l' histoire de claude : juste sourire

Pas toujours facile la vie ! Il faut pourtant continuer de sourire...JUSTE SOURIRE

mercredi, novembre 08, 2006

La mort de Denis : 4 mars 1978

Ce matin, Céline se réveille tôt. Je me lève au radar, elle a mal dormi cette nuit.Je longe l’armoire, la prend dans son petit lit et l’emporte dans mes bras à la cuisine. Rapidement, ma petite toujours sur le bras, je fais chauffer le biberon que j’ai préparé la veille et laissé au frigo et file chercher le nécessaire pour la changer à la salle de bain. Céline ne s’est pas calmée, mais je prends le temps de la changer avant tout. Toute propre, une fois le biberon bu , n’ayant plus faim, elle se rendort dans mes bras, ce qui n’est pas toujours le cas. Aujourd’hui, j’ai de la chance, d’autant plus que nous sommes samedi. Je ne suis pas obligée de me rendre à l’école normale. Denis ne travaille pas non plus ; c’est fermé chez Mandriner. Je vais donc pouvoir faire la grasse matinée . Denis ne l’entend pas tout à fait de cette oreille et dès que je le rejoins au lit, il entreprend de me câliner. Après avoir fait l’amour, plus question de dormir, nous avons faim et nous levons donc pour prendre notre petit déjeuner ensemble. Ce moment là pour moi est un délice, je me sens parfaitement bien. Nous nous mettons d’accord sur le planning de notre week-end. Denis va chez le coiffeur, pendant ce temps je fais un peu de ménage puis nous mangeons et partons à Chaumontel voir nos parents respectifs.
Céline dort encore lorsque son père part à son rendez – vous après m’avoir embrassée devant la porte, un de ces longs baisers d’amoureux que l'on voit dans les films americains .
Il est beau, mon Denis ce jour là. Il porte un pantalon en flanelle gris, une chemise blanche sous son pull en V vert foncé et sa superbe veste en cuir neuve. Nous n’avons pas trop de sous, et la veste était chère, mais il en avait tant envie ; on l’a achetée à Dijon et il ne la porte pas tous les jours ; il va falloir qu’elle lui fasse long usage.
Je me mets à l’ouvrage en chantonnant, tout va bien. Je prépare la valise pour partir, range la maison, enfin fait ce qui est à faire. Quand arrive midi, Céline et moi sommes prêtes, mais Denis n’est pas rentré.
Je fais manger Céline et j’attends. Je n’ai plus faim. Je sais déjà que Denis ne rentrera pas manger avec moi, sinon il serait déjà là. Son rendez – vous était à dix heures et les salons ferment à midi. Je ne peux pas me leurrer. Denis est parti « en bringue ». Il a dû trouver un copain, peut être ou même pas. Il est peut être parti seul, au café du coin ; c’est ainsi qu’il fait quand il ne va pas bien. Pourtant ce matin, rien ne laissait présager ça. Je ne comprends pas. Je suis furieuse. Je pensais que c’était fini : la dernière fois qu’il a trop bu était pour le Jour de l’An et là c’était bien pardonnable
Nous sommes le 4 mars. Deux mois à ne pas avoir peur, deux mois sans dispute, deux mois de bonheur avec tout de même un bémol. Chaque samedi, je crains que cela recommence et je ne suis tranquille que lorsque le lundi arrive. Mais je suis optimiste, ce problème va bien finir par s’arranger.
En attendant, il faut que je prévienne les familles que nous ne viendrons que demain. Je dois inventer quelque chose très vite. Finalement, je descends, ma petite en poussette jusqu’à la cabine téléphonique qui se trouve à l’angle de la rue du midi et celle du couchant et j’annonce d’un ton très sûr que Céline est malade. Je ne reçois pas un seul commentaire désobligé de mes parents, je pense que ma mère a gobé le mensonge, par contre la mamie Jeanne semble désolée mais surtout inquiète : elle masque tant bien que mal son inquiétude en m’expliquant qu’elle reçoit les Lardon, qu’elle a prévu du civet de lapin pour ce soir, et pensait nous en donner un peu, mais je sens à sa voix qu’elle doute de la véracité de mes dires. Je lui affirme que rien n’est perdu, que l’on viendra sûrement le lendemain et raccroche. Je remonte la rue, malheureuse comme les pierres, mais avec bonne conscience. En tant qu’épouse de Denis, je dois le couvrir face à ces adultes à l’affût de la moindre erreur. Les deux familles ne savent qu’hurler sur lui, alors pour éviter les conflits, je mens pour lui, effrontément.
Je rentre chez moi, défais la valise, range tout et essaie de jouer avec ma gosse, mais on croirait que cette gamine sent les choses. Elle est pénible, pleurniche, fais la sieste que très peu de temps. Enfin, je ne suis pas mécontente d’enfin pouvoir la coucher vers vingt heures. Denis n’est toujours pas rentré. Je m’apprête à passer la soirée, peut être même la nuit seule.
Générique des informations ! Je suis dans le salon. Céline dort.
J’entends une voiture qui s’arrête dans la rue. Enfin le voilà ! Il ne va pas avoir sommeil, je vais lui passer une sacrée « engueulade ». Je me précipite vers la porte d’entrée, bien décidée à lui faire comprendre que j’en ai marre de ses imbécillités. J’ouvre.
Surprise ! Il ne s’agit pas de Denis mais de mon père et de ma mère. Derrière eux se tient en retrait, Jean – Luc Simarre de Beaucerons, un de mes anciens petits copains du temps de Jean – Yves.
Immédiatement, je sais qu’il s’est passé quelque chose. Mon père est verdâtre, ma mère toute blanche et l’autre près de la grille qui ne dit rien.
Je demande alors « qu’est ce qui se passe ? » Personne ne répond.
Je reprends en regardant mon père « c’est le pépé ? Il est mort ? ». De la tête, sans un mot, il me répond non
Dans mon cerveau, ça fonctionne à cent à l’heure
« Alors Chantal ( elle vient d’avoir un bébé et est déprimée ), elle a fait une connerie ? ». Je ne détourne plus le regard de mon père. Même signe de dénégation !
Je sais, mais je ne veux pas. JE NE VEUX PAS. Je me raccroche encore à une toute petite lueur d’espoir, mais crie malgré tout :
« C’est Denis ! »
Mon père acquiesce.
« Il a eu un accident ! » même acquiescement
« La voiture est fichue ! » A nouveau même signe de tête et toujours pas un mot. Mon père vire au gris. Je le vois se décomposer sous mon regard.
Je reprends alors : « dis, il est blessé, mais pas grave hein ? » Mon père reste immobile. « OH, NON ! NON ! NON … JE HURLE. J'ai compris .......Il n’est pas mort, dis, il n’est pas mort ! OH ! NON, il n’est pas mort. ! » Mon père ne bronche toujours pas, ma mère est prête à défaillir. Je perds les pédales. Je ne comprends plus. Je ne sais plus. Je ne veux pas. Je m’agite. Je ne sais plus ou aller. Je ne sais plus que dire : "oh ! Non, oh ! Non " Je deviens folle. Alors avant qu’aucun d’eux ne réagisse, je file comme une furie chez les voisins, en l’occurrence mon propriétaire, un sale con que je n’aime pas. Il fait nuit, il fait froid, je porte juste ma jupe et mon pull, je cours dans la rue, je ne pleure pas, je sonne, sonne à cette porte, il tarde, je resonne, telle une folle et dès que je le vois je lui crie : « mon mari est mort » fais demi -tour et me sauve comme je suis venue .Mes parents n’ont pas bougé. Jean – Luc Simarre est toujours près de la grille. C’est à lui que je m’adresse alors : « emmène – moi, je veux le voir, vite, je veux le voir, vite je te dis. » Je m ‘apprête à monter dans sa voiture. J’entends alors mon père qui me dit : « Et Céline, tu y penses à Céline. » J’avais oublié mon bébé, complètement oublié. Pour moi, ce moment là est le deuxième choc de cette soirée. Soudainement, je me rends compte que je perds la tête et j’ai peur. Je rentre dans la maison, mais ma mère m’a devancée, elle tient la petite dans ses bras. Je ne pense à rien, elle a tout, les biberons, les couches, le manteau. Moi, je ne prends que ma veste et mon père ferme derrière nous.
Je suis à l’arrière de la voiture, aux côtés de mon père. Je tiens ma gosse, je ne l’entends pas pleurer. Mon père parle, je ne sais pas ce qu’il dit. Je ne sais qu’une seule chose : cet idiot de Simarre roule comme une limace. Pendant tout le trajet, je vais l’engueuler ce pauvre homme à lui répéter en boucle : « Mais va plus vite, bon sang, va plus vite » Il ne répond rien et cela pendant le quart d’heure qui nous ramène vers Commentaires.
Lorsque j’arrive sur la place du village, la première personne que je vois est le maire du village à côté de mon R 5 jaune et il y a un bal monté avec pleins de gens dehors et de la musique. Il s’approche, m’embrasse et me dit juste : « Viens ». Il est pâle, lui aussi. Les gens nous regardent passer et nous diriger vers l’école primaire. Là, il y a Evelyne Lardon et son mari, Michel mon beau – frère , les gendarmes et plein d’autres gens. Ma mère confie Céline à Evelyne et part. « Je suis malade » me dit-elle, en passant. Céline crie. Michel me dit bonjour et m’entraîne dans la classe, en me disant : « Tu vois, tu n’as pas épousé le bon » Il disjoncte lui aussi pour dire une telle connerie. Peut être est ce trop difficile pour lui d’admettre la mort de son frère et il n’a peut être plus que la haine pour tenir le coup. En tout cas, il est à mes côtés avec le maire et les gendarmes quand je découvre Denis allongé sur deux pupitres qu’on a placé bout à bout. Alors là, c’ en est trop. Je m’approche et le secoue aussi fort que je peux, je l’engueule, lui reproche de ne pas être rentré comme prévu. Je lui crie des « Pourquoi, mais enfin pourquoi ? » Mon père essaie de me raisonneret a bien du mal a me maitriser ." Il faut l’emmener à la maison , me dit - il ". Les gendarmes m'annoncent qu’ils ont récupéré son argent et ses bijoux et que l’on verra ça plus tard. QUELS CONS ! Je sors. Une petite estafette est devant la porte. Des hommes que je ne connais pas apportent Denis sur une civière, on dirait une table à tapisser, et le montent dans l’estafette. Mon père m’aide à monter à mon tour et m’accompagne. Denis est recouvert d’un drap. Je l’enlève. Mon père le remet. Je l’enlève et lui jette un tel regard qu’il ne va plus s’aviser à le remettre et nous arrivons ainsi à la maison Favid où sont locataires mes beaux – parents. Mon beau – père est en larmes devant la porte, ma belle – mère à l’intérieur. J’entends mon beau – père qui marmonne ; il parle à Denis, je ne sais pas ce qu’il lui dit. Les hommes de l’école porte la civière dans la cuisine et la pose juste devant la porte de l’évier. J’entends alors ma belle-mère qui hurle. Je l’aperçois, elle se débat. Jean – Yves et l'oncle René essaient de la maîtriser et de lui interdire la cuisine. Mon beau – père intervient et la ramène doucement vers nous Quand elle voit son fils là, elle hurle à nouveau , un long cri qui me glace et me regardant bien en face elle me crache : « Pourquoi, c’est pas toi, hein , pourquoi ? » Mon beau – père essaie de la calmer et enfin elle pleure. Son frère lui apporte des médicaments qu’elle avale sans rien dire et s’adressant à moi il me dit : « Il faut le laver, tu sais, je vais le faire. »
Que croit – il , René ? Il ne va rien faire du tout. C’est moi qui vais m’occuper de Denis. J’entreprends de lui laver les cheveux qui ont traîné dans la glaise, il n’est pas allé chez le coiffeur. René voit sûrement bien vite que je ne suis pas capable car il me dit : « tu sais , peut être que tu ferais mieux de lui mettre un pansement là » Il me montre un trou que Denis a sur la joue. J’acquiesce et mets un premier pansement, puis un second et un troisième et encore, encore, encore. Personne ne me dit rien. J’entends René affirmer : « Tu vois, il n’a pas souffert, il n’a pas saigné et ne s’est pas vidé. Il est tout propre. » Je ne comprends pas ce qu’il raconte.
Maintenant, il va falloir l’habiller. Denis est en slip sur le brancard, couvert d’une couverture. Je repars donc à Lons chercher ses vêtements avec Michel. Le costard de notre mariage, la chemise aussi. Ce n’est pas moi qui habille Denis. Michel m’interdit l’accès à la cuisine, je dois rester avec la mamie Jeanne dans la salle à manger. Un lit est installé au milieu de la pièce, un lit à une place. Mon père m’emmène dans la cour. Je me laisse faire sans poser de questions. Quand je rentre à nouveau dans la maison, je vois Denis installé sur ce lit, ma belle – mère qui ne cesse de dire : « Il est beau, hein ! Il est beau, en lui caressant les cheveux ».
Je suis là, debout devant ce lit. Je ne pleure pas, je ne dis plus rien. Mon père décide alors qu’il faut que j’aille au lit. Je ne renâcle pas. Il est deux heures du matin. Cent cinquante mètres environ nous séparent de chez mes parents. Mon père et moi marchons côte à côte : « ça va aller, ça va aller » me dit- il mais moi dans ma tête une toute petite phrase s’est installée « qu’est ce que tu vas devenir ? Qu’est ce que tu vas devenir ? » Et elle tourne cette phrase, elle n’arrête pas de tourner, elle prend toute la place. Je ne réfléchis plus à rien, je l’entends : « Qu’est ce que tu vas devenir ? Qu’est ce que tu vas devenir » ? En passant devant chez Geneviève, je demande à m’arrêter, mon père accepte. Les cousins et cousines sont là, ils boivent la tisane. Ils parlent. Je ne sais pas ce qu’ils disent. Je bois aussi la tisane et repars. A notre arrivée à la maison, mon père me donne deux de ces cachets en me disant : « tu vas sûr dormir, moi je n’en prends que la moitié d’un. » Ces remèdes miraculeux, qui abattent paraît - il un cheval, me font dormir trois heures
Cinq heures du matin, je me réveille et pars immédiatement chez Manard. Il faut que je le vois tout de suite. Dans ma tête toujours la même petite phrase et juste à côté : « comment il va être, décomposé ? » Je n’ai jamais été confrontée à la mort. Je ne sais rien. J’ai peur. J’ai mal. Je suis perdue, alors je cours sur la route.
Soulagement dès que j’aperçois Denis, il est comme avant. Il est beau, je ne vois même plus ses pansements. On dirait qu’il sourit. Je le hais, je l’aime, je ne sais plus. La famile Bouda arrive au grand complet . Une autre journée s’annonce….