal, juste très agacée à l’intérieur par toujours ce même petit refrain, car la petite phrase change de tonalité. Toujours les mêmes mots mais déclinés sous plusieurs tons et rythme. Infernal ! Insupportable ! A hurler ! Et pourtant rien.
Le week–end arrive. Je n’ai plus la moindre notion du temps. Si on me demandait à ce moment là depuis quand je n’ai pas vu Denis et que je puisse répondre, je dirais : « peut être trois ou quatre mois, ou plus encore un an. » J’ai l’impression que je suis comme ça depuis longtemps, longtemps, très longtemps. Je me sens seule et j’ai peur. Je n’arrive pas à comprendre ce qu’on me dit et là, c’est la panique.
Personne ne semble bien se rendre compte de ce qui se passe et on me fiche la paix, sauf mon père qui ce matin me hurle dessus : « Nom de Dieu, tu vas la regarder ta gosse, elle est là, elle. » Il crie fort et me met Céline sur les genoux Je me demande bien ce qu’il a, garde ma petite sur moi jusqu’à ce qu’elle décide de descendre, lui rend sa liberté sans lui avoir adresser le moindre mot.
Le lendemain, dimanche, c’est mon beau-frère Dédé qui m’ennuie. Il veut absolument que je mange une mandarine. Je n’ai pas faim, mais il est si pénible que je cède. Je ne peux pas avaler et quand enfin je parviens à en ingurgiter une tranche, je suis obligée de courir vomir. Voyant cela, il me laisse enfin tranquille.
Lundi 13 mars : retour à l’école normale
Mon beau- frère Jean – Yves m’emmène avec lui. Céline reste chez mes parents. A l’E N, les normaliens m’entourent, mais je n’arrive pas plus à suivre ce qu’ils me disent qu’à la maison. Je capte quelques mots par-ci par-là, mais peu. Quant à ce que racontent les profs, je n’en ai pas la moindre idée. J’ai l’impression qu’ils parlent hébreux. Je rentre le soir, épuisée.
Les jours qui suivent se ressemblent. Mais je vais mieux. Je reprends pied dans la réalité. Il y a bien toujours cette petite phrase qui tourne, mais son rythme d’apparition a baissé. Je réentends ce qu’on me dit et là j’ai une peur viscérale car je réalise immédiatement que j’ai dû frôler la folie de très près. Je suis contente de rentrer le soir retrouver Célinou.
Mon copain Ebert a pris la place de Denis au réfectoire, mais je sens quand même une grande douleur dans la poitrine quand j’y rentre. C’est là que Denis me rejoignait chaque midi et pendant quelques instants je me surprends à l’attendre. Evidemment, je dois me rendre à l’évidence. Et c’est insupportable. Pourtant je ne me plains pas et ne pleure pas. Il faut dire qu’un normalien m’a bien expliqué les choses : « J’ai de la peine ; ils le savent. Mais eux, ils ont vingt ans (comme moi) et sont heureux. Ils ne veulent pas traîner ma peine, cela ne les concerne pas et si je ne suis pas capable de prendre sur moi pour ne rien laisser paraître, ils me laissent tomber. » Pierre me dit ça avec une tendresse si évidente que je ne doute pas une minute qu’il ait raison. Pierre est le clown de l’école normale et pourtant il me raconte que sa petite sœur de douze ans a une leucémie et qu’elle va mourir. Il ajoute qu’il adore cette gamine d’autant plus qu’elle n’a que des qualités. Et pourtant, il sait que sa vie va bientôt s’arrêter, mais estime que personne d’autre que lui ne doit être malheureux pour ça ; c’est son histoire, son problème et il attend de moi la même chose : que je paraisse !
Je comprends tout cela, et j’adhère à sa façon de voir les choses. Je m’interdis donc de pleurer à l’école normale et m’évertue à ne pas dépareiller du lot des gais lurons de normaliens.
Tous n’ont toutefois pas la sensibilité et l’intelligence de Pierre ou la bonté de Ebert, il y en a un ou deux qui gagnent le concours de bêtise. Ainsi un certain Jumally se permet de m’inviter à aller en boîte pour me détendre le deuxième samedi après la mort de mon époux et trouve tout à fait anormal que je refuse. Un autre, devant le bar, engage la conversation avec moi sur le devenir des cadavres, se demandant si je vois déjà Denis en état de décomposition. Là j’avoue que son discours me perturbe au point que je ne pense qu’à cela les jours qui viennent, me raccrochant à l’idée que cela ne peut pas arriver à Denis. De toute façon, à Commentaires, le terrain est argileux et c’est bien connu, cela conserve les corps. Ma belle – mère m’a raconté, il y a longtemps que lors de la relève de l’ancien cimetière, on avait retrouvé quelqu’un complètement intact, alors qu’il était enterré depuis très longtemps. Pour moi Denis va avoir la même destinée. Impossible d’admettre les choses autrement.
Le deuxième dimanche sans Denis est là. Je dois manger chez ma mère avec mes sœurs. A table, Gilles a pris sa place. Le moment où je le découvre est pour moi une véritable crève – cœur, mais là non plus je ne dis rien. Depuis quinze jours, mon mari n’est plus là mais personne n’évoque même son nom. C’est comme s’IL N’AVAIT JAMAIS EXISTE. Je ressens ce silence comme une injure, injure vis à vis de lui et vis à vis de moi et j’apprends à me taire définitivement.
Lorsque à la fin du repas, je sors de table et m’éloigne dans les cours, je pleure et là incroyable mais vrai, mon père que je rencontre sans doute pas fortuitement, me dit : « Pourquoi tu pleures ? Tu n’as pas à pleurer. Nous on l’a pleuré vivant, on ne risque pas de le pleurer mort. »
Mon père ne me verra plus jamais pleurer Denis et pourtant je le pleurerai chaque jour, sans exception, pendant des années
A l’heure du départ de mes sœurs et de leur famille, je me sens horriblement malheureuse. Elles rentrent chez elles, heureuses, et moi aussi je rentre chez moi ce soir mais seule. Je n’ai pas le permis de conduire et plus de voiture de toute façon, alors, c’est Michel qui me ramène. Il me quitte très rapidement après notre arrivée ; il faut dire qu’il n’est pas revenu là depuis le jour du décès de son frère et doit se sentir fort mal lui aussi. Je reste donc dans ma maison avec mon bébé.
Dans un premier temps je suis anéantie, mais Céline étant là, je ne laisse rien paraître. Je la couche et ensuite laisse libre cours à mon chagrin. Cette première nuit, je ne ferme pas l’œil, je fouille dans les affaires de Denis, recherche sa présence, en particulier à travers son odeur. On dirait un chien ; je renifle partout. Lorsque je découvre dans la salle de bain son flacon de lotion après rasage, je me comporte comme une droguée. Je le hume autant que je le peux. Bienheureusement pour moi, il ne perd en rien de son intensité et je peux en prendre autant que je le veux sans qu’il n’y paraisse.
A partir de ce jour là, ce flacon sera mon remède dans les grands moments de cafard. La soupape de sécurité ! Je vais le garder plus de vingt ans. Il va déménager en même temps que moi, suivre mon parcours, avoir sa place dans tous mes différents logements, jusqu’à ce que Céline le jette. J’ai essayé bien des fois de m’en débarrasser mais n’y suis jamais parvenue. Je m’interdis encore à l’heure où j’écris d’en racheter un autre …
Les jours qui suivent sont très difficiles. Denis me manque sérieusement maintenant. J’entends encore la petite phrase qui m’a tant agacée, épuisée depuis ce « 4 mars », mais moins souvent toutefois. Il me manque tant, mon Denis que mon cerveau refuse parfois de se souvenir de la réalité et il m’arrive en ville d’essayer de rattraper un homme qui marche devant moi, convaincue qu’il s’agit de lui, simplement parce qu’il lui ressemble. Quand je réalise la stupidité de ma démarche, je suis catastrophée bien sûr.
Je l’entends aussi dans l’appartement qui traîne ses claquettes. Et pourtant pas de bruit, alors pourquoi ? Pourquoi, si ce n’est parce qu’il m’est impossible de vivre sans lui. D’ailleurs je ne vis plus, je survis.
Les samedis suivants, je suis surprise de constater qu’avec l’arrivée du cafard a disparu l’angoisse des samedis soirs du temps où Denis était là. Je me sens soulagée ! Plus peur qu’il ne lui arrive malheur ! Un peu le même sentiment que lorsque, après une longue attente des résultats d’un examen, on apprend qu’on a échoué. C’est horrible et je me sens très mal d’être animée par ce genre de pensées.
Le temps passe. Les jours et les semaines se succèdent. Je réorganise ma vie par la force des choses.
Céline ne va plus à temps plein chez la nounou, trop cher. Je la fais donc garder aussi par mes copains de l’EN. En effet, avec la disparition de la paye de Denis je ne peux plus tout assumer. Les copains et copines me la dorlotent gratuitement pendant que je suis en cours. Je donne aussi des leçons de maths au fils de la nourrice en échange de quelques heures de garde. Je ne mange bien sûr plus à l’école normale, car je n’en ai plus les moyens non plus. Je m’achète juste une pomme en rentrant chez moi. De toute façon, ce n’est pas grave, je n’ai pas faim. Je suis mince ; quand Denis est mort, j’étais parvenue à retrouver mon poids de jeune fille. Durant les quinze premiers jours après son décès, j’ai perdu dix kilos. Je suis donc juste bien et n’en éprouve pas la moindre satisfaction.
Les garçons qui m’entourent l’ont remarqué eux aussi et bon nombre me drague. Je suis surprise par certains, qui risquent leur chance, alors qu’ils en n'ont nullement le droit vu nos relations passées.
J’éprouve un manque terrible de tendresse. Celui – ci s’accentue au fil du temps en même temps que le désespoir. Je me fixe des dates butoirs, dates auxquelles je fais le bilan. Ainsi, j’essaie de me convaincre qu’au bout d’un an de veuvage, je vais aller mieux. En attendant, je bataille ferme pour y croire.
Jean – Yves Meraux passe voir comment je vais lors d’une soirée entre copains à la maison. Je suis très émue à l’idée de le revoir et me dis que finalement la solution est sans doute là. Il revient quand je suis seule, le dimanche soir. Une fois, deux fois, trois fois et plus. Il est fiancé et habite le haut Jura mais vient jouer au volley à Lons le Saunier. Nous discutons durant ces longues soirées, de Denis surtout jusqu’au jour où il me demande de rester dormir à la maison. J’accepte, mais à une condition, celle qu’il dorme sur le canapé. Bien sûr pas de problème ! Il commence sa nuit effectivement où je lui ai demandé, mais la termine à mes côtés. Nous faisons l’amour au matin et moi je pleure du début à la fin. Il s’entête à revenir malgré cela plusieurs fois et je ne peux pas davantage assumer ce que je vis. Il me propose même de tout arrêter avec sa fiancée. Mais là, je fuis et lui demande de ne plus revenir. Il ne s’impose pas et nous ne nous voyons plus. Je suis plus désespérée que jamais.
Parallèlement, je fais un stage à la maternelle d’Aristide Brillant. Là je me fais incendier par la directrice qui ne me supporte pas habillée en noir. Elle a raison certes, mais moi j’ai besoin d’afficher mon malheur. Je cède mais en souffre.
Hébert passe toujours régulièrement à la maison. Heureusement !
Je passe alors le permis de conduire.
Pour ma première leçon, le moniteur vient me chercher à la maison. Je refuse catégoriquement de prendre le volant. Il le fait à ma place et m’emmène en campagne. Je lui explique ce que je viens de vivre. Il est patient, il écoute. Il est si patient que finalement je veux bien essayer d’apprendre. J’obtiens mon permis en décembre 1978. Je deviens l’amie de mon moniteur, celle de sa mère Odette aussi et la maîtresse occasionnelle ou même ponctuelle, peut -on dire de son frère, dont je suis nullement amoureuse mais qui est très gentil avec moi. Je manque tellement de tendresse et de douceur que je suis prête à me donner juste pour en recevoir un peu.
Bibiche , puisque tel est son surnom m’entraîne avec lui en boîte à Bonlieu très fréquemment. J’en ramène une fois ou deux un fiancé d’une nuit que je laisse partir avec soulagement au matin, voir dans la nuit.
Je retrouve par hasard dans la rue le sieur Paudane. Il travaille dans une pharmacie de la rue du commerce. J’entretiens avec lui une liaison de quelques mois, mais je ne l’aime pas. Il commet une erreur qui va lui être fatale : un soir il passe à la maison et mange toutes les cerises, une poignée, que j’ai achetées pour Célinou Je n’ai pas d’argent et ne lui pardonne pas. Le lendemain, c’est la rupture. Pierre ne comprend pas, mais je m’en fiche.
De toute façon, je quitte Lons Le Saunier pour Villars – Bobet où j’exerce en septembre 1979 pour la première fois mon travail d’institutrice