l' histoire de claude : juste sourire

Pas toujours facile la vie ! Il faut pourtant continuer de sourire...JUSTE SOURIRE

lundi, novembre 06, 2006

Jean-Yves :Dimanche après – midi de juillet 1972 :

Je suis toute contente, je vais aller jouer au volley dans une heure. Je me prépare dans la salle de bain. Cela peut surprendre mais je me maquille avec soin. Pour une sportive, assez inhabituel comme comportement. Mais tout s'explique. Je dois retrouver Jean – Yves. Nous jouons sur le même terrain chaque dimanche, celui de la gare des Deux – Mays. Nous faisons en général deux parties, puis ensuite il m'emmène dans sa deux chevaux à l'étang de Tougeaque. Nous ne passons pas inaperçus, un superbe titi est collé sur le coffre de sa voiture et de ce fait, à chaque déplacement Jean – Yves est repéré, ce qui ne le dérange pas le moins du monde. C'est pourtant ainsi que j'apprends les fredaines du Don Juan ; on le voit au café de Bye ou à la fête de Routhiers, au foot à Fleure et toujours en charmante compagnie. Mais à Tougeaque, on ne le voit passer qu'avec moi.
Il faut dire que c'est un superbe endroit, que l'on ne peut partager avec plusieurs personnes à moins de ne pas avoir la moindre sensibilité et le moindre respect.
Pour arriver " chez nous ", on traverse le village. C'est un charmant petit village fleuri comptant tout au plus une dizaine de maisons. Celles – ci sont entourées de petites barrières en bois, peintes de couleurs vives auxquelles sont suspendues des jardinières de fleurs multicolores. On se croirait dans un village de poupées. Nous parcourons ensuite quelques centaines de mètres pour parvenir à l'orée d'une forêt où tout près se cache l'entrée de notre superbe petit sentier de bois qui nous conduits au bord de l'étang. Jean – Yves me charrie toujours en arrivant là bas : « Tu n'as pas peur, me dit -il, nous sommes tout seuls et tu ne peux pas m'échapper. Ici, c'est rempli de sangliers. » Je ris car je sais que les sangliers sont beaucoup moins dangereux que lui, mais bien sûr lui laisse entendre que je crains tant ces bêtes là que non, je ne prendrai pas le risque de quitter la deux chevaux, seule. Et c'est ainsi que nous passons de longues heures à nous embrasser passionnément. Il m'arrive même de rentrer à la maison avec le tour des lèvres tout irrité, mais personne ne commente. Parfois, Jean – Yves décide de partir dès notre arrivée au terrain, d'autres nous remplacent pendant la première partie. Tout le monde sait que nous sommes ensemble, car oui, c'est ainsi qu'on dit : « Je suis avec Jean – Yves. »
Quand Jean – Yves est pressé, je sais que les baisers ne lui suffisent pas. Sa main a une nette tendance à s'égarer sur ma poitrine ( bien sûr pas sous mon vêtement ) et sur mes cuisses aussi. Comme je suis réticente à ce qu'il soulève ma jupe pour mieux me caresser, il essaie de me convaincre : « Tu sais, on ne fait que flirter, c'est pas du mal, on s'aime en plus. T'es sûre que tu ne veux pas. Juste le câlin. » Et toujours cette éternelle réponse : « Non, il ne faut pas. » Il faut dire que Joëlle m'a expliqué que je risquais de tomber enceinte si je couchais. Alors, patiemment, Jean – Yves m'explique qu'un jour, nous ferons l'amour, que c'est obligé. Je sens bien son impatience, mais ai peur de deux choses : la première est de commencer un bébé et la seconde d'avoir l'air si bête que cela le fasse fuir. Je ne sais pas faire ça, moi, je n'ai jamais essayé...
Ce dimanche là, je me prépare donc, avec une immense joie dans le cœur. Je chantonne dans la salle de bain.
C'est alors que les choses basculent. Ma mère passe sa tête par l'entrebâillement de la porte : « qu'est ce que tu fais donc ? Tu ne penses pas partir, tout de même ? Il n’en est pas question ; c’est après midi nous fanons à la prairie. »
Je suis bien évidemment anéantie ; je sais qu'il est tout à fait inutile d'essayer de parlementer. Je n'ignore pas qu'elle n'y est pour rien si mon père ne peut plus travailler ; mais à ce moment précis, je la hais, injustement, certes, mais autant qu'il m'est possible de la haïr.
Pourquoi ne s'est -elle pas arrangée pour qu'on ramasse ce fichu foin hier ? Je sais bien que cela n'était pas possible, qu'il fallait attendre que mon oncle Louis vienne pour presser mais quand même. Jean – Yves va partir avec cette imbécile de Monique Gère si ça se trouve.....
Je suis malade de jalousie juste à l'évocation de cette fille. Elle est jolie, douce, charmante et j'ai déjà vu que Jean – Yves lui fait de drôles de sourires. Je la hais, elle aussi...
Et lui, pourquoi ne peut-il pas m'attendre ? Il me dit tout le temps : « Si tu veux que je t'attende, il faut m'en donner plus. » Ca veut dire quoi, ça. Je ne comprends pas ce besoin qu'il a et pourquoi il prend d'autres filles quand je ne suis pas là. Il a beau me dire qu'il ne les aime pas, il les embrasse quand même. Cela me rend folle. Je n'arrive pas à m'endormir quand j'y pense et je pleure toute seule dans le noir. Que croit -il donc ?
Moi aussi, j'aurais envie d'en donner plus. Quand il me prend dans ces bras et qu'il m'embrasse, j'ai le cœur qui bat à cent à l'heure, et je me couvre de chair de poule. Je sens même de drôles de picotements dans le bas de mon ventre, qui sont plus désagréables qu'autre chose d'ailleurs. En plus j 'adore son haleine ; il sent souvent le dentifrice et son odeur, hum ! Un délice, une simple lotion après rasage mais sur lui un enchantement. Le mieux, ce que je préfère à tout, c'est ce drôle de regard qu'il a quand il me serre contre lui. Ses yeux me transpercent, me dévorent et je suis heureuse. Je me sens toute bizarre. Je suis trop bien . Alors, penser que tout ça peut encore être réservé à cette fille cet après – midi... C'est absolument insupportable.
Ma mère est repartie comme elle est venue. Je quitte alors ma robe pour me remettre en short. Je suis malheureuse et j'en veux au monde entier sauf à eux deux. Ce ne peut pas être de leur faute, ni celle de Jean – Yves, ni celle de mon père.
Lui, le pauvre, qu'y peut -il ? La maladie lui est tombée dessus comme ça sans prévenir. En fait, si, elle a bien prévenu mais il n'a pas entendu.
C'est arrivé, il y a quelques mois. Je me rappelle bien.
Ce jour là, je l'entends encore siffler en tapant sur ses clous. Il refait la porte de la grange. Il y met de l'ardeur. Il siffle à tue tête et pourtant si on le regarde, il ne semble pas très en forme. Il a le teint blafard, il transpire beaucoup alors qu'il ne fait pas encore chaud. Il s'arrête fréquemment, s'appuie contre les barreaux de son échelle quelques instants et recommence de plus belle, mais pour peu de temps avant de s'arrêter à nouveau. Il semble exténué.
Vers midi , le docteur Paréchalat passe . Il ne semble pas très gai, le médecin, même préoccupé dirons – nous.
Alors là, j'entends. J'entends ce qui va faire basculer la vie de mon père, de ma mère et la mienne aussi. Le diagnostic est sévère. Les résultats des analyses de sang et d'urines sont catastrophiques. La tension artérielle frôle le jamais vu : « vingt neuf ! » Dit le docteur.
Très froidement , il annonce : « Madame Bacheley, allez faire la valise, votre mari part immédiatement à l'hôpital, pas à Lons mais à Lyon. Le professeur Nech l'attend, je l'ai prévenu. C'est le meilleur des néphrologues. Monsieur Bacheley, votre néphrite a fait des dégâts, vous avez de l'albumine à ne plus pouvoir la doser, vos reins sont abîmés, vous risquez une crise d'urémie, et peut être pire. » Sans un mot d'explication de plus, ils se préparent et de ce jour, plus jamais mon père n'a sifflé.......
Après quinze jours d'hospitalisation, il est de retour. Il a fait un infarctus à l'hôpital, enrayé par une cure de sommeil. Il revient, vieilli de dix ans au moins, triste à mourir et m'annonce que pour lui, c'est fini. Il ne peut plus travailler, il va falloir aider ma mère en attendant de remettre la ferme à moitié. De plus, je ne suis pas boursière, il ne peut plus payer mes études. J'ai quinze ans. Assise en face de lui, je l'écoute. Il m'explique alors qu'il ne me reste qu'une seule chance. Pour échapper à l'usine, je dois avoir le concours d'entrée à l'école normale. Si je l'ai, mes études seront payées par l'éducation nationale entièrement. Certes, je dois signer un engagement de dix ans, mais être institutrice, c'est quand même mieux qu'ouvrière à l'usine. En quelques secondes, mon rêve de médecine, de chirurgie même, envolé. Je le rassure. Bien sûr pas de problème, je vais l'avoir ce concours. Effectivement, deux mois après je réussis sixième sur trois cents. A l'annonce du résultat, mon père n'a pas ce regard que je lui ai connu quand je rentrais avec mes vingt sur vingt. Juste un regard éteint, avec une toute petite pointe de soulagement. Ma mère a dit : « Ton père déprime. » Il n'y a rien à ajouter.
Je monte sur le tracteur et pars charger la voiture de foin. Ma mère me suit en mobylette. Je suis doublée par une deux chevaux avec un gros titi jaune sur le coffre. J'ai envie de pleurer mais je suis une Bacheley et les Bacheley , ça crâne, ça ne montre pas ce que ça ressent, ça a le sens du devoir, ça fait ce que ça doit et en silence. Je poursuis mon chemin sans ciller