La séparation :
J’arrive chez Manard, le dimanche cinq mars à cinq heures du matin, la peur au ventre à l’idée de ne plus reconnaître Denis .Mon beau – père est là avec ma belle – mère. Ils semblent tous deux exténués. Je passe dans la salle à manger voir Denis et enfin je pleure. La mamie Jeanne sanglote à mes côtés et papi quitte carrément la pièce.
Ma belle – mère ne cesse de dire qu’il est beau. Effectivement, je le trouve beau aussi et surtout pas mort du tout. Toutefois, je ne veux pas le toucher. Surprenant ! Dans ma tête, c’est bizarre. J’entends toujours cette petite phrase mais elle s’est agrandie « et qu’est ce que tu vas devenir maintenant ? » « Et qu’est ce que tu vas devenir maintenant ? » « Et qu’est ce que tu vas devenir maintenant ? » « Et qu’est ce que tu vas devenir maintenant ? »
Elle tourne, elle tourne en continu pour bien me rappeler que Denis est mort et mes yeux qui le voient me disent le contraire : « regarde comme il est beau ! » Je m’attends à ce qu’il se lève. C’est tout mélangé, je ne peux pas rester alors je sors de cette pièce en vitesse. Mon beau – père est en train de boire un café debout face à la fenêtre, immobile. Ma belle – mère m’a suivie ; elle est agitée, elle va dans tous les sens, parle sans arrêt. J’ai du mal à saisir ce qu’elle dit. Il s’agit de Marylène. Je l’avais oubliée celle – ci. Effectivement il y a problème. Marylène est en vacances en Italie et ne sait pas encore que son frère est mort. Pour la joindre par téléphone, nous devrons aller à la poste de Lons Le Saunier demain. Mes beaux – frères nous ont rejoints, de même que Dodo, le cousin germain de Denis. Il est 7 h du matin. Quand Dominique voit Denis sur son lit de mort, il s’évanouit ; il faut dire qu’ils ne sont pas que cousins ces deux là, sûrement plus des frères. Ils en font des « conneries » ensemble, des bringues pas possibles. Geneviève et Jocelyne suivent de peu.
A huit heures, ce sont les Boudas au grand complet qui défilent, s’attardent, pleurent et racontent déjà les souvenirs qu’ils ont avec Denis. J’écoute et entends. J’en arrive même à sourire à certaines évocations du temps passé. Sourire bien éphémère, vite gommé par la petite phrase entêtée « et qu’est ce que tu vas devenir maintenant ? » Et qui me ramène à la triste réalité.
Arrivés à neuf heures, c’est un défilé permanent de gens, que je connais ou non, qui nous regardent, nous embrassent, nous posent des questions. Je suis très vite abasourdie par tout ça et le pire est que je ne peux même plus apercevoir Denis toute seule ; il y en a toujours un ou une qui est là. Certains pleurent, d’autres ont l’air d’être là parce qu’il faut. Les Boudas prennent souvent la parole à la place des Manards et ça nous arrange bien et ce « cirque » dure en flot continu, sans la moindre pause, y compris à midi jusqu’à vingt deux heures.
Les fleurs affluent. Il y en a partout. La dernière personne ce jour là est un jeune homme d’une trentaine d’années que personne ne connaît et qui reste très longtemps au pied du lit de Denis.
Lundi 6 mars : Michel et moi quittons Denis au cours de la matinée pour aller téléphoner en Italie. Nous ne sommes pas parvenus à entrer en contact avec ma belle – sœur mais avons laissé un message : « Rentre, Denis a eu un accident ! »
Sinon nous subissons le même calvaire que la veille, à une différence près. La journée s’achève par la prière aux morts orchestrée par le curé Petiot. Je me refuse à assister à ce rituel imbécile et entendre le prêtre dire que le bon dieu a rappelé Denis à lui me rend folle de rage. Je sors de la maison pour ne pas hurler publiquement tout ce que je ressens.
Fleurs et plaques encombrent la chambre. On a de plus en plus de mal à accéder au lit de Denis. Les jeunes de Commentaires viennent passer la soirée vers nous surtout vers mon beau – frère Jean – Yves
Mardi 7 mars : Madame Château vient chercher Céline chez mes parents ; c’est elle qui va la garder pendant l’enterrement.
Denis a été mis en bière tard la veille ; on ne ferme toujours pas le cercueil, on attend Marylène.
Je n’en peux plus et aspire à voir tout ça se terminer et toujours, toujours cette même phrase qui me rend folle, dont je n’arrive pas à me défaire.
A l’arrivée de ma belle sœur, le cercueil est enfin fermé après que je sois passée la dernière pour enfermer mon mari dans la housse en plastique blanc destinée à cet effet. Je ne pourrai plus jamais oublier le bruit de cette fermeture éclair. C’est le moment le plus horrible que l’on puisse imaginer et encore je ne suis pas sûre que l’on peut avoir idée de ce que l’on ressent dans ce moment là tant qu’on ne l’a pas vécu. On parle de déchirement, effectivement le mot est bien trouvé : je suis déchirée et jamais plus ne serai comme avant ; je le ressens déjà comme tel à ce moment précis et l’avenir ne le démentira pas.
La famille attend derrière la porte avec les pompiers. Ma belle – mère a pris des médicaments et semble dans un état second qui inquiète tous les autres.
L’heure de l’enterrement approche. Ma sœur Joëlle est à mes côtés .Ma grand- mère Armandine passe devant moi sans me reconnaître , me cherche, se retourne comprend enfin que cela ne peut être que moi et s’exclame en m’embrassant : « Mon Dieu, ma pauvre petite je ne t’ai pas reconnue ! » Si elle savait comme je suis loin de tout ça.
Les pompiers entreprennent de sortir le cercueil. Je suis tout à côté et lors du passage de la porte d’entrée, ils sont obligés de le redresser . J’entends alors le bruit des chaussures de Denis qui tapent contre le bois et une envie de rire me saisit. Je regarde Joëlle ; elle pleure. C’est passé ; je n’ai plus envie de rire. Je suis alors saisie par le « spectacle » que je découvre devant la maison. L’ancien champ de foire est noir de monde. C’est saisissant ! Et je m’en fiche ! Et j’entends dans ma tête : « et qu’est ce que tu vas devenir maintenant ? » On se met en route derrière le corbillard en voiture pour se rendre à l’église. La même foule est amassée de chaque côté de la route depuis la place jusqu’à l’entrée de l’église. Je remarque des gens parmi tous les autres : le directeur de l’école normale et mon professeur de musique, tous deux avec une toque de fourrure. Il faut dire qu’il fait un froid. Un pull rouge écarlate attire mon regard, c’est mon copain Ebert. Il ne sait pas comme cela me fait du bien de le savoir là. Moi, je suis toute en noire ; C’est Evelyne Lardon qui m’a prêté une veste.
Nous entrons pour la messe. De la cérémonie, je ne retiens qu’une chose : Claude Gourbet, le meilleur copain de Denis sanglote bruyamment du début à la fin. Pauvre Claude ! Il ne me parle pas, pas plus qu’à quiconque de la famille. Il est seul avec sa peine et fait pitié.
A la fin de la cérémonie, la bénédiction du corps s’éternise, les chants mortuaires sont terminés depuis longtemps que le défilé se poursuit encore et encore. Je vois passer toute ma promotion les uns derrière les autres, une centaine de potaches avec lesquels j'ai arrosé mon mariage l’année précédente. Le directeur de l’école normale a fermé l’établissement pour la circonstance. En 1976, j’étais la première normalienne mariée ; en 1978, je suis la première normalienne veuve, statut bien difficile à porter quand on a vingt et un ans
Enfin, nous emportons Denis au cimetière de Commentaires. Ma belle – famille en a décidé ainsi et moi, je n’ai absolument pas réagi . Peu importe. Les condoléances sont terminées, les gens remerciés et seule la famille proche va se rendre au cimetière. C’est mon père qui m’accompagne et m’interdit de m’approcher de la fosse. C’est encore lui qui me dispense de voir descendre le corps au fond en m’entraînant dans l’allée centrale. J’ai du mal à quitter les lieux, beaucoup de mal. Peut être ai je enfin conscience que la vie de Denis s’achève là. Je ne sais, mais j’ai grand peine à ne pas hurler comme une folle. J’ai une terrible envie de crier, crier fort, encore plus fort mais mon père est là et il parle, il parle. Je n’ai aucune idée de ce qu’il dit. Je ne comprends rien du tout et on marche dans cette allée, on marche. Tous les autres sont restés la bas à attendre.
C’est alors que je le vois.
Debout, seul, immobile à l’entrée du cimetière, il attend.
Je ne suis qu’à quelques pas de lui et sans l’ombre d’une hésitation, je vais me réfugier dans ses bras. Jean – Yves, Jean –Yves Meraux est là. Il me serre dans ses bras ; il pleure mais essaie pourtant de me consoler : « je suis là, je suis là, ça va aller »me dit – il. Je sais bien que ce n’est pas vrai. La petite phrase est toujours là .Mais peut être est ce cette présence, symbole d’espoir, qui m’empêche de perdre la raison à ce moment précis. Peut être !
Mon père me reprend le bras et m’entraîne vers la voiture qui m’emmène chez les Boudas où toute la famille va se réunir avant de reprendre le fil de leur vie eux sans un neveu ou un cousin ; nous les Manards sans Denis.
J’arrive chez Manard, le dimanche cinq mars à cinq heures du matin, la peur au ventre à l’idée de ne plus reconnaître Denis .Mon beau – père est là avec ma belle – mère. Ils semblent tous deux exténués. Je passe dans la salle à manger voir Denis et enfin je pleure. La mamie Jeanne sanglote à mes côtés et papi quitte carrément la pièce.
Ma belle – mère ne cesse de dire qu’il est beau. Effectivement, je le trouve beau aussi et surtout pas mort du tout. Toutefois, je ne veux pas le toucher. Surprenant ! Dans ma tête, c’est bizarre. J’entends toujours cette petite phrase mais elle s’est agrandie « et qu’est ce que tu vas devenir maintenant ? » « Et qu’est ce que tu vas devenir maintenant ? » « Et qu’est ce que tu vas devenir maintenant ? » « Et qu’est ce que tu vas devenir maintenant ? »
Elle tourne, elle tourne en continu pour bien me rappeler que Denis est mort et mes yeux qui le voient me disent le contraire : « regarde comme il est beau ! » Je m’attends à ce qu’il se lève. C’est tout mélangé, je ne peux pas rester alors je sors de cette pièce en vitesse. Mon beau – père est en train de boire un café debout face à la fenêtre, immobile. Ma belle – mère m’a suivie ; elle est agitée, elle va dans tous les sens, parle sans arrêt. J’ai du mal à saisir ce qu’elle dit. Il s’agit de Marylène. Je l’avais oubliée celle – ci. Effectivement il y a problème. Marylène est en vacances en Italie et ne sait pas encore que son frère est mort. Pour la joindre par téléphone, nous devrons aller à la poste de Lons Le Saunier demain. Mes beaux – frères nous ont rejoints, de même que Dodo, le cousin germain de Denis. Il est 7 h du matin. Quand Dominique voit Denis sur son lit de mort, il s’évanouit ; il faut dire qu’ils ne sont pas que cousins ces deux là, sûrement plus des frères. Ils en font des « conneries » ensemble, des bringues pas possibles. Geneviève et Jocelyne suivent de peu.
A huit heures, ce sont les Boudas au grand complet qui défilent, s’attardent, pleurent et racontent déjà les souvenirs qu’ils ont avec Denis. J’écoute et entends. J’en arrive même à sourire à certaines évocations du temps passé. Sourire bien éphémère, vite gommé par la petite phrase entêtée « et qu’est ce que tu vas devenir maintenant ? » Et qui me ramène à la triste réalité.
Arrivés à neuf heures, c’est un défilé permanent de gens, que je connais ou non, qui nous regardent, nous embrassent, nous posent des questions. Je suis très vite abasourdie par tout ça et le pire est que je ne peux même plus apercevoir Denis toute seule ; il y en a toujours un ou une qui est là. Certains pleurent, d’autres ont l’air d’être là parce qu’il faut. Les Boudas prennent souvent la parole à la place des Manards et ça nous arrange bien et ce « cirque » dure en flot continu, sans la moindre pause, y compris à midi jusqu’à vingt deux heures.
Les fleurs affluent. Il y en a partout. La dernière personne ce jour là est un jeune homme d’une trentaine d’années que personne ne connaît et qui reste très longtemps au pied du lit de Denis.
Lundi 6 mars : Michel et moi quittons Denis au cours de la matinée pour aller téléphoner en Italie. Nous ne sommes pas parvenus à entrer en contact avec ma belle – sœur mais avons laissé un message : « Rentre, Denis a eu un accident ! »
Sinon nous subissons le même calvaire que la veille, à une différence près. La journée s’achève par la prière aux morts orchestrée par le curé Petiot. Je me refuse à assister à ce rituel imbécile et entendre le prêtre dire que le bon dieu a rappelé Denis à lui me rend folle de rage. Je sors de la maison pour ne pas hurler publiquement tout ce que je ressens.
Fleurs et plaques encombrent la chambre. On a de plus en plus de mal à accéder au lit de Denis. Les jeunes de Commentaires viennent passer la soirée vers nous surtout vers mon beau – frère Jean – Yves
Mardi 7 mars : Madame Château vient chercher Céline chez mes parents ; c’est elle qui va la garder pendant l’enterrement.
Denis a été mis en bière tard la veille ; on ne ferme toujours pas le cercueil, on attend Marylène.
Je n’en peux plus et aspire à voir tout ça se terminer et toujours, toujours cette même phrase qui me rend folle, dont je n’arrive pas à me défaire.
A l’arrivée de ma belle sœur, le cercueil est enfin fermé après que je sois passée la dernière pour enfermer mon mari dans la housse en plastique blanc destinée à cet effet. Je ne pourrai plus jamais oublier le bruit de cette fermeture éclair. C’est le moment le plus horrible que l’on puisse imaginer et encore je ne suis pas sûre que l’on peut avoir idée de ce que l’on ressent dans ce moment là tant qu’on ne l’a pas vécu. On parle de déchirement, effectivement le mot est bien trouvé : je suis déchirée et jamais plus ne serai comme avant ; je le ressens déjà comme tel à ce moment précis et l’avenir ne le démentira pas.
La famille attend derrière la porte avec les pompiers. Ma belle – mère a pris des médicaments et semble dans un état second qui inquiète tous les autres.
L’heure de l’enterrement approche. Ma sœur Joëlle est à mes côtés .Ma grand- mère Armandine passe devant moi sans me reconnaître , me cherche, se retourne comprend enfin que cela ne peut être que moi et s’exclame en m’embrassant : « Mon Dieu, ma pauvre petite je ne t’ai pas reconnue ! » Si elle savait comme je suis loin de tout ça.
Les pompiers entreprennent de sortir le cercueil. Je suis tout à côté et lors du passage de la porte d’entrée, ils sont obligés de le redresser . J’entends alors le bruit des chaussures de Denis qui tapent contre le bois et une envie de rire me saisit. Je regarde Joëlle ; elle pleure. C’est passé ; je n’ai plus envie de rire. Je suis alors saisie par le « spectacle » que je découvre devant la maison. L’ancien champ de foire est noir de monde. C’est saisissant ! Et je m’en fiche ! Et j’entends dans ma tête : « et qu’est ce que tu vas devenir maintenant ? » On se met en route derrière le corbillard en voiture pour se rendre à l’église. La même foule est amassée de chaque côté de la route depuis la place jusqu’à l’entrée de l’église. Je remarque des gens parmi tous les autres : le directeur de l’école normale et mon professeur de musique, tous deux avec une toque de fourrure. Il faut dire qu’il fait un froid. Un pull rouge écarlate attire mon regard, c’est mon copain Ebert. Il ne sait pas comme cela me fait du bien de le savoir là. Moi, je suis toute en noire ; C’est Evelyne Lardon qui m’a prêté une veste.
Nous entrons pour la messe. De la cérémonie, je ne retiens qu’une chose : Claude Gourbet, le meilleur copain de Denis sanglote bruyamment du début à la fin. Pauvre Claude ! Il ne me parle pas, pas plus qu’à quiconque de la famille. Il est seul avec sa peine et fait pitié.
A la fin de la cérémonie, la bénédiction du corps s’éternise, les chants mortuaires sont terminés depuis longtemps que le défilé se poursuit encore et encore. Je vois passer toute ma promotion les uns derrière les autres, une centaine de potaches avec lesquels j'ai arrosé mon mariage l’année précédente. Le directeur de l’école normale a fermé l’établissement pour la circonstance. En 1976, j’étais la première normalienne mariée ; en 1978, je suis la première normalienne veuve, statut bien difficile à porter quand on a vingt et un ans
Enfin, nous emportons Denis au cimetière de Commentaires. Ma belle – famille en a décidé ainsi et moi, je n’ai absolument pas réagi . Peu importe. Les condoléances sont terminées, les gens remerciés et seule la famille proche va se rendre au cimetière. C’est mon père qui m’accompagne et m’interdit de m’approcher de la fosse. C’est encore lui qui me dispense de voir descendre le corps au fond en m’entraînant dans l’allée centrale. J’ai du mal à quitter les lieux, beaucoup de mal. Peut être ai je enfin conscience que la vie de Denis s’achève là. Je ne sais, mais j’ai grand peine à ne pas hurler comme une folle. J’ai une terrible envie de crier, crier fort, encore plus fort mais mon père est là et il parle, il parle. Je n’ai aucune idée de ce qu’il dit. Je ne comprends rien du tout et on marche dans cette allée, on marche. Tous les autres sont restés la bas à attendre.
C’est alors que je le vois.
Debout, seul, immobile à l’entrée du cimetière, il attend.
Je ne suis qu’à quelques pas de lui et sans l’ombre d’une hésitation, je vais me réfugier dans ses bras. Jean – Yves, Jean –Yves Meraux est là. Il me serre dans ses bras ; il pleure mais essaie pourtant de me consoler : « je suis là, je suis là, ça va aller »me dit – il. Je sais bien que ce n’est pas vrai. La petite phrase est toujours là .Mais peut être est ce cette présence, symbole d’espoir, qui m’empêche de perdre la raison à ce moment précis. Peut être !
Mon père me reprend le bras et m’entraîne vers la voiture qui m’emmène chez les Boudas où toute la famille va se réunir avant de reprendre le fil de leur vie eux sans un neveu ou un cousin ; nous les Manards sans Denis.

0 Comments:
Enregistrer un commentaire
<< Home