Pâques 1976
Joëlle habite Dijon ; elle travaille et a déjà un enfant, une petite fille : Stéphanie. Sous prétexte de garder la petite, je m’installe dans son appartement une huitaine de jours pendant les vacances.
En fait, Denis travaille avec son oncle Jacques qui est clerc de notaire et qui fait chaque jour les voyages entre Dijon et Chaumontel.
Mes parents m’interdisent plus que jamais de sortir avec lui, aussi ais – je trouvé cette ruse pour le rencontrer.
Le dimanche soir, je repars donc de week-end , avec Joëlle et Dédé en direction de l’appartement de la rue de la Stéarinerie. Lundi soir, dix – huit heures, j’attends Denis à la fenêtre de l’appartement. Joëlle me charrie gentiment car elle voit bien combien grande est mon impatience. Je tourne en rond, quitte la fenêtre, y reviens et cela depuis un bon quart d’heure Je l’aperçois qui arrive, avec son sac en bandoulière.
Mon Dieu, je le trouve absolument magnifique. C’est lui, le plus beau à n’en pas douter. Il a une telle allure, mon Denis.
Très droit, très mince, très grand, très digne !
Un peu minet aussi, il est vrai.
Tiré à quatre épingles : vêtements de qualité, chaussures cirées, pas un cheveu de travers ;
Dans ces magnifiques yeux gris, brille une petite lueur de malice mais aussi une grande douceur. Bizarrement il émane aussi de sa personne une sorte de douleur sournoise, sourde, profondément ancrée qui se manifeste par une petite crispation au coin de sa bouche, et parfois furtivement il passe dans son regard l’ombre du désespoir. Ses yeux s’assombrissent alors et personne ne peut s’y tromper : ce garçon est horriblement malheureux. Son hypersensibilité est tout aussi palpable Dans ses yeux, on peut y lire aussi bien le bonheur absolu que la détresse la plus profonde. Denis est excessif, en tout
Denis est tout cela à la fois et il provoque chez les filles des sentiments contradictoires allant de l’admiration béate au mépris, mais aussi de la considération à l’attendrissement en passant par le désir. Aucune ne semble ne pas succomber à son charme et pour moi, c’est un véritable problème. Jalouse et possessive, je supporte fort mal les regards d’envie qu’elles lui lancent, même si lui n’y apporte jamais de réponse en ma présence.
Quand je le vois ce soir, s’approcher de l’immeuble, mon cœur est entièrement rempli de bonheur. Il est là, uniquement pour moi. Je suis comblée, la plus heureuse des filles. Il faut dire que nous nous aimons, cette fois, c’est sûr. Nous parlons même de faire un bébé, d’ailleurs j’ai arrêté ma pilule. Et, peut être qu’on va même le commencer là ce petit, car pour nous deux, cela va être notre première nuit ensemble, ici, dans le canapé de Joëlle. Merci Joëlle !
Je l’aime mon Denis, autant qu’il m’aime. Il faut dire que nos parents ne nous ont pas fait de cadeau, et il a fallu ruser durant tous ces mois pour se voir en cachette. Les rencontres au bas du village ne sont plus possibles, on nous surveille alors il me récupère du côté du moulin et nous partons nous aimer ailleurs, souvent dans les ruines de Toulouse Le Château. On se retrouve aussi le samedi soir. Je prétexte d’aller chez la Béatrice ou chez la Françoise et je le rejoins dans la voiture sous le préau. Enfin, on se rejoignait là bas, parce que maintenant on ne le fait plus. La Jeanne nous a surpris une nuit dans l’auto. Denis, les fesses à l’air en train de me faire l’amour. Qu’est ce qu’elle nous a mis, sa mère. Elle m’a même traitée de salope, de petite pute et Denis de grand dégoûtant. Quand elle est enfin partie en claquant la portière, Denis et moi avons beaucoup ri. On s’en fout, nous, nous on s’aime.
Le mieux est le lundi matin, quand je me faufile tout habillée au creux de son lit, alors que ses parents dorment tout près. Quelle chance que leur appartement soit trop petit et que Denis soit obligé d’occuper cette chambre en dehors de chez eux ? Alors chaque lundi, je descends prendre le car bien en avance, mais c’est l’heure de la traite des vaches, mes parents ne s’en rendent pas compte. Je file à toute vitesse dans la rue principale du village, longe discrètement l’école, monte les escaliers de celle – ci le plus silencieusement possible, entre dans la chambre, ne quitte que mon manteau ou ma veste, ma jupe et mes chaussures et me glisse dans les bras de mon amoureux. Jamais nous ne faisons l’amour, mais lorsque je repars, mon maquillage laisse à désirer, vous pouvez me croire.
Vous imaginez ce que je ressens ce soir, à l’idée de passer ma première longue nuit avec mon Denis. Je joue à la grande et essaie de cacher ma joie, mais personne n’est dupe, et notre bonheur est si visible qu’il en est contagieux. Ma sœur et mon beau – frère s’isolent bien vite dans leur chambre pour nous laisser seuls. Je ne vous raconte pas notre nuit d’amour. Je fais d’elle une somme de souvenirs, la somme de nos souvenirs, la somme des siens et des miens.
J’ignore ce soir, qu’ils ne seront que les miens dans très peu de temps et suis sans souci.
Le bonheur est là, et je m’en imprègne, je m’en imbibe, je m’en nourris, je l’emmagasine.
Cette réserve de moments heureux me tiendra compagnie durant les décennies qui suivent, parallèlement à l’ignominie de mon futur.
Joëlle habite Dijon ; elle travaille et a déjà un enfant, une petite fille : Stéphanie. Sous prétexte de garder la petite, je m’installe dans son appartement une huitaine de jours pendant les vacances.
En fait, Denis travaille avec son oncle Jacques qui est clerc de notaire et qui fait chaque jour les voyages entre Dijon et Chaumontel.
Mes parents m’interdisent plus que jamais de sortir avec lui, aussi ais – je trouvé cette ruse pour le rencontrer.
Le dimanche soir, je repars donc de week-end , avec Joëlle et Dédé en direction de l’appartement de la rue de la Stéarinerie. Lundi soir, dix – huit heures, j’attends Denis à la fenêtre de l’appartement. Joëlle me charrie gentiment car elle voit bien combien grande est mon impatience. Je tourne en rond, quitte la fenêtre, y reviens et cela depuis un bon quart d’heure Je l’aperçois qui arrive, avec son sac en bandoulière.
Mon Dieu, je le trouve absolument magnifique. C’est lui, le plus beau à n’en pas douter. Il a une telle allure, mon Denis.
Très droit, très mince, très grand, très digne !
Un peu minet aussi, il est vrai.
Tiré à quatre épingles : vêtements de qualité, chaussures cirées, pas un cheveu de travers ;
Dans ces magnifiques yeux gris, brille une petite lueur de malice mais aussi une grande douceur. Bizarrement il émane aussi de sa personne une sorte de douleur sournoise, sourde, profondément ancrée qui se manifeste par une petite crispation au coin de sa bouche, et parfois furtivement il passe dans son regard l’ombre du désespoir. Ses yeux s’assombrissent alors et personne ne peut s’y tromper : ce garçon est horriblement malheureux. Son hypersensibilité est tout aussi palpable Dans ses yeux, on peut y lire aussi bien le bonheur absolu que la détresse la plus profonde. Denis est excessif, en tout
Denis est tout cela à la fois et il provoque chez les filles des sentiments contradictoires allant de l’admiration béate au mépris, mais aussi de la considération à l’attendrissement en passant par le désir. Aucune ne semble ne pas succomber à son charme et pour moi, c’est un véritable problème. Jalouse et possessive, je supporte fort mal les regards d’envie qu’elles lui lancent, même si lui n’y apporte jamais de réponse en ma présence.
Quand je le vois ce soir, s’approcher de l’immeuble, mon cœur est entièrement rempli de bonheur. Il est là, uniquement pour moi. Je suis comblée, la plus heureuse des filles. Il faut dire que nous nous aimons, cette fois, c’est sûr. Nous parlons même de faire un bébé, d’ailleurs j’ai arrêté ma pilule. Et, peut être qu’on va même le commencer là ce petit, car pour nous deux, cela va être notre première nuit ensemble, ici, dans le canapé de Joëlle. Merci Joëlle !
Je l’aime mon Denis, autant qu’il m’aime. Il faut dire que nos parents ne nous ont pas fait de cadeau, et il a fallu ruser durant tous ces mois pour se voir en cachette. Les rencontres au bas du village ne sont plus possibles, on nous surveille alors il me récupère du côté du moulin et nous partons nous aimer ailleurs, souvent dans les ruines de Toulouse Le Château. On se retrouve aussi le samedi soir. Je prétexte d’aller chez la Béatrice ou chez la Françoise et je le rejoins dans la voiture sous le préau. Enfin, on se rejoignait là bas, parce que maintenant on ne le fait plus. La Jeanne nous a surpris une nuit dans l’auto. Denis, les fesses à l’air en train de me faire l’amour. Qu’est ce qu’elle nous a mis, sa mère. Elle m’a même traitée de salope, de petite pute et Denis de grand dégoûtant. Quand elle est enfin partie en claquant la portière, Denis et moi avons beaucoup ri. On s’en fout, nous, nous on s’aime.
Le mieux est le lundi matin, quand je me faufile tout habillée au creux de son lit, alors que ses parents dorment tout près. Quelle chance que leur appartement soit trop petit et que Denis soit obligé d’occuper cette chambre en dehors de chez eux ? Alors chaque lundi, je descends prendre le car bien en avance, mais c’est l’heure de la traite des vaches, mes parents ne s’en rendent pas compte. Je file à toute vitesse dans la rue principale du village, longe discrètement l’école, monte les escaliers de celle – ci le plus silencieusement possible, entre dans la chambre, ne quitte que mon manteau ou ma veste, ma jupe et mes chaussures et me glisse dans les bras de mon amoureux. Jamais nous ne faisons l’amour, mais lorsque je repars, mon maquillage laisse à désirer, vous pouvez me croire.
Vous imaginez ce que je ressens ce soir, à l’idée de passer ma première longue nuit avec mon Denis. Je joue à la grande et essaie de cacher ma joie, mais personne n’est dupe, et notre bonheur est si visible qu’il en est contagieux. Ma sœur et mon beau – frère s’isolent bien vite dans leur chambre pour nous laisser seuls. Je ne vous raconte pas notre nuit d’amour. Je fais d’elle une somme de souvenirs, la somme de nos souvenirs, la somme des siens et des miens.
J’ignore ce soir, qu’ils ne seront que les miens dans très peu de temps et suis sans souci.
Le bonheur est là, et je m’en imprègne, je m’en imbibe, je m’en nourris, je l’emmagasine.
Cette réserve de moments heureux me tiendra compagnie durant les décennies qui suivent, parallèlement à l’ignominie de mon futur.

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