Les filles s’en vont
Ma Célinou quitte la maison la première, et cela très tôt. Elle ne part pas dans un premier temps, complètement, puisqu’il ne s’agit que de faire ses
études en étant interne au lycée de Lons. Mais pour moi, c’est une rupture difficile, d’autant plus qu’elle correspond au choix de ma fille et non pas à une obligation.
Les rapports qui nous unissaient jusqu’alors ont tant changé ces derniers mois que je ne comprends plus grand chose au fonctionnement de ma propre enfant. Adolescente, je ne la reconnais plus. La petite fille qui adorait sa maman est devenue une superbe jeune fille qui revendique son indépendance et renie sa mère et globalement ce qui vient d’elle. Je vis très mal la crise et pleure souvent autant de colère, de découragement que de tristesse. Céline m’achève le jour où elle me fait part de son désir de ne plus rentrer à la maison chaque soir. C’est un véritable crève – cœur d’autant plus que j’ai le souvenir de ce qu’est l’internat. Je l’ai vécu vingt ans auparavant, contrainte et forcée et ne peux que me dire qu’il faut que ma fille se sente bien mal à mes côtés pour avoir envie d’aller vivre dans un tel endroit.
Après ce départ là, pour moi cela ne sera plus jamais comme avant ; j’essaie tant bien que mal de me convaincre que c’est normal et m’habitue petit à petit à cette nouvelle situation.
Quelques années plus tard, elle part vers la faculté à Dijon où elle va rencontrer Renaud, dit Le Lou. Ce n’est qu’à ce moment là que je me dis que son départ prématuré a été une bonne chose, car il m’a préparé à cette séparation qui est nettement pire que la première. Non seulement ma gosse m’échappe complètement, mais elle me manque véritablement. C’est un manque viscéral, physique dont je ne parle à personne. C’est une tristesse indescriptible, profonde, toujours là, un vrai manque. Je ne partage pas davantage mes soucis, mon inquiétude de la savoir seule voir même mon angoisse qu'il lui arrive du mal et bienheureusement je m’en décharge partiellement sur ma sœur aînée, qui par chance habite dans la même rue que ma môme. Pour moi, c’est un énorme soutien, une sorte de sécurité. Divorcée depuis peu, je manque d’argent et Chantal va nourrir Céline sans rien me demander, chaque soir pendant des mois et des mois. J’ignore si ma sœur a même conscience de ce qu’elle nous apporte à ma fille et moi-même, mais moi oui, je le sais et l'apprécie à sa juste valeur. Je sais bien que j’aurais fait la même chose pour les siens, mais cela ne diminue en rien la générosité, à tout point de vue, dont elle fait preuve à notre égard. Merci Chantal ! Merci beaucoup ! Heureusement que je t'ai eue à ce moment – là !
Céline revient à la maison après sa licence, pendant une année ; mais elle a été partie si longtemps que cela n ' a plus rien à voir avec ce qui était avant son départ pour Dijon. Elle est alors adulte et travaille d'ailleurs comme pionne, tout en préparant son concours pour être institutrice. Parallèlement Emilie est en terminale et s'apprête à passer le bac. En juin celle – ci le décroche avec mention Bien, ce qui n'est pas surprenant vu son cursus scolaire sans faille et Céline est acceptée sur liste d'attente ; ce qui signifie qu'elle a bien des chances d'être appelée à officier dès la rentrée.
Septembre arrive : Audrey reprend l'école normalement ; Emilie se prépare à partir en faculté de médecine. Elle va loger , elle , à la cité universitaire et de ce fait nous aurons quelques soucis pour communiquer , le téléphone est partagé entre tous les étudiants.
Ce dimanche de septembre, mes deux grandes filles quittent la maison. Céline est allée repérer quelques jours auparavant les lieux où elle va devoir travailler. Il s'agit de Joigny et pour moi c'est le bout du monde, très loin de chez nous. Sa sœur l'a accompagnée et elles se sont débrouillées comme des chefs ; Ma grande s'est trouvée un logement de fonction, bien, mais il n'empêche qu'elle va devoir y vivre seule. Très dur pour elle, mais aussi pour moi. Chaque fois que je la vois repartir durant cette année – là je vais pleurer dans mon coin.
Quant à Emilie, nos rapports ayant toujours été très facile, dire qu’elle me manque est un euphémisme. Elle a tenu toujours énormément de place dans la maison, car c’est une gentille petite bavarde, ma " gaillarde ". Toujours quelque chose à raconter. Le silence qu’elle laisse donc derrière elle est impressionnante. J’en suis toute déstabilisée. Nos petites conversations matinales quotidiennes me manquent presque autant qu’elle et toutes les petites marques de tendresse qu’elle m’adressait, en disparaissant, me laissent dans un désarroi peu commun. De plus je la sens débordée , et me fais beaucoup de soucis . Bien vite, je me rends compte que je ne supporte pas tout ça et vais me remettre aux antidépresseurs. Jean – Claude, en toute logique, voudrait que je me réjouisse du fait que tout va pour le mieux pour mes deux filles et moi, très loin de ces considérations ,je vis très mal l’incompréhension dont il fait preuve à mon égard et menace même de rompre. Je vais mal et c’est tout Audrey, elle, se réfugie souvent dans sa chambre, supportant elle – même pas mieux de se retrouver seule avec moi. Nous ne sommes pas d’un grand secours l’une pour l’autre. Nous ne communiquons qu’avec difficulté.
Les mois passent, je m’habitue.
Entre alors dans notre vie Renaud. C’est un soulagement pour moi de le savoir auprès de Céline à Joigny. Je la sens davantage en sécurité et vis de ce fait beaucoup mieux la séparation. Ayant une vie plus " stable ", elle ne va pas trop tarder à m’annoncer que je vais être mamie.
Cette nouvelle est encore un choc pour moi. Quoique attendue et désirée, elle m’oblige à me remettre en question, ou plus exactement à constater que la roue a tourné.
Je ne suis plus seulement une maman, je passe dans le camp des " vieux " en devenant grand – mère. Je suis très contente à l’idée d’avoir un petit enfant, mais très angoissée aussi à l’idée de changer de statut.
Difficile d’accepter de vieillir ! Jusqu’au moment où je le vois mon tout petit.
Il est enfin né.
Ce jour là, pour moi, quand je l’apprends, c’est un moment de bonheur intense, une immense joie qui malheureusement est un peu tempérée par l’hospitalisation de ma mère. Quoiqu’il en soit, quand je le découvre à la maternité, je me sens presque aussi émue que lorsqu’il s’agissait de la naissance de mes propres bébés et je retrouve aussi le même étonnement Voir ma grande dans ce rôle de mère m’époustoufle ; Je suis surprise, éberluée ; cela me semble irréel et pas possible. Pour moi, elle est encore ma petite, alors ………
A ce mélange de sentiments s’ajoute une grande détresse que je m’applique à cacher soigneusement : le regret que Denis ne soit pas à mes côtés. Après toutes ces années, je n’arrive toujours pas à passer par – dessus ce décès. Denis me manque cruellement ce soir là. Il serait si heureux et si fier et j’aimerais tant lui dire : " T’as vu ! Il est superbe ! On l’a bien réussi celui – là aussi. ", Car il faut bien savoir que je ressens Hugo comme une partie de moi – même.
Faute de la présence du papi, c’est Audrey qui va récupérer toutes mes remarques et jérémiades sur le chemin du retour. Ainsi va la vie !
De ce jour, il n’y aura sans doute pas une seule journée pleine sans que je ne songe à lui, à ce tout petit bout. Je m’astreins à en parler peu, car j’ai trop souvenir de combien je trouvais pénibles ces nouvelles grands – mères me parlant de leur progéniture en des termes plus qu’élogieux durant un temps infini, alors que tout cela m’indifférait complètement. Il m’arrive, toutefois, de me laisser débordée et je me surprends à dire qu’Hugo est vraiment, je crois, très intelligent, nettement plus que la moyenne en tout cas, qu’il est, on ne peut plus drôle et je vous en passe. Dès que je prends conscience que je tombe dans le même travers que toutes ces dames, je ré freine mon envie de poursuivre, mais je sais que je pourrais être intarissable de longues heures durant, à partir du moment où il s’agit de louer mon petit – fils. J’aime le qualifier auprès de mes amis de l’AMOUR DE MA VIE ACTUELLE. Tous ceux que je connais finissent par connaître Hugo. Il trône majestueusement en fond d’écran sur mon ordinateur à l’école. Ses photos ont supplanté toutes les autres à la maison et je me remets à fréquenter les rayons pour enfants dans les grandes surfaces. Dès son départ vers sa maison, j’attends son retour vers la mienne. En fait je passe ma vie à l’attendre, en chair et en os quand il vient me rendre visite mais aussi sur MSN et au téléphone dès qu’il est un peu plus grand. Haut comme trois pommes, il tient une place grandiose dans mon cœur faute d’en tenir une dans ma maison. Une qui par contre y occupe sa place, c’est Audrey. Elle déborde même largement de celle qui devrait lui revenir. Audrey est partout, semant le désordre, traînant sa mauvaise humeur et son mal de vivre. En pleine crise d’adolescence, elle m’insupporte et je le lui rends bien. Je reconnais en Audrey l’adolescente que j’étais et malheureusement joue le même rôle que ma mère a joué quand il s’agissait de moi. Je crie sur ma gamine, lui disant même des horreurs tant elle m’exaspère et me fait sortir de mes gonds. Nous avons beaucoup de mal à vivre ensemble, dans le même lieu et je pense que toutes deux espérons bientôt en finir avec ça. Cela ne signifie pas pour autant, que moi, je souhaite qu’elle s’en aille mais par contre certes qu’elle s’améliore
Or, un jour, sans crier gare, Audrey annonce son envie de quitter la maison, elle – aussi, pour être pionne au pair au lycée où elle prépare son bac. Sur le coup, ma réaction est tout simplement un refus catégorique. Trop jeune, trop tout ou pas assez … en tout cas, pas comme il faut être pour partir. Puis, réflexion faite, je reviens sur ma décision et donne mon aval au départ de ma dernière gamine.
Cette rupture là ressemble à celle que j’ai vécue avec Céline lorsqu’elle est devenue interne. Audrey revient le week-end ; je m’habitue assez facilement, tout du moins je le crois car force est de me rendre compte bien vite que je souffre d’une grande solitude qui me devient rapidement tout à fait insupportable. Je dois trouver une solution et au plutôt, car sinon je sais que je vais totalement sombrer. Je n’ai plus envie de rien et ne sais plus qu’espérer. Je me pose alors beaucoup de questions sur ce qu’a été ma vie jusque là, sur ce qu’elle est à présent et ce qu’elle va être plus tard. J’approche de la cinquantaine et je me sens bien seule ………

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