Papi nous laisse
24 juillet 1996
Sept heures moins le quart :
Le téléphone sonne . C'est ce que j'appréhende le plus car je sais que si cela se produit , cela ne peut qu'être promesse de problème . Je ne me trompe pas .
Ma mère est au bout du fil . Elle vient d'avoir mon père au téléphone , et il lui demande de venir tout de suite , qu'il va très mal . Il est hospitalisé depuis deux jours .
Je m'habille très vite , me coiffe encore plus vite et moins de dix minutes plus tard , je suis devant la maison de mes parents .Ma mère n'est pas tout à fait prête et je la bouscule , ce qui me vaut quelques observations sympathiques , style : " T'aurais pu te coiffer mieux que ça ! Pas étonnant que tu sois prête avant moi !"
Elle ne semble pas aussi alarmée que ça ( ceci s'expliquant sans doute par le fait , qu'elle l'a entendu ) mais moi si , extrêmement . Enfin nous partons . Un quart d'heure environ que mon père a appelé !
Je file en direction de Lole , et autant vous dire que je ne respecte pas les limitations de vitesse . Ma mère monologue : " qu'est ce qui peut encore arriver ? Il m'a dit qu'il n'avait pas pu dormir et qu'ils l'ont mis en dialyse ce matin. Pourquoi pas cet après – midi comme prévu ? Peut être qu'il n'y a plus de place ? ....... "
Je n'essaie pas de la rassurer, j’en serais incapable. Je ne dis rien. J'ai la peur au ventre, une peur viscérale comme on dit. Mon père n'est pas du style à se plaindre sans raison. Je me doute bien que cela est très grave pour qu'il appelle ainsi. L'angoisse me serre au niveau de la poitrine, au point de ne pas pouvoir parler, ce qui ne semble d'ailleurs pas gêner ma mère qui continue d'exprimer ses craintes comme si je n'étais pas là. Moins d'une demie – heure plus tard, nous sommes arrivées. Mon père dialyse et nous devons donc nous vêtir en conséquence pour l'aborder. Ma mère étant moins rapide que moi, j'arrive au chevet de mon père avant elle, ce qui lui laisse juste le temps de me souffler discrètement " Vaut mieux mourir, tu sais que supporter ce que j'ai vécu cette nuit ; c'était horrible ! " Et, alors que ma mère arrive, il enchaîne d’un ton tout à fait enjoué : " ben vous voilà, j'avais presque envie de vous rappeler, c'est fini, je vais bien ! " J'en suis complètement retournée. La colère prend le dessus sur l'angoisse. Après m'avoir fait une peur bleue, monsieur sirote son jus d'orange, tout sourire affiché. Je vois rouge et lui dit donc très sèchement : " En effet, tu aurais pu prévenir, ça nous aurait éviter de nous faire du souci inutilement. De plus, nous n’avons rien à faire ici et ils vont nous mettre dehors. " Sans se démonter, il me rétorque : " eh bien ! Vous n'avez qu’à attendre dans la chambre que je revienne. "
Bien sûr, on a que ça à faire, n’est ce pas. Je rage. Mais bon, maintenant que c’est fait, autant ne pas le prendre trop mal. Je dis à ma mère : " qu’est ce qu’on fait ? " Elle trouve une solution tout de suite. Autant aller faire des courses et on revient plus tard.
Nous partons donc, ma mère tranquillisée et moi encore fortement agacée mais totalement rassurée. Direction Cora. Ma mère trouve entre autre de l’eau de toilette " Choc de Cardin ". Bon choix pour la journée ! En effet, nous retournons après cela à l’hôpital et le choc, oui, nous allons l’avoir.
Il est midi. Mon père est déjà de retour dans sa chambre, en soins intensifs. D’ailleurs, un médecin en sort. La porte refermée sur lui, il vient à notre rencontre. S’adressant à ma mère, il lui dit : " Vous êtes Madame Bacheley et c’est votre fille ? " Celle – ci répond par l’affirmative.
Nous sommes dans le couloir, ce qui n’empêche pas le docteur de poursuivre " J’ai une très mauvaise nouvelle pour vous. Monsieur Bacheley a fait un infarctus dans la nuit ; il y a déjà beaucoup de dégâts et ceux – ci continuent de progresser. Nous avons essayer de freiner le processus en le dialysant en urgence, espérant ainsi soulager le cœur, mais rien à faire. Nous ne pouvons plus rien pour lui. Mais afin qu’il ne souffre pas, nous allons lui dire que nous allons essayer de le dialyser à nouveau, mais cette fois – ci en réanimation faute de place et là, nous l’anesthésierons. Je suis désolé "
Je vois ma mère pâlir, s’appuyer contre le mur, et des larmes jaillissent immédiatement de ses yeux. Le médecin lui tapote l’épaule en la dirigeant vers une chaise du hall du service ; il lui parle doucement. Je ne sais pas ce qu’il lui dit. Moi, je suis pétrifiée. Le monde vient de s’écrouler. Je n’arrive pas à encaisser le coup. Il ne faut pas que je pleure, il ne doit pas savoir. Je dois tenir. Je m’approche de ma mère et lui dis : " Je vais le voir ; ressaisis toi et rejoins--nous ; je vais lui dire que tu es partie chercher l’ordonnance pour ses médicaments. " Rien d’anormal à ça. Les médicaments sont spéciaux et il n’est pas rare que nous devions attendre pour l’avoir.
Je me dirige donc vers la chambre de mon père. Devant la porte, je respire un grand coup et entre. ATTENTION ! NE RIEN LAISSER PARAÎTRE ! La seule chose qui est importante pour moi est celle – ci à ce moment là.
" Re salut, lui dit – je d’un ton guilleret. Ca y est, t’as fini la dialyse . Ca s’est bien passé ? Maman va arriver, elle est allée chercher l’ordonnance ; ça va nous gagner du temps. " Me laissant tomber sur le fauteuil, comme si j’étais exténuée, alors que mes jambes ont bien du mal à me porter, je poursuis " elle n’a pas trouvé ses fleurs ; tu parles, c’est bien trop tôt. Ils ne mettent pas encore en rayon les fleurs de la Toussaint " Mon père me regarde et m’écoute, apparemment sans souci. " Ah oui ! " Me dit - il mais il enchaîne aussitôt : " tu sais ce que j’ai eu ? J’ai fait un infarctus cette nuit ; j’ai cru que j’allais y aller, ça fait horriblement mal et ça a duré longtemps. Ils ont été après moi tout le temps. Ils rigolaient pas, moi, non plus. Si ça recommence, je suis foutu, alors faudra t’occuper de ta mère hein ! " Il me fixe.
J’ai du mal à le regarder, mais lui répond quand même : " Evidemment, mais on en n’est pas là. T’es pas mort que je sache. Pas le premier que tu fais, d’infarctus, alors pourquoi le suivant serait – il le dernier ? Là, t’as été secoué et c’est presque sûr qu’ils vont te fiche à l’oxygène ! Mais bon ! Cela aurait pu être plus grave. Alors attends voir avant de te faire du souci ; tu t’en es tiré, c’est le principal. " Ma mère arrive alors les yeux rougis. Il la rassure comme il peut : " Tu sais, faut pas pleurer, j’suis pas foutu ! Ça va aller, va " Elle éclate en sanglots. Je me sens obligée de dire que c’est une réaction à la peur de ce matin.
Il semble ne plus s’en inquiéter et me dit : " mets moi voir mes chaussettes j’ai froid aux pieds. " Je m’y attelle. Ma mère se ressaisit.
Mon père s’avise alors qu’il n’a pas pris son médicament habituel et envoie ma mère le réclamer. " Laisse tomber, lui dis -je, tu peux t’en passer une journée de cette saleté. Tu dis assez qu’il est infect. Mais " Pas question ! Elle y va.
Le médecin est de retour. Il pose sur le lit deux plaques qui servent à faire des électrochocs. Mon père les voit et lui dit : " pas la peine docteur, je ne vais pas mourir aujourd’hui, c’est pas mon heure ! " Je suis à ce moment là à l’entrée du cabinet de toilette et quand j’entends ça, cela me glace. Je leur tourne le dos et sais que je vais craquer. J’entends le médecin lui dire sur le ton de la plaisanterie " on ne sait jamais ! En attendant, vous n’êtes pas assez dialysé, on y retourne, mais en réa, faute de place en dialyse ". Je n’attends pas la réponse de mon père mais en profite pour fuir comme une voleuse. Je lui dis alors, sans le regarder et en me glissant rapidement derrière le médecin et l’infirmière : " je vais téléphoner à Céline que ce n’est pas la peine qu’elle vienne puisque tu retournes en dialyse. " Je suis déjà à la porte. Les derniers mots que j’entends de mon père sont : " d’accord, à tout à l’heure. " Je m’effondre à quelques mètres de sa porte et enfin pleure le front appuyé contre le mur du couloir. Je n’en peux plus. J’aperçois ma mère qui revient avec le médicament, un verre et une cuillère. Je ne peux que lui dire : " Ils l’emmènent en réa, je vais prévenir mes sœurs et t’y rejoins ". Elle a l’air calme. Je la laisse là et file vers les ascenseurs.
Mes sœurs et Céline prévenues, je repars vers le service de réanimation. Ma mère est seule, assise sur un banc dans un couloir sombre, la tête appuyée en arrière contre le mur. Elle attend, sans un mouvement. Je lui demande si elle a pu l’accompagner jusque là. La réponse est affirmative. Elle me précise : " ils lui ont fait une piqûre, il était très essoufflé, ils ont dit un diurétique. Quand il a passé la porte il m’a dit : " t’es une bonne femme ! " Il était déjà presque endormi. " Les derniers mots que mon père adresse à ma mère sont donc un compliment plein de tendresse. Sans doute ça le vrai AMOUR.
Nous attendons la fin, assises côte à côte, silencieuses, toutes deux seules avec notre propre peine. Pas le moindre partage. Notre peine toute entière ! Chacune la nôtre. Au bout d’un certain temps, le médecin de la dialyse sort de la salle pour nous donner des nouvelles. Ma mère étant prostrée, il s’adresse à moi et me dit : " Nous l’avons déjà réanimé deux fois, mais cela ne tient pas.. " Je sens qu’il attend quelque chose de moi et je sais quoi. Je lui réponds donc " arrêtez ! Laissez le mourir ! " Prononcer ces mots pour moi est une horreur, peut être la dernière preuve d’amour que je peux lui donner. Je crois que c’est à ce moment là que je fais mes adieux à mon père. Pour moi, c’est déjà fini. Je peux m’en aller. Mes sœurs arrivent justement.
Je quitte l’hôpital avec l’aînée, la seconde restant avec notre mère. Nous nous rendons à Chaumontel mais passons par Tassmaniens pour mes enfants. C’est Jean – Michel qui m’apprend le décès de mon père qui est mort quelques minutes après notre départ. A ce moment précis, je hais mon ex – époux. Notre divorce a été prononcé il y a trois mois et je suis convaincue que cet événement a avancé l’heure de la mort de mon père.
Nous rentrons préparer son retour à la maison ; Chantal et Gilles repartiront emmener les vêtements et moi j’avertirai la famille et les pompes funèbres.
Je préviens les plus proches dont Robert, mon parrain. C’est Gisèle , son épouse, qui me répond et je l’entends transmettre la nouvelle, toute affolée. J’entends aussi en arrière fond Robert dire : " Il en a de la chance, lui ! " Cela me fait beaucoup de peine, et j’en ai déjà tellement. Pauvre Robert ! Ils ont été malades, tous les deux, côte à côte, subissant les mêmes prises de sang, en même temps, pendant des années . DES AMIS, les deux, je crois. Dur coup pour lui !
Beaucoup d’autres ont de la peine dont particulièrement Jacques Simarre qui écrit un superbe discours pour son enterrement et Raymond Morêt , son copain d’enfance, puis d’adolescence et enfin des derniers jours, qui a traversé toute sa vie à ses côtés
Mon père aimait les gens, et ceux – ci le lui rendaient bien. Il avait l’habitude de dire en parlant de sa vie de dialysé : " C’est une vie à mi – temps, mais quel mi – temps ! " Sans être d’un grand optimisme, il bataillait ferme, ne se laissait pas abattre. Grand courage !
Quand je pense à lui, je lui associe les mots suivants : droiture, intelligence culture et connaissances, force, courage, sécurité, tendresse, amour, tolérance, ouverture d’esprit mais aussi entêtement, intolérance parfois, rancune et peut être encore orgueil, prétention, mauvaise foi, dureté, faiblesse, fragilité. Et moi je l’aimais comme ça.
Sa disparition m’a fragilisée tout en me permettant d’être moi-même. De son vivant, je ne m’autorisais pas l’erreur. J’en faisais bien sûr et m’en voulais. Il fallait que je sois comme il voulait que je sois. Dix ans après sa mort, quand je dois prendre une décision importante je pense encore à lui, mais j’agis comme je l’entends. L’influence qu’il a eue sur moi a pris une place moins importante et je crois que c’est une bonne chose. Il ne me manque pas. Je pense à lui tellement souvent qu’il fait en fait partie de ma vie à part entière et sans aucun doute pour toujours. Merci Papa !
24 juillet 1996
Sept heures moins le quart :
Le téléphone sonne . C'est ce que j'appréhende le plus car je sais que si cela se produit , cela ne peut qu'être promesse de problème . Je ne me trompe pas .
Ma mère est au bout du fil . Elle vient d'avoir mon père au téléphone , et il lui demande de venir tout de suite , qu'il va très mal . Il est hospitalisé depuis deux jours .
Je m'habille très vite , me coiffe encore plus vite et moins de dix minutes plus tard , je suis devant la maison de mes parents .Ma mère n'est pas tout à fait prête et je la bouscule , ce qui me vaut quelques observations sympathiques , style : " T'aurais pu te coiffer mieux que ça ! Pas étonnant que tu sois prête avant moi !"
Elle ne semble pas aussi alarmée que ça ( ceci s'expliquant sans doute par le fait , qu'elle l'a entendu ) mais moi si , extrêmement . Enfin nous partons . Un quart d'heure environ que mon père a appelé !
Je file en direction de Lole , et autant vous dire que je ne respecte pas les limitations de vitesse . Ma mère monologue : " qu'est ce qui peut encore arriver ? Il m'a dit qu'il n'avait pas pu dormir et qu'ils l'ont mis en dialyse ce matin. Pourquoi pas cet après – midi comme prévu ? Peut être qu'il n'y a plus de place ? ....... "
Je n'essaie pas de la rassurer, j’en serais incapable. Je ne dis rien. J'ai la peur au ventre, une peur viscérale comme on dit. Mon père n'est pas du style à se plaindre sans raison. Je me doute bien que cela est très grave pour qu'il appelle ainsi. L'angoisse me serre au niveau de la poitrine, au point de ne pas pouvoir parler, ce qui ne semble d'ailleurs pas gêner ma mère qui continue d'exprimer ses craintes comme si je n'étais pas là. Moins d'une demie – heure plus tard, nous sommes arrivées. Mon père dialyse et nous devons donc nous vêtir en conséquence pour l'aborder. Ma mère étant moins rapide que moi, j'arrive au chevet de mon père avant elle, ce qui lui laisse juste le temps de me souffler discrètement " Vaut mieux mourir, tu sais que supporter ce que j'ai vécu cette nuit ; c'était horrible ! " Et, alors que ma mère arrive, il enchaîne d’un ton tout à fait enjoué : " ben vous voilà, j'avais presque envie de vous rappeler, c'est fini, je vais bien ! " J'en suis complètement retournée. La colère prend le dessus sur l'angoisse. Après m'avoir fait une peur bleue, monsieur sirote son jus d'orange, tout sourire affiché. Je vois rouge et lui dit donc très sèchement : " En effet, tu aurais pu prévenir, ça nous aurait éviter de nous faire du souci inutilement. De plus, nous n’avons rien à faire ici et ils vont nous mettre dehors. " Sans se démonter, il me rétorque : " eh bien ! Vous n'avez qu’à attendre dans la chambre que je revienne. "
Bien sûr, on a que ça à faire, n’est ce pas. Je rage. Mais bon, maintenant que c’est fait, autant ne pas le prendre trop mal. Je dis à ma mère : " qu’est ce qu’on fait ? " Elle trouve une solution tout de suite. Autant aller faire des courses et on revient plus tard.
Nous partons donc, ma mère tranquillisée et moi encore fortement agacée mais totalement rassurée. Direction Cora. Ma mère trouve entre autre de l’eau de toilette " Choc de Cardin ". Bon choix pour la journée ! En effet, nous retournons après cela à l’hôpital et le choc, oui, nous allons l’avoir.
Il est midi. Mon père est déjà de retour dans sa chambre, en soins intensifs. D’ailleurs, un médecin en sort. La porte refermée sur lui, il vient à notre rencontre. S’adressant à ma mère, il lui dit : " Vous êtes Madame Bacheley et c’est votre fille ? " Celle – ci répond par l’affirmative.
Nous sommes dans le couloir, ce qui n’empêche pas le docteur de poursuivre " J’ai une très mauvaise nouvelle pour vous. Monsieur Bacheley a fait un infarctus dans la nuit ; il y a déjà beaucoup de dégâts et ceux – ci continuent de progresser. Nous avons essayer de freiner le processus en le dialysant en urgence, espérant ainsi soulager le cœur, mais rien à faire. Nous ne pouvons plus rien pour lui. Mais afin qu’il ne souffre pas, nous allons lui dire que nous allons essayer de le dialyser à nouveau, mais cette fois – ci en réanimation faute de place et là, nous l’anesthésierons. Je suis désolé "
Je vois ma mère pâlir, s’appuyer contre le mur, et des larmes jaillissent immédiatement de ses yeux. Le médecin lui tapote l’épaule en la dirigeant vers une chaise du hall du service ; il lui parle doucement. Je ne sais pas ce qu’il lui dit. Moi, je suis pétrifiée. Le monde vient de s’écrouler. Je n’arrive pas à encaisser le coup. Il ne faut pas que je pleure, il ne doit pas savoir. Je dois tenir. Je m’approche de ma mère et lui dis : " Je vais le voir ; ressaisis toi et rejoins--nous ; je vais lui dire que tu es partie chercher l’ordonnance pour ses médicaments. " Rien d’anormal à ça. Les médicaments sont spéciaux et il n’est pas rare que nous devions attendre pour l’avoir.
Je me dirige donc vers la chambre de mon père. Devant la porte, je respire un grand coup et entre. ATTENTION ! NE RIEN LAISSER PARAÎTRE ! La seule chose qui est importante pour moi est celle – ci à ce moment là.
" Re salut, lui dit – je d’un ton guilleret. Ca y est, t’as fini la dialyse . Ca s’est bien passé ? Maman va arriver, elle est allée chercher l’ordonnance ; ça va nous gagner du temps. " Me laissant tomber sur le fauteuil, comme si j’étais exténuée, alors que mes jambes ont bien du mal à me porter, je poursuis " elle n’a pas trouvé ses fleurs ; tu parles, c’est bien trop tôt. Ils ne mettent pas encore en rayon les fleurs de la Toussaint " Mon père me regarde et m’écoute, apparemment sans souci. " Ah oui ! " Me dit - il mais il enchaîne aussitôt : " tu sais ce que j’ai eu ? J’ai fait un infarctus cette nuit ; j’ai cru que j’allais y aller, ça fait horriblement mal et ça a duré longtemps. Ils ont été après moi tout le temps. Ils rigolaient pas, moi, non plus. Si ça recommence, je suis foutu, alors faudra t’occuper de ta mère hein ! " Il me fixe.
J’ai du mal à le regarder, mais lui répond quand même : " Evidemment, mais on en n’est pas là. T’es pas mort que je sache. Pas le premier que tu fais, d’infarctus, alors pourquoi le suivant serait – il le dernier ? Là, t’as été secoué et c’est presque sûr qu’ils vont te fiche à l’oxygène ! Mais bon ! Cela aurait pu être plus grave. Alors attends voir avant de te faire du souci ; tu t’en es tiré, c’est le principal. " Ma mère arrive alors les yeux rougis. Il la rassure comme il peut : " Tu sais, faut pas pleurer, j’suis pas foutu ! Ça va aller, va " Elle éclate en sanglots. Je me sens obligée de dire que c’est une réaction à la peur de ce matin.
Il semble ne plus s’en inquiéter et me dit : " mets moi voir mes chaussettes j’ai froid aux pieds. " Je m’y attelle. Ma mère se ressaisit.
Mon père s’avise alors qu’il n’a pas pris son médicament habituel et envoie ma mère le réclamer. " Laisse tomber, lui dis -je, tu peux t’en passer une journée de cette saleté. Tu dis assez qu’il est infect. Mais " Pas question ! Elle y va.
Le médecin est de retour. Il pose sur le lit deux plaques qui servent à faire des électrochocs. Mon père les voit et lui dit : " pas la peine docteur, je ne vais pas mourir aujourd’hui, c’est pas mon heure ! " Je suis à ce moment là à l’entrée du cabinet de toilette et quand j’entends ça, cela me glace. Je leur tourne le dos et sais que je vais craquer. J’entends le médecin lui dire sur le ton de la plaisanterie " on ne sait jamais ! En attendant, vous n’êtes pas assez dialysé, on y retourne, mais en réa, faute de place en dialyse ". Je n’attends pas la réponse de mon père mais en profite pour fuir comme une voleuse. Je lui dis alors, sans le regarder et en me glissant rapidement derrière le médecin et l’infirmière : " je vais téléphoner à Céline que ce n’est pas la peine qu’elle vienne puisque tu retournes en dialyse. " Je suis déjà à la porte. Les derniers mots que j’entends de mon père sont : " d’accord, à tout à l’heure. " Je m’effondre à quelques mètres de sa porte et enfin pleure le front appuyé contre le mur du couloir. Je n’en peux plus. J’aperçois ma mère qui revient avec le médicament, un verre et une cuillère. Je ne peux que lui dire : " Ils l’emmènent en réa, je vais prévenir mes sœurs et t’y rejoins ". Elle a l’air calme. Je la laisse là et file vers les ascenseurs.
Mes sœurs et Céline prévenues, je repars vers le service de réanimation. Ma mère est seule, assise sur un banc dans un couloir sombre, la tête appuyée en arrière contre le mur. Elle attend, sans un mouvement. Je lui demande si elle a pu l’accompagner jusque là. La réponse est affirmative. Elle me précise : " ils lui ont fait une piqûre, il était très essoufflé, ils ont dit un diurétique. Quand il a passé la porte il m’a dit : " t’es une bonne femme ! " Il était déjà presque endormi. " Les derniers mots que mon père adresse à ma mère sont donc un compliment plein de tendresse. Sans doute ça le vrai AMOUR.
Nous attendons la fin, assises côte à côte, silencieuses, toutes deux seules avec notre propre peine. Pas le moindre partage. Notre peine toute entière ! Chacune la nôtre. Au bout d’un certain temps, le médecin de la dialyse sort de la salle pour nous donner des nouvelles. Ma mère étant prostrée, il s’adresse à moi et me dit : " Nous l’avons déjà réanimé deux fois, mais cela ne tient pas.. " Je sens qu’il attend quelque chose de moi et je sais quoi. Je lui réponds donc " arrêtez ! Laissez le mourir ! " Prononcer ces mots pour moi est une horreur, peut être la dernière preuve d’amour que je peux lui donner. Je crois que c’est à ce moment là que je fais mes adieux à mon père. Pour moi, c’est déjà fini. Je peux m’en aller. Mes sœurs arrivent justement.
Je quitte l’hôpital avec l’aînée, la seconde restant avec notre mère. Nous nous rendons à Chaumontel mais passons par Tassmaniens pour mes enfants. C’est Jean – Michel qui m’apprend le décès de mon père qui est mort quelques minutes après notre départ. A ce moment précis, je hais mon ex – époux. Notre divorce a été prononcé il y a trois mois et je suis convaincue que cet événement a avancé l’heure de la mort de mon père.
Nous rentrons préparer son retour à la maison ; Chantal et Gilles repartiront emmener les vêtements et moi j’avertirai la famille et les pompes funèbres.
Je préviens les plus proches dont Robert, mon parrain. C’est Gisèle , son épouse, qui me répond et je l’entends transmettre la nouvelle, toute affolée. J’entends aussi en arrière fond Robert dire : " Il en a de la chance, lui ! " Cela me fait beaucoup de peine, et j’en ai déjà tellement. Pauvre Robert ! Ils ont été malades, tous les deux, côte à côte, subissant les mêmes prises de sang, en même temps, pendant des années . DES AMIS, les deux, je crois. Dur coup pour lui !
Beaucoup d’autres ont de la peine dont particulièrement Jacques Simarre qui écrit un superbe discours pour son enterrement et Raymond Morêt , son copain d’enfance, puis d’adolescence et enfin des derniers jours, qui a traversé toute sa vie à ses côtés
Mon père aimait les gens, et ceux – ci le lui rendaient bien. Il avait l’habitude de dire en parlant de sa vie de dialysé : " C’est une vie à mi – temps, mais quel mi – temps ! " Sans être d’un grand optimisme, il bataillait ferme, ne se laissait pas abattre. Grand courage !
Quand je pense à lui, je lui associe les mots suivants : droiture, intelligence culture et connaissances, force, courage, sécurité, tendresse, amour, tolérance, ouverture d’esprit mais aussi entêtement, intolérance parfois, rancune et peut être encore orgueil, prétention, mauvaise foi, dureté, faiblesse, fragilité. Et moi je l’aimais comme ça.
Sa disparition m’a fragilisée tout en me permettant d’être moi-même. De son vivant, je ne m’autorisais pas l’erreur. J’en faisais bien sûr et m’en voulais. Il fallait que je sois comme il voulait que je sois. Dix ans après sa mort, quand je dois prendre une décision importante je pense encore à lui, mais j’agis comme je l’entends. L’influence qu’il a eue sur moi a pris une place moins importante et je crois que c’est une bonne chose. Il ne me manque pas. Je pense à lui tellement souvent qu’il fait en fait partie de ma vie à part entière et sans aucun doute pour toujours. Merci Papa !

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