La maison : 1984
Depuis trois mois, je m'acharne à faire les plans de notre future maison. Maquette à l'appui, j'essaie, corrige, recommence, trace, mesure, efface. Un vrai casse - tête chinois. Je ne connais pas du tout ce domaine là et cela n'est pas simple. Il s'agit de respecter des longueurs de portée, des pentes de toit, et l'emplacement de murs porteurs. Ne m'étant jamais confrontée à cela, je fais de grossières erreurs que rectifie partiellement Jean - Michel. Bon an mal an, je parviens enfin à concevoir une maison qui tient debout, dans laquelle nos meubles trouvent leur place et c'est ainsi que nous nous présentons à l'entreprise Gaucher à Maussin. Il faut dire que monsieur Gaucher est un de mes parents d'élèves de Bornes, ce qui justifie partiellement notre choix. Après estimation de la maison, il s'avère qu'elle vaut à peu près le double de ce que nous pouvons espérer des prêts bancaires mais on ne se décourage pas pour autant. Nous allons faire plein de choses nous - mêmes et ça va aller.
On va commencer par fournir le chêne pour faire l'escalier et les poutres de la salle à manger.
C'est pourquoi, ce dimanche, nous nous embarquons à Chap - Blolant, Jean - Michel, mon père et moi. Cela se révèle un véritable plaisir, un instant de plénitude, une grande joie. Armand Bacheley se promène sur ses terres en compagnie de sa fille préférée, en compagnie de son garçon manqué. C'est ça le bonheur !
Mon mari suit, mais le pauvre n'est pas trop à sa place, car c'est à moi seule que mon père montre les bornes, les limites, les chênes à abattre. C'est aussi à moi qu'il raconte l'histoire de tel ou tel arbre, les uns étant plus petits que d'autres parce que non plantés par les mêmes personnes. On choisit ensemble les arbres à couper.On cube approximativement et on se prononce uniquement pour quatre car je sens bien que c'est un crève - cœur pour mon père de s'en séparer . Juste l'indispensable ! Le minimum ! Je vois mon père, on ne peut plus épanoui car il sait que je l'ai compris, et qu'il est en symbiose avec sa progéniture. C'est un vrai bonheur.
L'odeur de la forêt, la joie de retrouver l'héritage de ma famille, le sentiment d'appartenance à une " lignée ", celui aussi d'être propriétaire de quelque chose d'important pour les générations passées, présentes et à venir m'apportent une énorme bouffée de plaisir, de joie intense et profonde.
J'ai une pensée très chaleureuse, remplie de reconnaissance pour cet arrière grand - père qui en plantant ces arbres a sans doute pensé à moi, ou plutôt au petit garçon que j'aurais dû être, se disant qu'un jour j'aurais cette joie là. Il avait raison. C'est sans aucun doute dans ces circonstances là qu'on prend conscience des liens du sang qui peuvent exister entre individus d'une même famille.
Mon époux est exclu de cette sensation de bonheur qu'il ne peut partager avec nous et qu'il n'aura d'ailleurs pas la chance de connaître auprès des siens, car malheureusement pour eux tous , son père est de l'assistance publique et son grand - père maternel de même. Le sentiment de non appartenance à une lignée lui pèse et il l'exprime dans son désir de retrouver sa grand – mère paternelle, droit que son propre père lui refuse, lui -même ne pouvant pas assumer cette douleur et ce manque
Jean - Michel ressent sans aucun doute la complicité qui nous lie mon père et moi et il ne peut qu' en être jaloux. Je ne sais pas ce qu'il ressent exactement à ce moment là et j'ignore alors qu'un jour, il me fera payer cher ces instants précis et précieux. Je n'imagine pas la douleur que nous ressentirons, Nous les Bacheley, quand nous devrons nous séparer de notre chênaie. Je ne me déciderai d'ailleurs que contrainte et forcée à prendre cette décision, avec toutefois l'approbation de mon père après discussion et gardera à vie une rancune à vie contre celui qui a jugé bon de provoquer cette souffrance là, vu le profit insignifiant qu'il en a fait.
Pour l'instant, ce bois suit sa destinée, à savoir améliorer la vie d'une Bacheley.
C'est le menuisier de Tasmaniens qui est chargé de l'abattage, du séchage et de la réalisation de l'escalier, pièce maîtresse de la future maison. Quant aux poutres, elles vont être travaillées à la ferme dans la grange et dans l'étable par Jean - Michel et moi-même. Jean - Michel passe de longues heures à faire les encoches pendant que je m'évertue à leur donner un aspect vieilli.
Tout doit être prêt avant la pose de la charpente.
Les travaux commencent enfin au tout début du printemps.
En une matinée, le sous - sol est creusé à coup d'énormes bulldozers. Une immense grue trône dans le champ et est visible depuis chez mes parents, pour la plus grande joie de mon père. Je le surprends plusieurs fois à regarder du côté de la rue des Vanneaux, l'œil luisant.
Il est heureux le père Bacheley, très flatté aussi.
Sa fille, celle avec laquelle il a le plus d'affinités, non seulement revient au pays mais se prépare aussi " à y faire la pieu balle maison de par chi no ".
Alors depuis chez lui, il guette la grue, jusqu'à enfin céder à son envie de voir, de savoir où ils en sont là -bas. Et c'est ainsi que plusieurs fois par jour, malgré les remontrances de ma mère, qui juge à bon escient qu'il ne devrait pas sortir par ce froid là à cause de son cour, mon père enfourche son vélo et file vers ma future habitation. Celle - ci devient vite son seul centre d'intérêt et il excelle dans le rôle de maître d'œuvre.
Chaque soir, je passe chez lui et ai un rapport détaillé de ce qui s'est fait dans la journée.
Ma grand - mère vient de mourir et cette construction nouvelle le distrait de sa peine, d'autant plus que nous sommes obligés de travailler chez lui. Ainsi je peins les volets dans l'étable.
Il me donne un petit coup de main pour les ferrures et j'ai surtout droit à une avalanche de conseils et de réprimandes. Mon dieu qu'il est drôle ! Lui si mauvais bricoleur ne fait que prodiguer des conseils. A l'entendre il sait faire tout mieux que quiconque. Il n'a pas fait lui-même ce genre de travaux, jamais, mais il a vu faire d'autres, a tout enregistré et il sait. Ça énerve tout le monde sauf moi que ça attendrit Il est si sûr d'avoir raison !
Une telle conviction d'être dans le vrai !
Une telle certitude !
Enfin, c'est dans cette ambiance d'optimisme que la maison sort tranquillement de terre.
Ce lundi je pars à l'hôpital faire un curetage : vilaine fausse couche ! La première dalle est juste posée à raz le sol ; Lorsque je reviens deux jours plus tard, les murs du rez de chaussée sont terminés.
Les entreprises se succèdent alors à vive allure et nous devons souvent nous activer pour ne pas casser le rythme. Nous travaillons donc d'arrache -pied. Ainsi, après le plafond de la salle à manger, nous nous occupons de l'isolation : il s'agit de coller de grandes plaques de polystyrène contre les murs, avec une colle toute noire, horrible C'est mon époux qui se charge des joints car il exige la perfection.
Puis c'est l'application du vernis sur toutes les boiseries ; Ce travail là m'est réservé. J'en arrive à être totalement intoxiquée et m'écroule deux fois, prise de malaises dus à la toxicité des produits.
Enfin, Jean - Michel participe encore à la pose du carrelage avec le carreleur de Tasmaniens avant que nous n'aménagions.
Nous sommes début juillet. La maison n'est pas terminée, loin s'en faut, mais nous ne tenons pas à payer les traites et les loyers en même temps. Nous débarquons donc à Chaumontel dans une demeure qui n'est pas alimentée en électricité et dont les sanitaires ne fonctionnent pas encore. Par contre, un copain de Jean - Michel que je ne connais pas du tout vient poser les faïences de la salle de bain ; ce monsieur mange avec moi le midi, mon mari étant parti au travail et je suis bien gênée car je ne trouve rien à lui dire
Le déménagement a lieu dans des conditions telles qu'on ne les oublie jamais. Mon père avec son tracteur et son char à foin fait les voyages entre Fleur et Chaumontel. On peut y voir les meubles bien sûr empilés sur le plateau, mais aussi les cartons, les chaises et tout le reste. On croirait des " manouches " et je le suis en voiture, pas du toute complexée, hilare à le regarder l'air si sérieux au volant, très droit, très fier. Tous les deux, nous sommes heureux. Il me ramène au pays. Nous allons nous retrouver dans notre village, chez nous, après quelques années d'absence de ma part et nous ne cachons pas notre joie à cette idée là. Mon père est d'autant plus content que la maison se bâtit sur un terrain qu'il a cultivé depuis son plus jeune âge, ce terrain appartenant déjà auparavant à mon pépé et même au père de celui – ci.
Les premières semaines de vie à Chaumontel sont laborieuses ; toute la famille est mise à contribution d'une manière ou d'une autre. Chantal est là pour le déménagement par exemple ; elle range dans les placards au fur et à mesure pendant que Gilles suspend les lustres, les miroirs et les tableaux. Mon père s'attaque à l'extérieur. Il y a beaucoup de travail de partout et nous avons tout l'embarras du choix dans les activités à mener. Mon beau - père est mis à contribution pour planter les deux haies de thuyas de chaque côté de la propriété et les deux papis s'acharnent à coup de bêche et de pioche.
Enfin, nous pendons la crémaillère avec tous les gens qui nous ont aidés.
Une grande table est dressée le long du bois et c'est la fête pendant toute une journée à l'ombre des charmes et noisetiers, au bord de l'étang qui jouxte la propriété. Paysage remarquable ! La générosité de la Nature ! Un plaisir que peu de gens ont et que nous sommes nous Plus que tout autre, j'apprécie à sa juste valeur et sais me dire par la suite très souvent que j'ai une chance inouïe de vivre là.
Les voisins ont été invités eux aussi et semblent heureux de partager ce moment avec nous tous . Il faut dire que ces braves gens le méritent bien ; Ils nous prêtent leur courant électrique depuis des mois, gratuitement, une allonge traversant la rue. De plus ils ont supporté les parasites à leur télé durant tout le temps où la grue a fonctionné. Merci à eux ! Gentil ce couple de retraités qui est venu vivre là après avoir travaillé à Paris pendant plus de trente ans ! Le monsieur a été opéré d'un bec de lièvre et j'ai beaucoup de mal à le comprendre. Madame, elle, se dit bachelière et n'est pas particulièrement agréable, surtout à regarder. Mais ils sont drôles, car n'ayant pas d'enfant, ils ont une vie tout à fait particulière. Ils se consacrent l'un à l'autre en permanence, jouent à toute sorte de jeu chacun après - midi et vouent à leur chien nommé bichon un amour sans limite. Le monsieur, quelques années plus tard m'appelle chère amie, c'est vous dire l'évolution de nos relations, car dans sa bouche c'est le plus beau des qualificatifs.
Eux ont Bichon et nous Nanou. En effet nous aussi, nous avons un animal, il s'agit d'une petite chatte angora noire que j'ai eue à Givry chez un monsieur qui s'appelle Cat, nom prédestiné, n'est ce pas ? Comme elle est marrante, cette petite bête toute poilue ! Elle a appris depuis toute jeune à faire pipi au pot comme Emilie et à présent elle va sur les wc. Ca nous amuse bien de la voir poser ces quatre pattes au même endroit sur l'abattant des toilettes, et le derrière bien en arrière, elle se soulage comme les humains.
A Chaumontel, on instaure très rapidement des règles de vie familiale.
Mes parents viennent quand ils veulent et nous, nous allons chez eux aussi quand nous voulons. Je remarque fréquemment le passage de mon père durant mes absences au fait qu'il tire mes rideaux d'un même côté. En fait il amène ses copains voir la maison de sa fille tant il en est fier
Quant à ma mère, au départ elle abuse un peu de son droit et débarque de grand matin avec la brioche pour le petit déjeuner mais très rapidement chacun trouve ses repères et c'est ainsi que je vois arriver pratiquement quotidiennement, sans déplaisir aucun, bien au contraire, mon père, sur son vélo, qui vient faire le jardin.
Parfois il ne prend pas même le temps de me saluer, il fait ce qu'il se dit avoir à faire et repart. Mais pour moi, cela peut paraître surprenant, c'est une sécurité.
Je retrouve ma famille, pas entière bien sûr, mes grands – parents sont morts et mes sœurs parties vivre à la ville, mais les membres les plus importants quand même. Je me sens bien ici, je vais mieux. Je n'ai plus peur, comme toutes ces années où j'ai dû batailler seule En revenant bien sûr, je me suis aussi rapprochée de Commentaires et donc de Denis et du cimetière surtout. Mais cela n'accentue pas la souffrance blottie au fond de moi ; cela ne change rien à ce niveau là.
D'ailleurs, bien vite ma belle-mère Manard prend l'habitude de venir à la maison très fréquemment en mobylette et parfois aussi avec Marylène, m'apportant deux ou trois pommes de terre, quelques fruits et légumes ou un bouquet de lavande. Elle rend surtout visite à la petite de son fils et vient me parler de lui, qui lui manque tant. Ainsi au fil des années, elle prend dans ma vie une place d'amie plus que de belle - mère, une véritable amie car elle est la seule personne avec laquelle je peux parler sans tromperie, sans faux - semblant de Denis et de ce que j'éprouve. C'est aussi la seule qui peut comprendre ce que je ressens car nos sentiments pour celui qui n'est plus, se ressemblent étrangement. Cela s'appelle l'amour . Elle aussi doit se taire pour permettre aux autres membres de sa famille de continuer à vivre presque normalement et ce silence qu'on nous impose nous rapproche. Nous nous aidons à supporter et notre complicité nous permet aussi de partager de meilleurs moments. Nous pouvons parler de tout ou presque et très honnêtement j'aime la voir arriver chez moi, comme elle aime à m'y retrouver. Un jour, elle me dit : « tu sais, si un jour moi aussi je suis veuve, est ce que je pourrai venir habiter chez toi ? » Merveilleux cadeau de mamie Jeanne, quand on pense aux moments horribles que nous avons dû partager.
Elle n'est pas la seule à nous rendre visite dans notre nouvelle maison. En particulier, chaque vendredi soir, nous avons celle du cousin de Jean - Michel, le surnommé Minou. Il vient passer la soirée, accompagné de son épouse. Minou est tout jeune, il travaille sur les chantiers d'autoroute en Haute Savoie et vient chez nous parler de ses soucis de ses joies et de ses projets. Un peu tout fou, ce Minou, mais tellement gentil ! Jusqu'à son divorce, on va le voir arriver ainsi, au début juste avec sa petite épouse, puis avec un enfant, puis deux, puis trois.
Chaque jeudi aussi, lorsque je ne travaille pas, ce sont Robert, Gisèle et mes parents qui viennent boire le café en rentrant du marché. C'est toujours une joie de les entendre discuter entre eux. Ils respirent la joie de vivre tous les quatre malgré les graves problèmes de santé des deux hommes.
Que de moments de sympathie, d'échange et de plaisir ! Encore du Bonheur !
Plus irrégulièrement, on rencontre aussi tous les autres membres de la famille Gérard, les frères et sœurs, les oncles et tantes mais aussi les copains des frères, à n'importe quelle heure de la journée et je crois que peu de jeunes de Tasmaniens ne m'ont pas vue en chemise de nuit, pas que je l'aie souhaité mais par la force des choses, eux arrivant au lever du jour ou tard le soir.
Enfin, notre maison ressemble à la maison du Bon Dieu et quoique je sois assez sauvage, je m'en accommode assez volontiers, d'autant plus que nous ne sortons plus beaucoup. Nous n'avons plus trop d'argent, une fois les emprunts payés, mais nous ne manquons de rien d'important et je crois que nous sommes tous les quatre presque heureux.
Seule ombre qui plane sur ce bonheur : La disparition de Denis ! Je ne parviens toujours pas à accepter cette injustice et donnerais tout ce que je possède pour qu'il soit vivant, même avec une autre que moi, mais vivant. Ce drame m'empêche de profiter de ce que j'ai et sept ans après son décès , je n'ai pas le sentiment d'avoir beaucoup parcouru de chemin vers la guérison , l'acceptation ou l'oubli .
Mon époux me voit encore souvent pleurer, ne cille pas, ne me reproche jamais rien
Je pense qu'il lui faut une sacrée dose d'amour pour supporter cela. J'essaie de le lui rendre, je fais aussi bien que je peux, mais...... Pauvre Jean – Michel!
Depuis trois mois, je m'acharne à faire les plans de notre future maison. Maquette à l'appui, j'essaie, corrige, recommence, trace, mesure, efface. Un vrai casse - tête chinois. Je ne connais pas du tout ce domaine là et cela n'est pas simple. Il s'agit de respecter des longueurs de portée, des pentes de toit, et l'emplacement de murs porteurs. Ne m'étant jamais confrontée à cela, je fais de grossières erreurs que rectifie partiellement Jean - Michel. Bon an mal an, je parviens enfin à concevoir une maison qui tient debout, dans laquelle nos meubles trouvent leur place et c'est ainsi que nous nous présentons à l'entreprise Gaucher à Maussin. Il faut dire que monsieur Gaucher est un de mes parents d'élèves de Bornes, ce qui justifie partiellement notre choix. Après estimation de la maison, il s'avère qu'elle vaut à peu près le double de ce que nous pouvons espérer des prêts bancaires mais on ne se décourage pas pour autant. Nous allons faire plein de choses nous - mêmes et ça va aller.
On va commencer par fournir le chêne pour faire l'escalier et les poutres de la salle à manger.
C'est pourquoi, ce dimanche, nous nous embarquons à Chap - Blolant, Jean - Michel, mon père et moi. Cela se révèle un véritable plaisir, un instant de plénitude, une grande joie. Armand Bacheley se promène sur ses terres en compagnie de sa fille préférée, en compagnie de son garçon manqué. C'est ça le bonheur !
Mon mari suit, mais le pauvre n'est pas trop à sa place, car c'est à moi seule que mon père montre les bornes, les limites, les chênes à abattre. C'est aussi à moi qu'il raconte l'histoire de tel ou tel arbre, les uns étant plus petits que d'autres parce que non plantés par les mêmes personnes. On choisit ensemble les arbres à couper.On cube approximativement et on se prononce uniquement pour quatre car je sens bien que c'est un crève - cœur pour mon père de s'en séparer . Juste l'indispensable ! Le minimum ! Je vois mon père, on ne peut plus épanoui car il sait que je l'ai compris, et qu'il est en symbiose avec sa progéniture. C'est un vrai bonheur.
L'odeur de la forêt, la joie de retrouver l'héritage de ma famille, le sentiment d'appartenance à une " lignée ", celui aussi d'être propriétaire de quelque chose d'important pour les générations passées, présentes et à venir m'apportent une énorme bouffée de plaisir, de joie intense et profonde.
J'ai une pensée très chaleureuse, remplie de reconnaissance pour cet arrière grand - père qui en plantant ces arbres a sans doute pensé à moi, ou plutôt au petit garçon que j'aurais dû être, se disant qu'un jour j'aurais cette joie là. Il avait raison. C'est sans aucun doute dans ces circonstances là qu'on prend conscience des liens du sang qui peuvent exister entre individus d'une même famille.
Mon époux est exclu de cette sensation de bonheur qu'il ne peut partager avec nous et qu'il n'aura d'ailleurs pas la chance de connaître auprès des siens, car malheureusement pour eux tous , son père est de l'assistance publique et son grand - père maternel de même. Le sentiment de non appartenance à une lignée lui pèse et il l'exprime dans son désir de retrouver sa grand – mère paternelle, droit que son propre père lui refuse, lui -même ne pouvant pas assumer cette douleur et ce manque
Jean - Michel ressent sans aucun doute la complicité qui nous lie mon père et moi et il ne peut qu' en être jaloux. Je ne sais pas ce qu'il ressent exactement à ce moment là et j'ignore alors qu'un jour, il me fera payer cher ces instants précis et précieux. Je n'imagine pas la douleur que nous ressentirons, Nous les Bacheley, quand nous devrons nous séparer de notre chênaie. Je ne me déciderai d'ailleurs que contrainte et forcée à prendre cette décision, avec toutefois l'approbation de mon père après discussion et gardera à vie une rancune à vie contre celui qui a jugé bon de provoquer cette souffrance là, vu le profit insignifiant qu'il en a fait.
Pour l'instant, ce bois suit sa destinée, à savoir améliorer la vie d'une Bacheley.
C'est le menuisier de Tasmaniens qui est chargé de l'abattage, du séchage et de la réalisation de l'escalier, pièce maîtresse de la future maison. Quant aux poutres, elles vont être travaillées à la ferme dans la grange et dans l'étable par Jean - Michel et moi-même. Jean - Michel passe de longues heures à faire les encoches pendant que je m'évertue à leur donner un aspect vieilli.
Tout doit être prêt avant la pose de la charpente.
Les travaux commencent enfin au tout début du printemps.
En une matinée, le sous - sol est creusé à coup d'énormes bulldozers. Une immense grue trône dans le champ et est visible depuis chez mes parents, pour la plus grande joie de mon père. Je le surprends plusieurs fois à regarder du côté de la rue des Vanneaux, l'œil luisant.
Il est heureux le père Bacheley, très flatté aussi.
Sa fille, celle avec laquelle il a le plus d'affinités, non seulement revient au pays mais se prépare aussi " à y faire la pieu balle maison de par chi no ".
Alors depuis chez lui, il guette la grue, jusqu'à enfin céder à son envie de voir, de savoir où ils en sont là -bas. Et c'est ainsi que plusieurs fois par jour, malgré les remontrances de ma mère, qui juge à bon escient qu'il ne devrait pas sortir par ce froid là à cause de son cour, mon père enfourche son vélo et file vers ma future habitation. Celle - ci devient vite son seul centre d'intérêt et il excelle dans le rôle de maître d'œuvre.
Chaque soir, je passe chez lui et ai un rapport détaillé de ce qui s'est fait dans la journée.
Ma grand - mère vient de mourir et cette construction nouvelle le distrait de sa peine, d'autant plus que nous sommes obligés de travailler chez lui. Ainsi je peins les volets dans l'étable.
Il me donne un petit coup de main pour les ferrures et j'ai surtout droit à une avalanche de conseils et de réprimandes. Mon dieu qu'il est drôle ! Lui si mauvais bricoleur ne fait que prodiguer des conseils. A l'entendre il sait faire tout mieux que quiconque. Il n'a pas fait lui-même ce genre de travaux, jamais, mais il a vu faire d'autres, a tout enregistré et il sait. Ça énerve tout le monde sauf moi que ça attendrit Il est si sûr d'avoir raison !
Une telle conviction d'être dans le vrai !
Une telle certitude !
Enfin, c'est dans cette ambiance d'optimisme que la maison sort tranquillement de terre.
Ce lundi je pars à l'hôpital faire un curetage : vilaine fausse couche ! La première dalle est juste posée à raz le sol ; Lorsque je reviens deux jours plus tard, les murs du rez de chaussée sont terminés.
Les entreprises se succèdent alors à vive allure et nous devons souvent nous activer pour ne pas casser le rythme. Nous travaillons donc d'arrache -pied. Ainsi, après le plafond de la salle à manger, nous nous occupons de l'isolation : il s'agit de coller de grandes plaques de polystyrène contre les murs, avec une colle toute noire, horrible C'est mon époux qui se charge des joints car il exige la perfection.
Puis c'est l'application du vernis sur toutes les boiseries ; Ce travail là m'est réservé. J'en arrive à être totalement intoxiquée et m'écroule deux fois, prise de malaises dus à la toxicité des produits.
Enfin, Jean - Michel participe encore à la pose du carrelage avec le carreleur de Tasmaniens avant que nous n'aménagions.
Nous sommes début juillet. La maison n'est pas terminée, loin s'en faut, mais nous ne tenons pas à payer les traites et les loyers en même temps. Nous débarquons donc à Chaumontel dans une demeure qui n'est pas alimentée en électricité et dont les sanitaires ne fonctionnent pas encore. Par contre, un copain de Jean - Michel que je ne connais pas du tout vient poser les faïences de la salle de bain ; ce monsieur mange avec moi le midi, mon mari étant parti au travail et je suis bien gênée car je ne trouve rien à lui dire
Le déménagement a lieu dans des conditions telles qu'on ne les oublie jamais. Mon père avec son tracteur et son char à foin fait les voyages entre Fleur et Chaumontel. On peut y voir les meubles bien sûr empilés sur le plateau, mais aussi les cartons, les chaises et tout le reste. On croirait des " manouches " et je le suis en voiture, pas du toute complexée, hilare à le regarder l'air si sérieux au volant, très droit, très fier. Tous les deux, nous sommes heureux. Il me ramène au pays. Nous allons nous retrouver dans notre village, chez nous, après quelques années d'absence de ma part et nous ne cachons pas notre joie à cette idée là. Mon père est d'autant plus content que la maison se bâtit sur un terrain qu'il a cultivé depuis son plus jeune âge, ce terrain appartenant déjà auparavant à mon pépé et même au père de celui – ci.
Les premières semaines de vie à Chaumontel sont laborieuses ; toute la famille est mise à contribution d'une manière ou d'une autre. Chantal est là pour le déménagement par exemple ; elle range dans les placards au fur et à mesure pendant que Gilles suspend les lustres, les miroirs et les tableaux. Mon père s'attaque à l'extérieur. Il y a beaucoup de travail de partout et nous avons tout l'embarras du choix dans les activités à mener. Mon beau - père est mis à contribution pour planter les deux haies de thuyas de chaque côté de la propriété et les deux papis s'acharnent à coup de bêche et de pioche.
Enfin, nous pendons la crémaillère avec tous les gens qui nous ont aidés.
Une grande table est dressée le long du bois et c'est la fête pendant toute une journée à l'ombre des charmes et noisetiers, au bord de l'étang qui jouxte la propriété. Paysage remarquable ! La générosité de la Nature ! Un plaisir que peu de gens ont et que nous sommes nous Plus que tout autre, j'apprécie à sa juste valeur et sais me dire par la suite très souvent que j'ai une chance inouïe de vivre là.
Les voisins ont été invités eux aussi et semblent heureux de partager ce moment avec nous tous . Il faut dire que ces braves gens le méritent bien ; Ils nous prêtent leur courant électrique depuis des mois, gratuitement, une allonge traversant la rue. De plus ils ont supporté les parasites à leur télé durant tout le temps où la grue a fonctionné. Merci à eux ! Gentil ce couple de retraités qui est venu vivre là après avoir travaillé à Paris pendant plus de trente ans ! Le monsieur a été opéré d'un bec de lièvre et j'ai beaucoup de mal à le comprendre. Madame, elle, se dit bachelière et n'est pas particulièrement agréable, surtout à regarder. Mais ils sont drôles, car n'ayant pas d'enfant, ils ont une vie tout à fait particulière. Ils se consacrent l'un à l'autre en permanence, jouent à toute sorte de jeu chacun après - midi et vouent à leur chien nommé bichon un amour sans limite. Le monsieur, quelques années plus tard m'appelle chère amie, c'est vous dire l'évolution de nos relations, car dans sa bouche c'est le plus beau des qualificatifs.
Eux ont Bichon et nous Nanou. En effet nous aussi, nous avons un animal, il s'agit d'une petite chatte angora noire que j'ai eue à Givry chez un monsieur qui s'appelle Cat, nom prédestiné, n'est ce pas ? Comme elle est marrante, cette petite bête toute poilue ! Elle a appris depuis toute jeune à faire pipi au pot comme Emilie et à présent elle va sur les wc. Ca nous amuse bien de la voir poser ces quatre pattes au même endroit sur l'abattant des toilettes, et le derrière bien en arrière, elle se soulage comme les humains.
A Chaumontel, on instaure très rapidement des règles de vie familiale.
Mes parents viennent quand ils veulent et nous, nous allons chez eux aussi quand nous voulons. Je remarque fréquemment le passage de mon père durant mes absences au fait qu'il tire mes rideaux d'un même côté. En fait il amène ses copains voir la maison de sa fille tant il en est fier
Quant à ma mère, au départ elle abuse un peu de son droit et débarque de grand matin avec la brioche pour le petit déjeuner mais très rapidement chacun trouve ses repères et c'est ainsi que je vois arriver pratiquement quotidiennement, sans déplaisir aucun, bien au contraire, mon père, sur son vélo, qui vient faire le jardin.
Parfois il ne prend pas même le temps de me saluer, il fait ce qu'il se dit avoir à faire et repart. Mais pour moi, cela peut paraître surprenant, c'est une sécurité.
Je retrouve ma famille, pas entière bien sûr, mes grands – parents sont morts et mes sœurs parties vivre à la ville, mais les membres les plus importants quand même. Je me sens bien ici, je vais mieux. Je n'ai plus peur, comme toutes ces années où j'ai dû batailler seule En revenant bien sûr, je me suis aussi rapprochée de Commentaires et donc de Denis et du cimetière surtout. Mais cela n'accentue pas la souffrance blottie au fond de moi ; cela ne change rien à ce niveau là.
D'ailleurs, bien vite ma belle-mère Manard prend l'habitude de venir à la maison très fréquemment en mobylette et parfois aussi avec Marylène, m'apportant deux ou trois pommes de terre, quelques fruits et légumes ou un bouquet de lavande. Elle rend surtout visite à la petite de son fils et vient me parler de lui, qui lui manque tant. Ainsi au fil des années, elle prend dans ma vie une place d'amie plus que de belle - mère, une véritable amie car elle est la seule personne avec laquelle je peux parler sans tromperie, sans faux - semblant de Denis et de ce que j'éprouve. C'est aussi la seule qui peut comprendre ce que je ressens car nos sentiments pour celui qui n'est plus, se ressemblent étrangement. Cela s'appelle l'amour . Elle aussi doit se taire pour permettre aux autres membres de sa famille de continuer à vivre presque normalement et ce silence qu'on nous impose nous rapproche. Nous nous aidons à supporter et notre complicité nous permet aussi de partager de meilleurs moments. Nous pouvons parler de tout ou presque et très honnêtement j'aime la voir arriver chez moi, comme elle aime à m'y retrouver. Un jour, elle me dit : « tu sais, si un jour moi aussi je suis veuve, est ce que je pourrai venir habiter chez toi ? » Merveilleux cadeau de mamie Jeanne, quand on pense aux moments horribles que nous avons dû partager.
Elle n'est pas la seule à nous rendre visite dans notre nouvelle maison. En particulier, chaque vendredi soir, nous avons celle du cousin de Jean - Michel, le surnommé Minou. Il vient passer la soirée, accompagné de son épouse. Minou est tout jeune, il travaille sur les chantiers d'autoroute en Haute Savoie et vient chez nous parler de ses soucis de ses joies et de ses projets. Un peu tout fou, ce Minou, mais tellement gentil ! Jusqu'à son divorce, on va le voir arriver ainsi, au début juste avec sa petite épouse, puis avec un enfant, puis deux, puis trois.
Chaque jeudi aussi, lorsque je ne travaille pas, ce sont Robert, Gisèle et mes parents qui viennent boire le café en rentrant du marché. C'est toujours une joie de les entendre discuter entre eux. Ils respirent la joie de vivre tous les quatre malgré les graves problèmes de santé des deux hommes.
Que de moments de sympathie, d'échange et de plaisir ! Encore du Bonheur !
Plus irrégulièrement, on rencontre aussi tous les autres membres de la famille Gérard, les frères et sœurs, les oncles et tantes mais aussi les copains des frères, à n'importe quelle heure de la journée et je crois que peu de jeunes de Tasmaniens ne m'ont pas vue en chemise de nuit, pas que je l'aie souhaité mais par la force des choses, eux arrivant au lever du jour ou tard le soir.
Enfin, notre maison ressemble à la maison du Bon Dieu et quoique je sois assez sauvage, je m'en accommode assez volontiers, d'autant plus que nous ne sortons plus beaucoup. Nous n'avons plus trop d'argent, une fois les emprunts payés, mais nous ne manquons de rien d'important et je crois que nous sommes tous les quatre presque heureux.
Seule ombre qui plane sur ce bonheur : La disparition de Denis ! Je ne parviens toujours pas à accepter cette injustice et donnerais tout ce que je possède pour qu'il soit vivant, même avec une autre que moi, mais vivant. Ce drame m'empêche de profiter de ce que j'ai et sept ans après son décès , je n'ai pas le sentiment d'avoir beaucoup parcouru de chemin vers la guérison , l'acceptation ou l'oubli .
Mon époux me voit encore souvent pleurer, ne cille pas, ne me reproche jamais rien
Je pense qu'il lui faut une sacrée dose d'amour pour supporter cela. J'essaie de le lui rendre, je fais aussi bien que je peux, mais...... Pauvre Jean – Michel!

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