L’ école Papa et moi :15 décembre 1969
Perchée sur le banc en pierre, en compagnie de Nounours, je m'impatiente. Il est dix sept heures cinquante ; Il fait nuit, il fait froid et des flocons de neige commencent à tomber. Mais les troisièmes ne sont pas encore sorties de cours, alors nous attendons pour enfin pouvoir redescendre vers Balières. Balières est le nom de notre internat. Environ deux kilomètres séparent l'internat de l'externat du collège.
Quant à Nounours, elle s'appelle Arlette Bouchard. C'est ma copine, elle habite Le Mill Ey, juste à coté de chez moi et nos parents se connaissent. Comme les miens, ils possèdent une ferme. Nounours et moi sommes toutes les deux des nouvelles, « des bleues » disent les grandes, alors nous ne nous quittons plus. Nous sommes déjà gelées et il va encore falloir attendre au moins dix minutes. Madame Arras ne va pas lâcher les troisièmes avant l'heure, pas de risque. Cette affreuse personne va les martyriser jusqu’au retentissement de la cloche. Elle croit que c'est à coup de gifles, d'injures que ses élèves vont comprendre les mathématiques. Elle va même jusqu'à leur jeter les brosses à la figure et à leur taper la tête contre le tableau. Je pense que c'est une folle dangereuse et j'ai la chance de ne pas l'avoir en cours, contrairement à ma sœur qui a subit tous ses sarcasmes sans broncher pendant des années. Joëlle ne comprenait pas facilement les maths. Avec Arras, elle a appris à les détester.
Enfin la sonnerie retentit. Il a du retard. Je ne vais pas le voir ce soir...
J'attends le bus de Commentaires, pas que je veuille le prendre, non, juste le voir passer.
Enfin le voilà ! Des lumières fixées à son plafond éclairent l'intérieur et cette trouée lumineuse sont le seul signe de vie perceptible dans toute cette nuit qui nous entoure. Pour moi, elles symbolisent la vie, celle de Chaumontel, de chez moi, la chaleur, la joie, le bonheur à l'arrivée.
Je m'évertue alors à faire de grands gestes pour être vue de Jean – Claude Lecanium, qui sans même m'apercevoir, mais me sachant là, me répond comme chaque soir à la même heure depuis deux mois. Puis le bus l'emporte en direction de Chaumontel. Il va s'arrêter à cinq kilomètres de mon village, et c'est pour cette raison que je ne peux pas être demie – pensionnaire. Quelle injustice ! Moi, non seulement je ne peux pas rentrer chez moi mais je vais devoir retourner à pied à l'internat, chargée de mon cartable et de mon sac de sport, dans la nuit et le froid, et en plus j'ai faim. La surveillante, pas plus ravie que les élèves d'avoir à faire le trajet, nous empoisonne encore davantage l'existence en nous imposant le silence et en nous harcelant d'une multitude de « serrez les rangs «. C'est ainsi qu'une longue file de jeunes filles de trente mètres de long chemine par la rue des écoles ce soir là, comme tous les autres soirs de cet hiver et comme tous les autres soirs des années passées et à venir.
Samedi 16 dec : Oh ! Joie extrême, je prends moi aussi le bus pour rentrer chez moi. Jean – Claude m'a gardé une place à ses côtés tout au fond du bus ; c'est là que se mettent les grands et lui en fait partie. Je bénéficie prématurément de ce privilège. Pas sitôt assise, il me dit : « j'ai une surprise pour toi ». Je le vois alors fouiller dans son cartable et en ressortir une BD.«Tiens ,Me dit- il, en rougissant » Je sens la chaleur envahir mon visage ; j'ai très chaud, je ne sais plus quoi dire, ni quoi faire, alors, sans le regarder je murmure : « merci, elle est belle. » Et je m'empresse de la ranger dans mon sac de voyage. Jean – Claude reprend alors : « Si tu veux, on peut aussi se voir demain, je viendrai avec mon copain Jean – Pierre et Nounours, tu sais, ils sont fiancés » Ah ! , Non je ne savais pas qu'à treize ans on pouvait déjà être fiancé ; J'avais bien eu comme petit copain, René, qui ne rêvait que de m'emmener à la messe le matin quand j'étais en CM, mais nous nous n'étions pas fiancés, nous étions « petits copains » Sa destinée est déjà tracée : adulte il sera prêtre.
Je suis ennuyée, moi avec tout cela ; je suis trop jeune, même si je suis dans le fond du car ; je n'ai quand même que douze ans ; En plus je n'ai pas envie d'être fiancée. Ce mot là ne m'inspire pas : J'ai vu Chantal avec son fiancé ; il n'arrêtait pas de l'embrasser. Moi, je ne veux pas, alors j'invente le premier mensonge d'une longue série « Je ne peux pas, je suis chez ma grand – mère demain. » Apparemment, le mensonge n'est pas de qualité, puisque sa demande se renouvelle chaque semaine à partir de ce jour et pendant tout un trimestre, au point qu'un jour enfin je dis, à court d'argument : « Non, je ne veux pas, je n'ai pas envie. »
Je crois que j'aurais bien dû commencer par-là ! .......
Ce samedi 16 décembre, à 13 h, j'arrive à Chaumontel, un peu perturbée. Personne ne m'attend à l'arrêt de bus. Je remonte alors la longue rue principale du village, chargée de mon sac de voyage, bondé de linge sale, de livres et de cahiers. Arrivée devant le garage Crest, je sens mon cœur bondir de joie ; plus que quelques mètres et enfin chez moi. J'accélère le pas et avant de rentrer chez mes parents, je file derrière la maison embrasser mes grands – parents. Ils m'attendaient, mémé les pieds dans le four et pépé dans le fauteuil, les lunettes sur le nez. C'est la fête, mais je ne peux m'attarder. Je retraverse la cour en sens inverse, à toute allure, attrape à la volée mon sac et rentre en trombe dans la cuisine. Mes parents ont fini de déjeuner mais une assiette attend au bout de la table. Au menu, « patates à la casse «, salade et « millet » ; autrement dit pommes de terre sautées et semblant de pain perdu. Mon père est en train de lire les nouvelles régionales pendant que ma mère s'active à la vaisselle devant l'évier. Lui lève les yeux de son journal, le plie soigneusement et commence immédiatement son questionnement et ses commentaires, alors qu'elle, après un joyeux « bonjour, bonjour, installe toi vite » continue sa tache comme si de rien n’était
« Alors cette semaine, qu'as- tu appris ? Qu’est ce que c'était en math, et tu as eu des notes ; Pas de mauvaises tant mieux, juste quinze en quoi, géométrie, pas bon ça, tu peux faire mieux...... » Mon père est un peu avare de compliments mais il me suffit de regarder ses yeux qui s'illuminent quand j'annonce fièrement mes vingt sur vingt. Dans ce regard qu'il m'offre alors, je lis l'amour, la fierté, la reconnaissance et pour tout cela je suis prête à n'importe quel effort, enfin façon de parler, car jusqu'à maintenant je n'ai fais que prendre plaisir à apprendre. Je ne sais pas ce que veut dire se contraindre à apprendre J'ai la chance de retenir tout ce que je lis et de ce fait autant je déteste l'internat, autant j'aime aller en cours. Je suis émerveillée par une multitude de choses et j'adore mes professeurs sauf celle d'allemand qui est froide comme un glaçon, et vilaine comme un pou. Ses cheveux courts et sales rabattus en avant, elle a une allure masculine et le « setz euch » qu'elle nous lance en arrivant nous donne envie de prendre la poudre d'escampette. Heureusement, il y a madame Bretter, excellente en latin, une grande dame qui se tient très droite et qui se gave de bonbons, et monsieur Vaut, quel gentil homme, celui – ci, mais aussi mademoiselle Bonnier avec sa verrue sur la langue, qui squatte le sous – sol où sont installées les sciences naturelles et tous les autres qui arpentent les couloirs de l'externat. Moi, je suis souvent en cours dans un préfabriqué ; on y gèle l'hiver et on y cuit l'été. Particulièrement adapté, pour donner l'envie d'étudier aux élèves, avec la compagnie d'araignées et de lézards. Ces locaux là doivent être oubliés des femmes de ménage. C'est ici pourtant que j'apprends avec plaisir une multitude de choses que je restitue à mon père à chaque retour de fin de semaine, dans une complicité et une tendresse telles que je lui vouerai à tout jamais un amour inégalé par aucun autre homme
Perchée sur le banc en pierre, en compagnie de Nounours, je m'impatiente. Il est dix sept heures cinquante ; Il fait nuit, il fait froid et des flocons de neige commencent à tomber. Mais les troisièmes ne sont pas encore sorties de cours, alors nous attendons pour enfin pouvoir redescendre vers Balières. Balières est le nom de notre internat. Environ deux kilomètres séparent l'internat de l'externat du collège.
Quant à Nounours, elle s'appelle Arlette Bouchard. C'est ma copine, elle habite Le Mill Ey, juste à coté de chez moi et nos parents se connaissent. Comme les miens, ils possèdent une ferme. Nounours et moi sommes toutes les deux des nouvelles, « des bleues » disent les grandes, alors nous ne nous quittons plus. Nous sommes déjà gelées et il va encore falloir attendre au moins dix minutes. Madame Arras ne va pas lâcher les troisièmes avant l'heure, pas de risque. Cette affreuse personne va les martyriser jusqu’au retentissement de la cloche. Elle croit que c'est à coup de gifles, d'injures que ses élèves vont comprendre les mathématiques. Elle va même jusqu'à leur jeter les brosses à la figure et à leur taper la tête contre le tableau. Je pense que c'est une folle dangereuse et j'ai la chance de ne pas l'avoir en cours, contrairement à ma sœur qui a subit tous ses sarcasmes sans broncher pendant des années. Joëlle ne comprenait pas facilement les maths. Avec Arras, elle a appris à les détester.
Enfin la sonnerie retentit. Il a du retard. Je ne vais pas le voir ce soir...
J'attends le bus de Commentaires, pas que je veuille le prendre, non, juste le voir passer.
Enfin le voilà ! Des lumières fixées à son plafond éclairent l'intérieur et cette trouée lumineuse sont le seul signe de vie perceptible dans toute cette nuit qui nous entoure. Pour moi, elles symbolisent la vie, celle de Chaumontel, de chez moi, la chaleur, la joie, le bonheur à l'arrivée.
Je m'évertue alors à faire de grands gestes pour être vue de Jean – Claude Lecanium, qui sans même m'apercevoir, mais me sachant là, me répond comme chaque soir à la même heure depuis deux mois. Puis le bus l'emporte en direction de Chaumontel. Il va s'arrêter à cinq kilomètres de mon village, et c'est pour cette raison que je ne peux pas être demie – pensionnaire. Quelle injustice ! Moi, non seulement je ne peux pas rentrer chez moi mais je vais devoir retourner à pied à l'internat, chargée de mon cartable et de mon sac de sport, dans la nuit et le froid, et en plus j'ai faim. La surveillante, pas plus ravie que les élèves d'avoir à faire le trajet, nous empoisonne encore davantage l'existence en nous imposant le silence et en nous harcelant d'une multitude de « serrez les rangs «. C'est ainsi qu'une longue file de jeunes filles de trente mètres de long chemine par la rue des écoles ce soir là, comme tous les autres soirs de cet hiver et comme tous les autres soirs des années passées et à venir.
Samedi 16 dec : Oh ! Joie extrême, je prends moi aussi le bus pour rentrer chez moi. Jean – Claude m'a gardé une place à ses côtés tout au fond du bus ; c'est là que se mettent les grands et lui en fait partie. Je bénéficie prématurément de ce privilège. Pas sitôt assise, il me dit : « j'ai une surprise pour toi ». Je le vois alors fouiller dans son cartable et en ressortir une BD.«Tiens ,Me dit- il, en rougissant » Je sens la chaleur envahir mon visage ; j'ai très chaud, je ne sais plus quoi dire, ni quoi faire, alors, sans le regarder je murmure : « merci, elle est belle. » Et je m'empresse de la ranger dans mon sac de voyage. Jean – Claude reprend alors : « Si tu veux, on peut aussi se voir demain, je viendrai avec mon copain Jean – Pierre et Nounours, tu sais, ils sont fiancés » Ah ! , Non je ne savais pas qu'à treize ans on pouvait déjà être fiancé ; J'avais bien eu comme petit copain, René, qui ne rêvait que de m'emmener à la messe le matin quand j'étais en CM, mais nous nous n'étions pas fiancés, nous étions « petits copains » Sa destinée est déjà tracée : adulte il sera prêtre.
Je suis ennuyée, moi avec tout cela ; je suis trop jeune, même si je suis dans le fond du car ; je n'ai quand même que douze ans ; En plus je n'ai pas envie d'être fiancée. Ce mot là ne m'inspire pas : J'ai vu Chantal avec son fiancé ; il n'arrêtait pas de l'embrasser. Moi, je ne veux pas, alors j'invente le premier mensonge d'une longue série « Je ne peux pas, je suis chez ma grand – mère demain. » Apparemment, le mensonge n'est pas de qualité, puisque sa demande se renouvelle chaque semaine à partir de ce jour et pendant tout un trimestre, au point qu'un jour enfin je dis, à court d'argument : « Non, je ne veux pas, je n'ai pas envie. »
Je crois que j'aurais bien dû commencer par-là ! .......
Ce samedi 16 décembre, à 13 h, j'arrive à Chaumontel, un peu perturbée. Personne ne m'attend à l'arrêt de bus. Je remonte alors la longue rue principale du village, chargée de mon sac de voyage, bondé de linge sale, de livres et de cahiers. Arrivée devant le garage Crest, je sens mon cœur bondir de joie ; plus que quelques mètres et enfin chez moi. J'accélère le pas et avant de rentrer chez mes parents, je file derrière la maison embrasser mes grands – parents. Ils m'attendaient, mémé les pieds dans le four et pépé dans le fauteuil, les lunettes sur le nez. C'est la fête, mais je ne peux m'attarder. Je retraverse la cour en sens inverse, à toute allure, attrape à la volée mon sac et rentre en trombe dans la cuisine. Mes parents ont fini de déjeuner mais une assiette attend au bout de la table. Au menu, « patates à la casse «, salade et « millet » ; autrement dit pommes de terre sautées et semblant de pain perdu. Mon père est en train de lire les nouvelles régionales pendant que ma mère s'active à la vaisselle devant l'évier. Lui lève les yeux de son journal, le plie soigneusement et commence immédiatement son questionnement et ses commentaires, alors qu'elle, après un joyeux « bonjour, bonjour, installe toi vite » continue sa tache comme si de rien n’était
« Alors cette semaine, qu'as- tu appris ? Qu’est ce que c'était en math, et tu as eu des notes ; Pas de mauvaises tant mieux, juste quinze en quoi, géométrie, pas bon ça, tu peux faire mieux...... » Mon père est un peu avare de compliments mais il me suffit de regarder ses yeux qui s'illuminent quand j'annonce fièrement mes vingt sur vingt. Dans ce regard qu'il m'offre alors, je lis l'amour, la fierté, la reconnaissance et pour tout cela je suis prête à n'importe quel effort, enfin façon de parler, car jusqu'à maintenant je n'ai fais que prendre plaisir à apprendre. Je ne sais pas ce que veut dire se contraindre à apprendre J'ai la chance de retenir tout ce que je lis et de ce fait autant je déteste l'internat, autant j'aime aller en cours. Je suis émerveillée par une multitude de choses et j'adore mes professeurs sauf celle d'allemand qui est froide comme un glaçon, et vilaine comme un pou. Ses cheveux courts et sales rabattus en avant, elle a une allure masculine et le « setz euch » qu'elle nous lance en arrivant nous donne envie de prendre la poudre d'escampette. Heureusement, il y a madame Bretter, excellente en latin, une grande dame qui se tient très droite et qui se gave de bonbons, et monsieur Vaut, quel gentil homme, celui – ci, mais aussi mademoiselle Bonnier avec sa verrue sur la langue, qui squatte le sous – sol où sont installées les sciences naturelles et tous les autres qui arpentent les couloirs de l'externat. Moi, je suis souvent en cours dans un préfabriqué ; on y gèle l'hiver et on y cuit l'été. Particulièrement adapté, pour donner l'envie d'étudier aux élèves, avec la compagnie d'araignées et de lézards. Ces locaux là doivent être oubliés des femmes de ménage. C'est ici pourtant que j'apprends avec plaisir une multitude de choses que je restitue à mon père à chaque retour de fin de semaine, dans une complicité et une tendresse telles que je lui vouerai à tout jamais un amour inégalé par aucun autre homme

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