l' histoire de claude : juste sourire

Pas toujours facile la vie ! Il faut pourtant continuer de sourire...JUSTE SOURIRE

vendredi, novembre 10, 2006

Mamie Jeanne

Mamie Jeanne est ma belle – mère mais aussi mon amie.
Quand je la rencontre pour la première fois, j’ai dix ans, elle habite en haut de l’école, à côté de la mairie. Son mari vient d’être nommé instituteur à Chaumontel.
Jean – Yves, son plus jeune et troisième fils a dix ans lui aussi ; le second Denis 16, le premier Michel 17 et la fille Marylène 18.
Mamie Jeanne vient rejoindre sa sœur Colette au pays.
Or, il se trouve que mes parents sont voisins et amis de Colette et Jacques Simarre. Jacques est du village, a fait la résistance avec mon père et tous deux jouent aux tarots. Les deux familles se fréquentent beaucoup et s’apprécient vraiment.
Donc, quand la mamie Jeanne arrive au pays, elle devient tout naturellement la copine de ma mère. Par contre les deux hommes, mon père et mon beau – père ne se fréquentent pas. La relation, quoique amicale est moins serrée entre ces Manard et Bacheley qu’entre les Simarre et Bacheley. Il faut dire que Raymond Manard n’est pas de Chaumontel et de plus il n’a pas fait la résistance. Mauvais point pour lui, ça !
Personnellement moi je préfère les Manard. Je me sens mal à l’aise avec les Simarre. Trop d’argent dans cette maison ! Jacques est notaire. En plus , la Colette ne parle qu’à ma mère ,pas comme sa sœur , qui dès mon mariage avec son fils me fait plein de confidences .
Ainsi Mamie Jeanne me raconte plein d’histoires de son passé, exactement comme si j’étais sa fille, sans gêne, en amie, beaucoup plus que ma propre mère ne l’a jamais fait .
Ainsi, elle me narre la plus belle , celle de l’amour en sens unique que lui a porté Gaby Verseau. Elle rit en me racontant les rendez – vous qu’il lui fixait et toutes les jolies choses dont il la comblait. Il lui écrivait des poèmes et elle se moque gentiment, en se cachant derrière sa main, toute rougissante. Bien sûr, elle ne l’a jamais encouragé ; une fille Godard n’est pas comme ça , elle ne peut être que sage . L’Eugène, son père, pas plus que la Marthe sa mère, n’ auraient toléré qu’il en soit autrement. Cela n’a pas empêché cet homme de l’aimer à s’en rendre ridicule, à maintes reprises, mais elle lui a tout pardonné et en a fait son ami.
Nous les enfants, avons quand même la surprise, le jour du décès de la Jeanne, d’entendre ce monsieur dire à mon beau -père qu'il a une peine similaire à la sienne. Cet amour platonique date pourtant d'une quarantaine d'années et il semble si malheureux qu’il nous fait pitié, y compris au tout nouveau veuf. On le comprend le pauvre bougre, car il faut bien reconnaître que lorsqu'on voit Jeanne Godard à vingt ans, on ne doit pas pouvoir l'oublier de si tôt.
En effet, j'ai vu des photos ; elle est superbe ! Bien faite, élégante, très belle ! Des yeux magnifiques, gris, rieurs et coquins ! Elle a un sourire remarquable. Son visage régulier, ses cheveux noirs bien coiffés, contribuent à faire d’elle une jeune femme d’une éclatante beauté.
Son fils Denis hérite de ses yeux d'ailleurs, ce qui me fait craquer à mon tour , des décennies plus tard . Lui aussi est d’une beauté hors du commun et provoque sans doute à son tour autant de sentiments amoureux que sa mère, mais je préfère ne pas trop me poser de questions sur le sujet . Quelques jours après son décès, un énorme bouquets de roses rouges est déposé sur sa tombe. Je ne sais pas qui lui offre et ne veux pas le savoir. C’est la tombe de mon mari et l’idée qu’une autre l’aime en même temps que moi me perturbe et déplait . Oublions !
Mamie Jeanne évoque aussi sa vie à Chêne–Vert, où mon beau –père est instituteur." A cette époque, dit – elle j’avais déjà mes quatre petits et bien sûr je ne travaillais plus comme comptable à l’usine de Commentaires parce que j’avais déjà assez à faire avec toute ma famille. Pas de machine à laver, on n’en parle pas, mais pas plus l’eau sur l’évier ! Non ! Il fallait promener les seaux et pour parfaire le tout, le logement de fonction était à l’étage. J’en ai bavé. En plus on n’avait pas de sous et ton beau – père faisait l’élevage de lapins, de volailles en plus du jardin et du ramassage scolaire. Il a même été secrétaire de mairie pour arrondir les fins de mois. Ah ! Ça oui, on en a bavé ! »
Depuis elle est très économe pour ne pas dire radine. Elle compte et recompte, son mari supervisant toutes les dépenses derrière elle. Pas toujours drôle de vivre comme ça !Et encore ,
Elle en a connu deux de logements de fonction, mamie : celui de Chêne–Vert et celui de Chaumontel
Avec la Jeanne, c'est aussi le souvenir de grandes ballades à pieds en soirée avec ma mère. Nous faisons le tour de Chaumontel en discutant. J'ai entre treize et quinze ans et j'aime entendre ces deux femmes parler de leur famille de leurs soucis, de leurs désirs. J'écoute attentivement quand la Jeanne parle de ses deux fils aînés. Ils sont un peu vieux pour moi mais je les trouve beaux, tous les deux, pas de la même façon mais ils me plaisent bien l'un comme l'autre. Ils ont des tas de filles qui leur tournent autour et moi je suis sans doute encore trop petite, ils ne me regardent pas. Elles plaisantent aussi beaucoup, se racontent les amours des uns et des autres, en rient, se moquent gentiment. Enfin, ce sont deux femmes sensiblement du même age qui s'apprécient comme deux bonnes copines.
Ce soir, c'est la Margot qui est le centre de la conversation. Ma mère soutient à Jeanne que la Margot a encore un amant, malgré son age avancé . Jeanne rit beaucoup à cette idée là et nie farouchement : « Impossible, attends, elle a au moins soixante dix ans et en plus elle sent trop le pipi ! » Et elle pouffe de rire. Moi aussi, mon Dieu, comme elle est drôle, avec son indignation. C'est à ce moment qu'on se fait doubler par un vélo et sur celui – ci pédale un vieux monsieur. La nuit est tombée, mais n'est pas assez sombre pour qu'on ne distingue pas les formes. J'entends alors ma mère souffler à la Jeanne « y'es li, Jeanne, é va chez la margot » et là, je n'en crois pas mes yeux, pas plus que ma mère qui en reste bouche bée et immobile. La Jeanne a pris la poudre d'escampette, elle suit au pas de course le vélo du bonhomme, trottant à vive allure sur l'accotement de la chaussée. Elle ne s'arrête qu'arrivée devant la maison de la margot, à cinq cents mètres de là, essoufflée et hilare. Quand enfin ma mère et moi la rejoignons, c'est pour l'entendre dire : « Ben, ma fouê , t'avo raison , polette, yes ben là qu'el a viri » et elle éclate de rire . Nous aussi, évidemment ! .....
La Jeanne est surprenante ; elle oscille entre des moments de déprime et heureusement des moments d'euphorie. Je la crois d'un tempérament gai mais son anxiété naturelle lui joue de sérieux tours et elle sombre régulièrement dans des moments de mélancolie. Alors la métamorphose est complète, elle est d'une tristesse effroyable ; on ne la reconnaît plus.
Son mari, lui, très stable, prend du recul par rapport à tout ça et est le pilier de la famille. Quand son épouse sombre, il prend la charge de la maison entièrement, bien que fort contrarié. Ce sont des moments très difficiles pour tout le monde, car la Jeanne refuse de se lever, de voir quiconque. Elle est alors sous haute dose de médicaments et chacun attend que cela passe. Raymond essaie de cacher ces crises au reste de la famille, aux amis aussi et au reste de la population bien entendu et il s'instaure alors un climat de mensonge dont ses enfants se font les auteurs en devenant ses complices. Rien ne fuse...... Silence !
Par contre, quand la Jeanne va bien, c'est une tornade. Elle est hyperactive. Il faut dire qu'elle se complique l'existence par sa maniaquerie. Ainsi pas question de laver à la machine les sous – vêtements et les chaussettes. Il faut faire tremper à plusieurs eaux avant de les frotter, rincer étendre ; Que de temps perdu !
De même, elle cuisine bien, mais tout est compliqué avec elle. Que de fatigue inutile ! Quand enfin, elle peut se reposer un peu, eh ! Bien non! elle décide de rendre visite à une personne qui en a besoin, pas obligatoirement à quelqu'un qu'elle apprécie, non juste à ceux ou celles qui lui semblent avoir besoin de réconfort et d'aide, car Jeanne a besoin de faire le bien ; Sa croyance en Dieu lui dicte sa conduite et je l'entends lors d'une de nos discussions me dire que la seule mort qu'elle ne souhaite pas pour elle est une mort subite, même indolore car elle veut avoir le temps de se préparer à retrouver son créateur. Cette foi la conduit aussi à la messe chaque dimanche et même parfois tôt le matin en semaine, en compagnie d'une ou deux « bigotes » comme elle. Au décès de son fils, elle va d'ailleurs bien me plaindre d'être athée, pourtant elle ne semble pas aller beaucoup mieux que moi, religion ou non.
A sa disparition, la famille va peiner pour continuer d'exister. Elle les a rendus tous dépendants d'elle par son comportement d'acceptation de tout. En effet, Jeanne, c'est aussi l'esclave des quatre hommes de la maison et on entend à longueur de journée : « Jeanne, donne-moi ci, Jeanne donne-moi ça, la mère tu m'apportes ci, la mère tu me cherches ça... » et Jeanne file aux ordres de tous ces messieurs. Je suis scandalisée, le lui fais savoir, en parle avec elle mais non, rien n'y fait. C'est ainsi qu'elle conçoit son rôle d'épouse et de mère. Effrayant !!!!!