l' histoire de claude : juste sourire

Pas toujours facile la vie ! Il faut pourtant continuer de sourire...JUSTE SOURIRE

lundi, décembre 18, 2006


Mamie s'en va aussi

Ce dimanche, Mamie comme tous les autres dimanches, mange à la maison en compagnie de Gisèle. Toutes deux discutent allègrement de leurs connaissances communes et je me garde bien de les interrompre ; en fait je me prends un peu de repos. A présent que Gisèle a pris la bonne habitude de nous rejoindre, je n'ai plus l'obligation de faire la conversation à ma mère, ce qui m'arrange bien. De plus ses visites sont écourtées car elles partent jouer ensemble au scrabble en fin d'après – midi. Cela me permet à moi de souffler ou de faire mon travail sans avoir à subir les récriminations de mamie. En effet, elle ne supporte pas que je fasse quoique ce soit lorsqu'elle est là, me disant : " Si je te dérange, t'as qu'à me remmener ! " Sur un ton qui ne donne pas envie d'insister. Notre vie bien organisée est donc devenue au fil du temps tout à fait supportable, voir agréable. Je me suis même remise à cuisiner et essaie de soigner le repas pour mes deux invitées. Je ne dirai pas que c'est toujours une réussite mais je fais vraiment ce que je peux, jusqu'au jour où mamie se plaint d'avoir été malade le lundi ; elle a vomi. Evidemment, cela ne peut être que ce qu'elle a mangé le dimanche. Pas impossible ! Je ne m'en offusque pas ; mais le dimanche suivant, elle nous annonce qu'elle a eu mal au ventre plusieurs jours de la semaine. Je n'en fais pas de cas, me disant que mamie a peut être besoin de se faire plaindre. En effet, elle ne vit pas toujours bien la présence de Gisèle ; celle – ci lui fait de l'ombre. Elle sent bien la connivence qu'il existe entre Gisèle et moi et de ce fait est un peu jalouse.
La semaine suivante, tout va bien ; Toutefois régulièrement j'entends ma mère se plaindre d'avoir mal au ventre. De ce fait, le médecin prescrit une échographie du système digestif. Résultat négatif !
Mamie continue pourtant de se plaindre régulièrement jusqu'à ce dimanche. J'arrive la chercher ; elle est couchée. " Je suis malade comme un chien ! J'ai vomi toute la nuit et je ne tiens pas debout. Je veux pas aller. " me dit – elle. Je comprends bien et repars sans elle après avoir contrôlé qu'elle a au moins de la soupe, au cas où elle reprendrait faim. Le lundi, elle appelle le médecin, qui diagnostique une gastro.
Le même scénario se renouvelle le dimanche qui suit. "Sans doute une rechute" dit le médecin. Deux jours à être malade, puis plus rien.
Mais quand pour la nième fois, je vois ma mère à nouveau malade, je commence ou plus exactement continue de douter des compétences de son cher médecin.
Après avoir essuyé un refus de la ramener avec moi, encore une fois , je rentre à la maison seule, pas tranquille du tout. Je l'ai trouvée fatiguée et elle pleurait. Je me doute bien qu'elle doit en avoir marre et de ce fait sur le soir, je retourne voir comment elle va. Elle m'annonce alors qu'elle a encore vomi, mais cette fois, tout noir. Immédiatement, je pense que c'est grave. Après lui avoir dit que la couleur est due à sa prise de médicaments, je lui annonce que dimanche ou pas dimanche je vais appeler le docteur. Elle y consent sans trop rechigner et nous attendons donc ensemble qu'il arrive. Chance inouïe ! Ce n'est pas son médecin habituel que je n'apprécie pas du tout, mais son remplaçant. Un gros monsieur très gentil, qui sans en avoir l'air nous dirige vers l'hôpital. " Pour être tranquille " dit -il à ma mère. Pendant que celle – ci va chercher son argent dans la salle à manger, il me souffle discrètement qu'il craint une occlusion intestinale.
Nous partons donc aux urgences de Lole. Attente longue, puis direction service de gastro-entérologie. Je laisse ma mère là – bas et rentre de nuit chez moi où Audrey m'attend.
Le lendemain, après la visite du médecin, mamie m'annonce par téléphone qu'elle va subir une multitude d'examens. En fait, elle va galérer pendant des jours et des jours avant de terminer par se faire opérer. Je vais la voir chaque soir après mon travail, me chargeant bien évidemment de l'entretien de son linge. Je suis secondée dans ces tâches par Chantal, qui vient, elle aussi très souvent la voir.
Arrive enfin le jour de cette fameuse intervention chirurgicale ; il s’agit de lui enlever une partie de l’intestin abîmé par des diverticules qui s’enflamment en permanence et provoquent ainsi l’occlusion. Le chirurgien lui laisse entendre qu’elle pourrait avoir un anus artificiel provisoire ou définitif selon comme les choses vont se présenter, lui disant aussi qu’il espérait bien qu’il puisse s’en dispenser. Ma mère part donc au bloc opératoire, affaiblie par tout ce qu’elle a subi durant ce dernier mois et l’angoisse au ventre.
Je la retrouve quelques heures plus tard en réanimation. Horrible service que celui – ci ! Le règne de la machine ; un personnel prétentieux et manquant sérieusement de courtoisie. Je suis mal reçue, mal accueillie, mal renseignée et pas du tout soutenue. Pour entrer dans ce lieu, je ne sais comment le qualifier, je dirai dans cette prison, le seul mot que je trouve pour refléter ce caractère impersonnel et inhumain de l’endroit, je dois sonner à une porte pleine à double battant dans laquelle il y a une petite vitre étroite allongée, tout en hauteur. Par cette petite fenêtre, j’aperçois un hall avec tout au fond une porte vitrée. Quand une infirmière daigne répondre à mon coup de sonnette, c’est pour me dire, sans répondre à mon bonjour : " laissez vos affaires là, prenez une blouse et c’est pour qui. Au fond à gauche". Et me tournant les talons, elle repart me laissant abasourdie face à un carton de blouses blanches. Dès que je suis prête, je me dirige vers le lit du fond, comme elle me l’a dit , où effectivement je trouve ma mère, sous assistance respiratoire et branchée de partout. Elle me semble dans un état semi – comateux, pour ne pas dire comateux et quoique j’essaie de lui parler, de lui dire que je suis là et que tout va bien, quoique je lui prenne la main et lui tapote le bras, elle ne fait aucun mouvement. Impressionnant ! Et pas un seul membre du personnel à proximité. Personne ! Si ce ne sont quatre ou cinq malades dans des lits un peu plus loin qui semblent à peu près dans le même état que ma mère. Je recouvre comme je peux celle - ci, et me mets à la recherche d’une infirmière ou d’un médecin car il faut que je sache si tout est normal ou non. J’en aperçois trois qui parlent ensemble au fond du couloir. Je m’approche et attends à quelques pas d’eux. Ils ne bougent pas. Je patiente plus de cinq minutes. Rien ! Alors je les interpelle poliment " : S’il vous plaît, pourrais – je avoir quelques nouvelles de ma mère ? " Une seule daigne se retourner et me dire " Nous ne donnons pas de nouvelles, nous, voyez le médecin et en partant jetez votre blouse dans le carton à côté de celui où vous l’avez prise ". Je suis si choquée que je ne réponds rien et m’en vais. J’apprends par le chirurgien qu’il a dû implanter à ma mère une stomie, une iléostomie précisément. Il m’explique qu’il s’agit d’un anus artificiel, ce qu’on appelle une poche qui permet de mettre l’intestin totalement au repos. Il se charge d’annoncer la nouvelle à ma mère. Pas une mince affaire ! Quand je retrouve ma mère le lendemain, elle est informée et catastrophée. Elle n’a pas encore vu de quoi il s’agissait mais est tellement choquée qu’elle ne peut pas même en parler.
Le jour suivant, quand j’entre dans la chambre, je suis saisie par l’odeur qu’il y règne. Une odeur que je ne connais pas, désagréable, aigre, indescriptible en fait.
Je ne dis rien mais m’éloigne le plus possible du lit. Ma mère est allongée, au moindre mouvement qu’elle fait, l’odeur empire et bien vite elle me fait savoir qu’elle en est pleinement consciente mais qu’elle espérait être la seule à s’en rendre compte. A voir ma tête et mon comportement, elle a bien compris son erreur. Nous décidons donc que je rapporterai de la maison dès le lendemain un déodorant quelconque.
Je repars ce soir là, bien inquiète, me disant que si elle doit vivre comme ça, ça va être l’enfer.
Le lendemain, c’est identique ; mais le surlendemain cela va mieux. La poche fonctionne normalement, les infirmières peuvent intervenir régulièrement maintenant que la cicatrisation a commencé. C’est un peu moins pénible.
Pendant son séjour à l’hôpital, ma mère est censée apprendre à se faire les soins elle – même. Je vais découvrir petit à petit de quoi il s’agit. En tout premier la poche, couleur chair avec un cercle sur une face autour duquel il y a une partie adhésive et un trou central. Quelle horreur ! Le mécanisme n’est déjà pas attractif, le moins qu’on puisse dire.
Peu de temps après je découvre la stomie par elle – même. Par respect pour ma mère, je ne vous la décris pas. Ce jour – là, je me dis que si je devais passer par ces mêmes contraintes, je les refuserais. Pauvre femme ! J’ai pitié. Elle ne le supporte pas et comme je la comprends. La pauvre me dit " Je me dégoûte " et j’ai beau lui dire que non, ce n’est pas répugnant, ni dégoûtant, je n’en pense pas moins et je ne parviens pas à la convaincre. Le seul argument que je trouve pour l’aider à supporter est que cela ne va pas durer. Je ne sais pas ce qui l’attend et bienheureusement.
Au bout de quelque temps elle rentre à la maison avec son handicap. Ma sœur aînée, la sentant très fragile psychologiquement et physiquement décide alors de passer les quelques jours qui nous séparent des grandes vacances, avec elle, à la maison. Mais notre mère refuse d’être maternée, et se comporte de manière odieuse et insupportable. Ma sœur part en catastrophe, blessée par sa façon de la traiter . Pas habituée, Chantal ! Je prends donc la relève. Il s’agit dans un premier temps de consoler et de rassurer la mamie, qui dès que ma sœur est partie craque et pleure à gros sanglots. Je tente de lui faire comprendre que ce n’est pas grave , qu’elle va bien vite être totalement autonome, mais qu’avant je suis là, moi, tout près, et libre puisqu’en vacances et qu’à la rentrée de septembre, l’affaire sera sûrement réglée, la poche enlevée et que tout ira bien. Je la secoue un peu, lui laissant entendre que vu que ce n’est que provisoire, elle n’a pas lieu de se mettre dans des états pareils, ni de maltraiter ceux qui veulent l’aider.
Puis j’entreprends de changer cette fichue poche. Je ne peux même pas y penser sans avoir encore des hauts le cœur. Quelle horreur ! C’est un "travail" de précision, aussi, je mets entre parenthèses tout ce que je ressens et je m’applique. J’ai un mal fou à supporter et une fois terminée, je file chez moi, sous prétexte de sortir mes chiens, promettant de revenir dormir. Je n’ai qu’un kilomètre à faire mais dois quand même m’arrêter en route pour vomir. En arrivant enfin chez moi, passant devant le miroir, j’aperçois mon reflet. Je suis cadavérique. Il va falloir aussi essayer de contrôler ça. Ma mère ne doit absolument pas connaître la répulsion que ces soins sur elle provoquent en moi, car je vais devoir le faire souvent. J’espère m’y habituer ( Cela ne va pas être le cas, au contraire. Le dégoût va aller en s’amplifiant. L’adresse due à l’habitude écourte la durée des soins par la suite et bienheureusement )
Mamie fait l’effort d’apprendre à se débrouiller seule. Un miroir fixé à hauteur de son ventre, elle intervient sur elle, en suivant ses gestes en reflet ; ce n’est pas du tout évident. Elle ne m’appelle à la rescousse que lorsqu’il y a problème ( fuite, mauvaise adhérence ) et profite des moments où je me trouve chez elle pour se faire aider. Cela se passe pas mal à ce niveau là. Mais comme si cette contrainte était insuffisante, ma mère a un régime draconien. Interdiction de consommer le moindre fruit et le moindre légume, ni cuit, ni cru, quelle que soit sa présentation. Difficile de gérer les menus dans ces cas là, d’autant plus encore qu’elle ajoute, par goût cette fois – ci, un refus du poisson. Je m’adapte chaque dimanche et elle au quotidien. Au début elle a du mal, ensuite parvient à s’habituer pour finir par le vivre très mal. Tout ceci est bien lourd à supporter, il faut bien le reconnaître.
Nous arrivons malgré tout à vivre à peu près correctement. Nous faisons même la fête. Gisèle a soixante dix ans, nous marquons l’événement. Mamie trie ce à quoi elle a droit, mais elle est là. Nous nous offrons aussi une réunion de famille grandiose avec toutes mes filles, mes sœurs, mes neveux et nièces et leurs enfants, sans oublier Jean –Claude à mes côtés et Gisèle qui fait partie des proches à part entière. Grande joie pour nous tous et super excellente idée. Notre dernière fête avec mamie !
Arrivent à nouveau la rentrée et le rendez – vous chez l’anesthésiste. La date de l’intervention qui va enfin débarrasser ma mère de sa poche est déjà fixée . Mamie, pendant le trajet vers l'hôpital compte les jours qu’il lui reste. C’est la joie ! Quoiqu’elle appréhende de repasser au bloc opératoire, c'est avec enthousiasme qu'elle rentre avec moi vers le médecin qui va devoir l'endormir. Et là, changement d'ambiance. Le docteur nous annonce qu'à la vue des résultats de la prise de sang, elle se refuse à pratiquer la moindre anesthésie, qu'il est indispensable de revoir le chirurgien pour décider de ce qui va devoir être fait ou non. Nous attendons donc à nouveau le gastro-entérologue qui se contente de nous dire qu'il n'est pas spécialiste du sang et qu'il veut donc des examens supplémentaires. L'idée d'avoir une leucémie effleure déjà mamie et je ne parviens pas trop à la rassurer. C'est à Dijon, soutenue par Chantal, qu'elle va apprendre qu'elle est atteinte d'une myélodysplasie, leucémie des personnes âgées. Pour elle, elle a deux cancers : celui du sang et celui de la moelle osseuse. Pour nous, un seul nous suffit amplement.
J'apprends la nouvelle par téléphone quelques minutes après Chantal effondrée au l'autre bout du fil. J'en reste muette, tant le choc est rude. Nous sommes mercredi matin. Je suis seule. Quand ma sœur a raccroché, je m'effondre. Face à la fenêtre de la cuisine, à travers mes larmes, j'aperçois deux chevreuils qui broutent. Cela me rappelle le jour de l'enterrement de ma femme de service où la aussi j'avais vu un de ces animaux. Eux qui symbolisent la vie, à ce moment précis, quoique pas superstitieuse, deviennent liés à la mort. Inévitablement, je pense que ma mère va mourir aussi, comme Chantal, ma femme de service, d'un cancer et quand Jean – Claude passe vers treize heures, il me trouve en bien piteux état. Dès le lendemain, je consulte le net. Ce que j'y lis n'est pas rassurant loin de là et de plus bien difficile à comprendre. Il en ressort toutefois que ce type de maladie est mortelle à court terme, deux années maximum et que les risques hémorragiques sont très élevés, de même que toutes les sortes d'infection possibles.
Commence alors la véritable angoisse pour moi. Il va s'agir de surveiller ma mère pour éviter les catastrophes. J'ai peur qu'elle se saigne complètement et que j'arrive trop tard et encore plus qu'elle sombre dans le coma dont on ne pourrait la sortir suite à une infection violente.
Elle aussi doit être terrorisée, car elle va même jusqu'à paniquer inutilement. Ce mercredi matin, je suis chez moi, bienheureusement déjà habillée. Il est neuf heures, lorsque le téléphone sonne. C'est mamie qui m'annonce, complètement paniquée que sa stomie saigne. Evidemment je la rassure en lui disant que j'arrive tout de suite mais qu'elle peut appeler le médecin pour gagner du temps . En panne de voiture, je cours jusque chez elle. Ce n'est pas loin, juste un peu plus d'un kilomètre mais je manque fortement d'entraînement et j'arrive chez elle absolument exténuée et essoufflée. Elle a totalement enlevé sa poche, socle compris, est assise dans la salle de bain, le slip en bas des jambes, tenant une compresse appuyée sur sa stomie, et l'autre bras appuyé sur le bord du lavabo soutient sa tête entre ses mains.
A ce moment là, je crois que j'ai encore plus pitié que tout autre chose. Je m'approche et l'air comme d'habitude, très sûre de moi et pas du tout inquiète, je lui lance : " alors ce sang, où est – il ? " Elle me montre la poche qui attend dans le lavabo, mais j'ai beau regarder : il n'y a pas le moindre filet de sang. J'avoue qu'à ce moment, je sens la colère qui monte en moi, très puissamment et pourtant, très calmement je reprends : " ce n'est pas du sang, ça maman, je t'assure bien. Il n'y en a pas une goutte. " Elle me répond alors : " j’ai cru , alors. " Et elle fond en larmes, la tête sur son bras, contre le lavabo. Elle sanglote.
J'essaie tant bien que mal de la consoler ; j'aimerais pouvoir, ne serait – ce que la toucher, lui caresser le bras, l'épaule ou la tête, lui faire sentir qu'elle n'est pas seule mais je ne parviens pas à faire le moindre geste de tendresse vers elle. Je me sens coupable d'être aussi nulle, mais pas moyen. Je ne peux pas . Impossible ! Alors c'est avec les mots que j'essaie de la consoler. " Ce n'est pas grave, c'est normal que tu aies peur, que tu vois du sang partout, je serais comme toi. Tu t'en fais trop, tu ne risques pas tant que ce que tu crois, ça va aller, d'ailleurs les docteurs s'en font moins que toi. etc. " Enfin que des bêtises puisque je ne peux pas lui dire la vérité . Enfin je l'aide à remettre en place une nouvelle poche, bois un café vers elle en parlant d'autre chose et rentre comme je suis venue dans ma maison, me disant que ce n'est sûrement pas la dernière fois que ce genre de chose arrivera.
Je ne vis pas mieux au travail. L'angoisse est constante. C'est la fièvre qui est à surveiller de près. Je passe chaque matin avant de partir vers ma classe voir quelle température elle a. Celle – ci pouvant varier très vite Gisèle et ma tante Yvonne sont mises à contribution. Sans avoir l'air de rien elles doivent passer voir dans quel état elle est et m'informer immédiatement si elles décèlent le moindre problème.
Parallèlement, je gère avec le médecin de Chaumontel et les différents services hospitaliers où on peut l'accueillir en urgence pour lui faire une transfusion de plaquettes. Depuis l'école, je parlemente auprès des médecins, organise avec eux aussi bien que je le peux ses visites à l'hôpital, essaie de lui faciliter l'existence autant qu'il est possible. Que de difficultés ! Il n'y a pas de service spécifique pour leucémiques à Lole, alors nous passons du service de rhumatologie au service des urgences ou de la chimiothérapie à la médecine ambulatoire. Pas facile à vivre tout ça, surtout pour ma mère qui non seulement attend des heures et des heures les plaquettes mais en plus subit moult piqûres et prises de sang, souvent douloureuses.
Alors angoisse de se saigner, angoisse des infections et angoisse de mourir, vu qu'elle n'a aucun traitement , ajoutées à la souffrance et au désespoir, cela fait vraiment beaucoup pour la même personne.
Ma mère supporte tout ça, sans vraiment se plaindre, craquant qu'occasionnellement et ne parlant que très peu de sa maladie alors qu'elle ne peut qu'y songer en continu.
Cela fait deux mois que nous savons qu'elle a cette leucémie et ce matin là, quand je passe, la température n'est pas plus haute que d'habitude. Par contre, quand Gisèle à son tour y va à son tour , elle a trente huit et quand Yvonne la rejoint après le repas ma mère a encore plus. Il est deux heures quand Yvonne m'appelle à l'école, me disant qu'elle trouve que sa sœur n'est pas bien du tout. Il semble qu'elle ne répond pas quand ma cousine Monique et elle lui parlent. Immédiatement je pressens qu'elle a sans doute beaucoup de fièvre. Je rappelle Gisèle et lui demande de les rejoindre pour avoir un deuxième avis. Celle – ci confirme. Je parle alors à ma mère par téléphone lui expliquant qu'il faut qu'elle se rende à l'hôpital tout de suite. Gisèle a essayé de la convaincre auparavant mais en vain. J'essuie à mon tour un refus.Elle ne veut pas bouger. Elle en a marre et décrète que tout va bien.
Comme je sais que ce n'est pas le cas, je menace : " écoute-moi bien maman ; tu n'es plus capable en ce moment de savoir ce qui est bien ou mal pour toi, alors c'est moi qui décide ; tu entends ! Ou tu laisses Gisèle t'emmener ou j'appelle le SAMU et ils t'embarquent de force. Tu as compris ! " Sa réponse est alors " ah bon ! C'est toi qui commande maintenant, sur un ton ironique, aussi ironique qu'elle le peux ", mais je sens sa voix lasse et tellement découragée. Cela me fait mal mais ma réponse reste malgré tout ferme " oui, c'est moi qui commande. Je téléphone à nouveau dans un quart d'heure et là tu as intérêt à être partie. " Et je raccroche. Je préviens l'hôpital et ma sœur Chantal, qui va se rendre à Lole pour réceptionner notre mère aux urgences et après le travail je les rejoins.
Il est dix – huit heures quand j'y arrive enfin. Je retrouve ma sœur au chevet de ma mère, allongée dans un lit totalement inconsciente, brûlante de fièvre . Des examens ont été commencés et nous attendons les résultats. Je change la poche que tout le monde a oubliée avec l'aide de ma sœur et nous patientons jusqu'à ce qu'enfin nous ayons la certitude que l'on va bien vouloir la garder ici, car il n'est pas du tout exclu qu'elle soit transférée vers un autre établissement, faute de place. Les choses rentrent dans l'ordre, tard dans la nuit et ma mère va rentrer dans un engrenage duquel elle ne sortira pas. En effet, à partir de ce jour, alternant des périodes où elle va mieux avec d'autres où elle va plus mal, elle se dirige doucement vers une longue agonie. L'infection n'est jamais enrayée totalement ; des complications surviennent. Les veines de ma mère ne résistent pas au traitement qu'on leur inflige, ce qui oblige les médecins à prendre la décision de lui poser "une chambre" au niveau de la clavicule. La pause de celle – ci se révèle être une catastrophe. Ma mère souffre comme une martyre. Il faut enlever et recommencer. Nous pensons qu'elle va mourir et un soir, toute la famille se retrouve à l'hôpital. Mais mamie tient le coup. Que de misère !
La pauvre s'enfonce inexorablement vers la mort. J'arrête alors mon travail pour être plus disponible et me rends à son chevet pratiquement tous les jours. Mes sœurs s'y relaient aussi selon leur disponibilité. Nous vivons des moments très difficiles car nous voyons notre mère souffrir. Le médecin du service de rhumatologie fait tout ce qu'il peut pour que cela aille le moins mal possible. Je noue avec lui des rapports, que je qualifierai presque de complices tant il est à l'écoute et humain. Il me soutient à bout de bras, n'hésitant pas à me recevoir dans son bureau, entre deux visites, en urgence, juste pour me tenir au courant de l'évolution de la maladie, essayant au mieux de me consoler faute de me rassurer. Il adapte les soins dits palliatifs, en fonction de ce que lui rapportent les infirmières et moi-même.
Jusqu'à cette nuit, où je reçois un coup de fil de ma sœur aînée. Il n'est pas encore cinq heures du matin ; notre mère se meurt. Je préviens Jean – Claude et me rends seule à l'hôpital. Chantal y est déjà et m'apprend que c'est enfin terminé. Contrairement à ce que je croyais, je ne suis pas soulagée. Je me raisonne bien sûr car effectivement on ne peut que se dire que c'est une bonne chose. Pourtant je vis très mal c’est évènement. Cela me fait mal, parce que ma mère aimait la vie et voulait tellement voir encore grandir les petits de notre famille. Elle aurait aimé voir marcher Hugo et normalement si nous avions écouté le corps médical, elle en aurait même été privée de son vivant, vu les risques qu'il lui faisait courir. Cela n'aurait rien changé, donc pas de regrets à avoir.
Se savoir orpheline de père et mère n'est pas facile à vivre. D'un seul coup, vous vous retrouvez, vous – même dans la génération de ceux dont il va être le tour de mourir.
De plus, je reste la dernière de la famille à Chaumontel. Autant de constats douloureux !
Gisèle est hospitalisée, elle aussi durant cette période, pour une opération de la hanche. Elle suit à nos côtés tous ces moments difficiles. Je continue à lui rendre visite après les obsèques de ma mère, prends le même ascenseur mais ne monte plus à cet étage où je suis tant allée. Difficile ! Mais ainsi va la vie ! ..... Faute de toujours surmonter les obstacles, je réfléchis à la façon de les contourner.
Des dispositions vont s'imposer afin que je ne sombre pas.
Je n'hésite pas longtemps avant de décider de quitter le village et de rompre la solitude qui me mine....... Après cela, advienne que pourra.....