Octobre 1975 : Dimanche
dix heures trente
Joëlle et Chantal viennent d’arriver de Dijon avec leur famille, à savoir pour toutes deux leur mari et leur premier enfant. Moi, je n’ai que dix – huit ans et je les trouve bien vieilles, voir même inintéressantes. Leurs préoccupations de petites épouses et mères me passent par-dessus la tête. Leur envie d’achat de meubles, bibelots, literie, vaisselle et compagnie me laissent parfaitement indifférente. Je les vois arriver malgré cela avec plaisir ; elles vont mettre un peu de vie dans la maison car il faut reconnaître que Chaumontel est devenu pas marrant du tout.
Ma mère vaque à ses occupations quotidiennes, m’accablant fréquemment de reproches, justifiées d’ailleurs. Je suis en particulier une « souillon », me dit-elle. Sans doute vrai, puisque je ne range rien, sans qu’elle me le demande, ne l’aide pas à faire le ménage spontanément, ne m’intéresse pas aux affaires de la maison, ni à la cuisine. Mes principales préoccupations sont d’ordre personnel, dirons – nous, et ma mère est bien loin de ces considérations.
Elle, ce qu’elle sait c’est : que j’ai loupé mon bac et que je ne fais rien ou pas grand chose à la maison ? De plus j’ai un caractère exécrable, je lui réponds, n’hésite pas à l’affronter pour tout. Elle en a marre, je le sens, le sais et m’en fiche. En fait, je l’exaspère et c’est tant mieux, car j’en ai autant à son service et moi depuis plus longtemps qu’elle. Qu’est ce qu’elle m’agace avec ses réflexions ! Tout y passe : mes vêtements, mon maquillage, et même mes cheveux. Evidemment ils sont longs et elle, elle n’aime que les coiffures à la garçonne, alors elle me saoule avec ces : « Tu me feras le plaisir d’enlever tes sales tifs de la brosse et de ramasser ceux que tu as mis par terre, t’as qu’à les couper, si tu n’es pas fichue de nettoyer derrière toi. » J’ai envie de lui répondre « Merde ! » Mais ce n’est pas le moment et je n’oserais pas de toute façon.
Quant à mon père, il passe ses journées à lire dans son fauteuil. Fini le temps des échanges sur les livres que nous lisions l’un et l’autre. Non, monsieur me fait la « gueule »ou ça y ressemble. Je ne suis plus la petite fille sage qui obéissait. Je lui tiens tête, et il n’apprécie pas et parfois j’ai droit à : « tais-toi! je t’ai dit de te taire ! » Sur un ton, mes amis, c’est quelque chose. Dans ces cas là, j’ai intérêt à me faire plus petite. Sa dernière trouvaille a été : « Interdit de sortir avec Denis Manard, sinon la porte! t’as bien entendu, la porte ! » Eh bien ! J’aimerais bien voir ça, que ce soit mon père qui me choisisse mes mecs. N’importe quoi ! De toute façon, ceux qu’il a vus ne lui ont jamais convenu. Ah si ! Erreur ! Un seul lui aurait bien plu.
Le pauvre, pas plus que moi n’y a jamais pensé. Il s’agit de mon copain Ebert .Certes Ebert est un mec bien. C’est mon meilleur ami. Je le trouve de plus très mignon. Il n’a que des qualités ou presque ; il est sympa, intelligent, courageux et a une forte personnalité quoique discret et calme. Quand je vous le disais : que des qualités ! En plus il est normalien comme moi. Ah ! Sûr que pour mon père, Ebert serait le gendre idéal. Alors de temps en temps, il m’en fait l’article et je sens bien qu’il aimerait vraiment que je le regarde , mon Ebert comme une amoureuse. Mais ! …. Je l’aime fort mon copain, très fort même. Je me sens super bien avec lui mais il me manque juste ce petit truc qui fait qu’on a le cœur qui s’accélère quand l’autre arrive. Quand je vois Ebert, je suis toujours contente mais n’en perds pas les pédales. Non, rien à faire, je ne suis pas amoureuse de lui, pas plus qu’il ne l’est de moi. Tant pis pour mon père. Il faudra qu’il s’accommode tant bien que mal de celui que moi, j’ai choisi.
Il se trouve que celui sur lequel j’ai jeté mon dévolu ne lui plait pas du tout. Il a beau être le fils de l’instituteur et celui – ci être l’ami de la famille, le garçon ne lui convient pas du tout. L’aîné, encore, ça passerait. Il travaille lui au moins et n’est pas un bringeur mais alors ce Denis, ah ! Pour sûr, il n’a pas grand chose pour lui! Primo, il fait la java, pas des petites javas, non des grosses qui ne passent pas inaperçues. Quand mon père le voit, certes de manière exceptionnelle, juste deux ou trois fois en tout et pour tout, mais ça suffit pour se faire une opinion, pas vrai, hein ! Je disais quand il le voit qui passe devant la maison pas très clair, voir titubant, il ne peut s’empêcher de penser : « quel raté celui-là ! » Et pour compléter le tableau, il est en chômage.
Ah ! Il a de la patience le Raymond. Mais lui, l’Armand Bacheley, il ne veut pas d’un gaillard pareil dans sa famille et son entêtée, va falloir qu’elle arrête ses âneries.
Cela n’est pas encore pour aujourd’hui que l’entêtée va se calmer. Non, là, elle est en train de faire signe à Gilou qu’elle irait bien faire un tour au café d’en bas. Gilles a vite fait de faire comprendre à Dédé que l’apéro ne serait pas de trop, aussi l’un des deux dit : « on va faire un tour » et moi d’enchaîner « moi aussi ». On est déjà dans la voiture qu’on entend encore les femmes crier : « et vous êtes là à midi, on n’attendra pas. »
On dirait des potaches prêts à faire un sale coup. Nous sommes contents d’être libres, tous les trois et on file vers chez Homard. Denis y est déjà sûrement à nous attendre, sinon nous nous paierons le culot de monter chez lui. Et voilà comment on vole quelques instants de bonheur ! Nous restons à refaire le monde une heure ou deux ; les tournées se succèdent et bien des fois, au retour à la maison, il vaut mieux que nous nous taisions car notre langue a une fâcheuse tendance à fourcher. Parfois même, une de mes sœurs, la plus attentive à ce moment là se rend compte de l’état de son conjoint et râle, mais cela ne va jamais bien loin et de ce fait ne nous empêche pas de récidiver. Une fois à Chaumontel, une fois à Commentaires ou Fletterans et même aussi chez Robert du bas à Chêne –Vert, mais quel que soit le lieu le même plaisir renouvelé, la joie de se sentir libre et jeune.
dix heures trente
Joëlle et Chantal viennent d’arriver de Dijon avec leur famille, à savoir pour toutes deux leur mari et leur premier enfant. Moi, je n’ai que dix – huit ans et je les trouve bien vieilles, voir même inintéressantes. Leurs préoccupations de petites épouses et mères me passent par-dessus la tête. Leur envie d’achat de meubles, bibelots, literie, vaisselle et compagnie me laissent parfaitement indifférente. Je les vois arriver malgré cela avec plaisir ; elles vont mettre un peu de vie dans la maison car il faut reconnaître que Chaumontel est devenu pas marrant du tout.
Ma mère vaque à ses occupations quotidiennes, m’accablant fréquemment de reproches, justifiées d’ailleurs. Je suis en particulier une « souillon », me dit-elle. Sans doute vrai, puisque je ne range rien, sans qu’elle me le demande, ne l’aide pas à faire le ménage spontanément, ne m’intéresse pas aux affaires de la maison, ni à la cuisine. Mes principales préoccupations sont d’ordre personnel, dirons – nous, et ma mère est bien loin de ces considérations.
Elle, ce qu’elle sait c’est : que j’ai loupé mon bac et que je ne fais rien ou pas grand chose à la maison ? De plus j’ai un caractère exécrable, je lui réponds, n’hésite pas à l’affronter pour tout. Elle en a marre, je le sens, le sais et m’en fiche. En fait, je l’exaspère et c’est tant mieux, car j’en ai autant à son service et moi depuis plus longtemps qu’elle. Qu’est ce qu’elle m’agace avec ses réflexions ! Tout y passe : mes vêtements, mon maquillage, et même mes cheveux. Evidemment ils sont longs et elle, elle n’aime que les coiffures à la garçonne, alors elle me saoule avec ces : « Tu me feras le plaisir d’enlever tes sales tifs de la brosse et de ramasser ceux que tu as mis par terre, t’as qu’à les couper, si tu n’es pas fichue de nettoyer derrière toi. » J’ai envie de lui répondre « Merde ! » Mais ce n’est pas le moment et je n’oserais pas de toute façon.
Quant à mon père, il passe ses journées à lire dans son fauteuil. Fini le temps des échanges sur les livres que nous lisions l’un et l’autre. Non, monsieur me fait la « gueule »ou ça y ressemble. Je ne suis plus la petite fille sage qui obéissait. Je lui tiens tête, et il n’apprécie pas et parfois j’ai droit à : « tais-toi! je t’ai dit de te taire ! » Sur un ton, mes amis, c’est quelque chose. Dans ces cas là, j’ai intérêt à me faire plus petite. Sa dernière trouvaille a été : « Interdit de sortir avec Denis Manard, sinon la porte! t’as bien entendu, la porte ! » Eh bien ! J’aimerais bien voir ça, que ce soit mon père qui me choisisse mes mecs. N’importe quoi ! De toute façon, ceux qu’il a vus ne lui ont jamais convenu. Ah si ! Erreur ! Un seul lui aurait bien plu.
Le pauvre, pas plus que moi n’y a jamais pensé. Il s’agit de mon copain Ebert .Certes Ebert est un mec bien. C’est mon meilleur ami. Je le trouve de plus très mignon. Il n’a que des qualités ou presque ; il est sympa, intelligent, courageux et a une forte personnalité quoique discret et calme. Quand je vous le disais : que des qualités ! En plus il est normalien comme moi. Ah ! Sûr que pour mon père, Ebert serait le gendre idéal. Alors de temps en temps, il m’en fait l’article et je sens bien qu’il aimerait vraiment que je le regarde , mon Ebert comme une amoureuse. Mais ! …. Je l’aime fort mon copain, très fort même. Je me sens super bien avec lui mais il me manque juste ce petit truc qui fait qu’on a le cœur qui s’accélère quand l’autre arrive. Quand je vois Ebert, je suis toujours contente mais n’en perds pas les pédales. Non, rien à faire, je ne suis pas amoureuse de lui, pas plus qu’il ne l’est de moi. Tant pis pour mon père. Il faudra qu’il s’accommode tant bien que mal de celui que moi, j’ai choisi.
Il se trouve que celui sur lequel j’ai jeté mon dévolu ne lui plait pas du tout. Il a beau être le fils de l’instituteur et celui – ci être l’ami de la famille, le garçon ne lui convient pas du tout. L’aîné, encore, ça passerait. Il travaille lui au moins et n’est pas un bringeur mais alors ce Denis, ah ! Pour sûr, il n’a pas grand chose pour lui! Primo, il fait la java, pas des petites javas, non des grosses qui ne passent pas inaperçues. Quand mon père le voit, certes de manière exceptionnelle, juste deux ou trois fois en tout et pour tout, mais ça suffit pour se faire une opinion, pas vrai, hein ! Je disais quand il le voit qui passe devant la maison pas très clair, voir titubant, il ne peut s’empêcher de penser : « quel raté celui-là ! » Et pour compléter le tableau, il est en chômage.
Ah ! Il a de la patience le Raymond. Mais lui, l’Armand Bacheley, il ne veut pas d’un gaillard pareil dans sa famille et son entêtée, va falloir qu’elle arrête ses âneries.
Cela n’est pas encore pour aujourd’hui que l’entêtée va se calmer. Non, là, elle est en train de faire signe à Gilou qu’elle irait bien faire un tour au café d’en bas. Gilles a vite fait de faire comprendre à Dédé que l’apéro ne serait pas de trop, aussi l’un des deux dit : « on va faire un tour » et moi d’enchaîner « moi aussi ». On est déjà dans la voiture qu’on entend encore les femmes crier : « et vous êtes là à midi, on n’attendra pas. »
On dirait des potaches prêts à faire un sale coup. Nous sommes contents d’être libres, tous les trois et on file vers chez Homard. Denis y est déjà sûrement à nous attendre, sinon nous nous paierons le culot de monter chez lui. Et voilà comment on vole quelques instants de bonheur ! Nous restons à refaire le monde une heure ou deux ; les tournées se succèdent et bien des fois, au retour à la maison, il vaut mieux que nous nous taisions car notre langue a une fâcheuse tendance à fourcher. Parfois même, une de mes sœurs, la plus attentive à ce moment là se rend compte de l’état de son conjoint et râle, mais cela ne va jamais bien loin et de ce fait ne nous empêche pas de récidiver. Une fois à Chaumontel, une fois à Commentaires ou Fletterans et même aussi chez Robert du bas à Chêne –Vert, mais quel que soit le lieu le même plaisir renouvelé, la joie de se sentir libre et jeune.

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