l' histoire de claude : juste sourire

Pas toujours facile la vie ! Il faut pourtant continuer de sourire...JUSTE SOURIRE

jeudi, novembre 09, 2006

Mémé s’en va, Roger est là

Ma nomination pour Imola arrive quelques jours avant la rentrée de septembre 1983. Pour moi, c'est la première fois que je vais commencer l'année scolaire en maternelle et je ne peux pas emmener Céline avec moi
Célinou va donc être scolarisée en CE1 chez madame Chapes à Sellage et être récupérée chaque midi par ma belle – mère à Tasmaniens à son retour en bus
Milie, elle, continue d’aller chez une nounou, Madame Caudry, à Fleur.
Je n'ai jamais reçu de formation spéciale pour enseigner chez les petits et j'avoue que je n'y connais pas grand – chose. Nommée au dernier moment, je n'ai pas matériellement la possibilité de me préparer à cette rentrée. Et pendant vingt quatre heures, c'est la panique à bord.
Heureusement pour moi, l’assistante maternelle appelée à me seconder est une personne de haute compétence. Elle va m'informer très rapidement du fonctionnement de l'école et des possibilités qui nous sont offertes. De plus, elle connaît tous les parents d'élèves, ce qui est un sérieux avantage par rapport à moi qui n'en connais aucun, et elle n'est pas avare de commentaires. Je repère donc très vite les gens faciles sur lesquels on peut compter et les autres qu'il faut éviter à tout prix.
En une quinzaine de jours, je suis au point. Je sais quels sont les programmes de chacun de mes cours, le matériel dont je dispose et l'organisation possible pour réaliser mes objectifs.
Pleine d'enthousiasme, je mets en place dès le premier trimestre un petit spectacle qui inaugure la première fête de Noël de l'école. Les enfants sont censés chanter et danser devant les élèves de primaire et devant leurs parents. Nous confectionnons même quelques costumes, pour le plus grand plaisir de tous. J'organise parallèlement une sortie au musée de l'arquebuse à Dijon en train. Nous attendons donc tous avec impatience le mois de décembre.
Malheureusement pour moi, ce qui doit être une fête, se transforme en cauchemar. En effet le deuxième dimanche de décembre, ma grand – mère me fait savoir qu'elle souhaite se rendre à l'hôpital alors que je discute tranquillement avec elle dans sa cuisine. J'avoue que sur le coup, je me demande si elle a bien toute sa tête car elle ne me semble pas malade du tout. Je préviens mes parents qui appellent le médecin. Celui – ci ne décelant rien de spécial, essaie de convaincre la grand – mère qui ne veut pas démordre. Alors, afin de la rassurer, le médecin ordonne un séjour en observation à l'hôpital. Elle se retrouve donc hospitalisée ce dimanche soir. Nous n'appelons pas l'ambulance. C'est Chantal et Gilles qui la conduisent et l'installent.
Je me pose vraiment des questions. Jamais elle n'a fait ce genre de caprice, je suis inquiète.

Le lundi, ma mère va voir la mémé. Elle va bien.
Le mardi, j'y vais à mon tour. Je la trouve fatiguée, pas comme d'habitude.
Le mercredi matin, j'y retourne. Là, c'est une toute autre affaire. Par la porte entrebâillée, je vois les docteurs et infirmières qui sont en train de réanimer ma mémé à coup d'électrochocs sur le thorax. Je la vois qui sursaute de manière impressionnante. Je recule dans le couloir sans poser la moindre question et rentre en grande vitesse chez mes parents où j'annonce à mon père : « il faut que tu ailles voir la mémé tout de suite, elle va mal. » Immédiatement, mes parents partent accompagner par Chantal à l'hôpital. Je m'attends d'une minute à l'autre à être informée du décès, mais les heures passent et rien.
A leur retour, j'apprends que la grand – mère va bien, qu'elle a bien discuté avec eux. Aucun médecin n'étant présent, ils ne savent rien de nouveau.
Le lendemain, changement de décors. Quand j'arrive du travail, je file à l'hôpital avec mon père retrouver ma mère. A notre arrivée, la grand – mère va bien, semble juste très fatiguée, mais les médecins sont formels : elle ne va pas passer la nuit et il faut impérativement apporter les vêtements mortuaires.
Ma tante est chargée de la corvée, pendant que nous trois tenons compagnie à la grand – mère comme si de rien n'était. Quand il arrive vingt deux heures, mon père annonce qu'il va devoir rentrer. Il doit absolument prendre ses médicaments. C'est alors qu'au moment où il dit au revoir à sa mère et qu'il lui promet de revenir le lendemain , ma grand – mère très simplement remet les choses en place en lui répondant : « non, pas à demain, mais tu sais, ça ne fait rien, c'est déjà assez long comme ça pour mourir. » Ce seront les derniers mots qu'elle dira à son fils. Elle ferme les yeux et semble dormir. Mon père quitte alors la chambre et je le ramène chez lui attendre la fin. Nous ne parlons que de ça pendant tout le voyage ; il a bien compris qu'elle lui a dit au revoir et a bien du mal à supporter son chagrin. Je le laisse chez lui tout seul et reviens à l'hôpital veiller ma grand- mère jusqu'au bout.
Je suis dans un état second pendant ce second voyage. Un véritable cauchemar. Je parcours mes trente kilomètres, tourmentée par mon père presque autant que par ma grand-mère. Arrivée à Lons, je suis prise en chasse par une voiture remplie de jeunes hommes qui me font des gestes obscènes. Il faut dire qu'il est vingt trois heures, et peut être pas l'heure idéale pour être seule en ville pour une jeune femme de moins de trente ans. Je traverse toute la ville en leur charmante compagnie, et enfin devant l'hôpital ils lâchent prise. Heureusement, car c'est à pied que je me rends vers le veilleur de nuit qui me fait parcourir l'hôpital par les souterrains. De retour dans la chambre de la grand – mère, je la trouve encore plus affaiblie qu'à mon départ une heure plus tôt et elle se plaint d'avoir mal au ventre. L'infirmière de nuit tente d'appeler le médecin qui va venir l'examiner une heure plus tard et encore lui faire mal avec un examen rectal. Elle fait une occlusion intestinale, très mauvais pronostic pour les heures suivantes. A son départ, l'infirmière me propose d'aller boire un café vers elle et là nous parlons. Elle m'explique que nous pouvons faire en sorte que ma grand – mère ne souffre pas trop et trop longtemps à condition d'augmenter les calmants. Je l'y encourage vivement et retourne dans la chambre. Ma grand – mère suffoque ; elle entre dans une agonie qui bienheureusement va durer que très peu de temps. Tenant sa main, je lui explique alors que l'infirmière va lui faire une piqûre pour la détendre afin qu'elle ne s'angoisse pas autant, que c'est cette angoisse qui l'étouffe et qu'elle n'a pas lieu de s'en faire autant. Immédiatement la mémé semble reprendre confiance, et elle se détend ; ses mains cessent de se cramponner à moi et elle semble presque détendue ; sa respiration est plus calme ; je ne cesse de lui parler quand l'infirmière lui injecte le calmant, lui expliquant comme cette femme l'a fait auparavant pour moi, ce qu'elle va ressentir, la rassurant autant que je le peux. Cela semble marcher car je ne verrai pas à quel moment elle va cesser de vivre, n'ayant pas pu déceler le moindre sursaut alors que je n'ai pas lâché sa main. Par contre, lorsque je réalise, je prends un petit malaise sans doute dû à la contrariété, mais rien de très sérieux, surtout pas suffisamment important pour m'empêcher de reprendre le volant.
Il est trois heures du matin. Nous rentrons donc sur Chaumontel, ma mère et moi informer mon père. Il ne bouge pas de son lit et ne fait pas le moindre commentaire. Pourtant c’est sans aucun doute la plus grosse douleur de toute sa vie. Il adore sa mère et va le prouver durant tout le reste de sa vie en entretenant sa maison, comme si sa mère allait revenir. Même la pendule marque le temps comme du temps où elle était là.
Ce jour là, mon père perd de la prestance à mes yeux ; il n'est pas resté auprès de sa mère jusqu'au bout et pour moi c'est un signe de lâcheté, un manque de courage évident. Pourtant, je lui pardonne dans la mesure où c'est aussi une preuve d'amour qui rend impossible l'acceptation de la disparition de l'autre. Ce que j'ignore à ce moment là est qu'une douzaine d'années plus tard, je ne ferai pas mieux que lui et pour les mêmes raisons.
Enfin, j'arrive chez moi à Fleur, juste pour prendre une douche, emmener mes enfants à droite et gauche, Jean – Michel travaillant de matin, et je repars au travail à Imola. Cela tombe très bien, c'est jour de voyage à Dijon. En plus de la responsabilité accrue lors de ce genre d'activité, je fais face à une grande fatigue. La journée me semble très longue et enfin quand arrive l'heure du retour, ce n'est pas davantage un soulagement car je dois me rendre à Chaumontel. Je retrouve là – bas ma grand – mère sur son lit et aussi une partie de la famille qui la veille. Ce soir là, je rentre dormir à Fleur. Par contre le lendemain, je passe ma nuit chez les grands-parents. Je somnole sur un fauteuil jusqu'au matin. Le surlendemain a lieu l'enterrement. Le jour suivant nous sommes mardi, et c'est la fête de Noël de l'école Je n'ai pas envie de chanter et danser mais j'ai depuis mon plus jeune âge le sens du devoir et de ce fait ma peine ne paraît pas, à aucun moment. La fête se déroule dans la joie et la bonne humeur. Seul, un de mes parents d'élèves sait ce que je ressens, car nous sommes très proches l'un de l'autre. En effet, ce papa prénommé Roger récupère son fils dans ma classe chaque jour à midi et à dix – sept heures. Il travaille de nuit à l'hôpital psychiatrique régional en tant qu'infirmier et son épouse y travaille de jour. Il a donc en charge ses deux enfants pendant la journée. Le plus petit étant dans ma classe, nous discutons quotidiennement une demi-heure à chaque sortie et bien sûr à force, nous en venons aux confidences. Roger est alcoolique donc malheureux en ménage ou malheureux en ménage donc alcoolique. Je ne sais pas où est la cause et où est la résultante, ce que je ne peux par contre pas ignorer est que Roger cherche l'amitié, la compréhension, le soutien. Comme c'est un monsieur fort sympathique, toujours souriant et agréable, nous devenons vite des amis ou tout du moins nous faisons semblant de croire que nous en sommes. En effet, dès le printemps venu, je mange au bord du Doubs, celui – ci traversant le village, en compagnie de Roger et de son plus jeune fils. Nous nous faisons bronzer. Cela ne me semble même pas anormal. Nous sommes tous les deux mariés, mais aussi tous les deux biens seuls.
Roger me fait très vite comprendre qu'il n'est pas insensible à mon charme et va même jusqu'à me dire qu'il est éperdument amoureux de moi. Je ne m'en formalise pas plus que ça. Les jours suivants, il me rejoint seul au Doubs, son gamin joue chez le voisin et il cherche à flirter. Là non plus je ne le freine pas, loin de là. Il me plaît bien et...... Par contre le jour où il m'annonce qu'il est prêt à divorcer, alors là je réagis enfin. C'est la panique. Je ne réapparais plus au Doubs dans les jours et semaines qui suivent. Roger ne comprend pas, me harcèle pour réobtenir un rendez – vous, au moins pour qu'on s'explique mais je ne veux rien savoir. La toute dernière semaine de l'école, je lui annonce que je suis enceinte. C'est bien vrai mais ce bébé là ne voit pas le jour ; je fais une fausse couche deux mois plus tard, à mon retour d'une visite chez l'oncle de Jean – Michel. Il faut dire que ce n'est pas une partie de plaisir que d'aller voir cet homme. Il est en phase terminale d'un cancer de la gorge et empeste malheureusement pour le lui mort. De plus il a une trachéotomie qui l'empêche de parler et qui est fort impressionnante. En quittant la chambre, je suis prise de vomissements. Je rentre chez moi tant bien que mal et prenne dès mon arrivée très mal au ventre. Le fœtus est expulsé. Je le conserve précieusement pour le montrer au médecin qui va m'envoyer directement à l'hôpital. Le lendemain matin on me fait un curetage et je quitte ce service, bien désemparée.
La perte de cet enfant là me perturbe très profondément, m'afflige en vérité terriblement. J'ignore le pourquoi ; j'ai pourtant déjà vécu pareil événement quelques années plutôt et je n'avais pas du tout ressenti la même douleur morale. Alors ?
C'est Anne – Marie ma belle sœur qui s'occupe de ma sortie. Nous ne nous dirigeons pas directement chez moi car entre temps ma mère a dû s’aliter avec une sciatique. Je vais donc chez elle en priorité. Toujours le sens du devoir ! Bien déplacé, là, en l'occurrence. En effet, ce n'est pas vers elle que je vais trouver un quelconque réconfort. Non, elle m'accueille avec un chapelet de remontrances, comme quoi personne ne s'occupe d'elle, que son sol est dégoûtant, qu'elle en a honte, que je ne suis vraiment pas à la hauteur. Enfin, quoiqu'il en soit, avant de rentrer voir mes enfants dans ma maison, je passe la serpillière là- bas avec les récriminations de ma mère en prime. Ce jour – là, j'ai un tout petit aperçu de ce que ma mère va être quand elle sera malade...