l' histoire de claude : juste sourire

Pas toujours facile la vie ! Il faut pourtant continuer de sourire...JUSTE SOURIRE

jeudi, novembre 02, 2006

Pépé et Mémé de Chaumontel

Depuis toujours, ils sont là. Ils habitent dans la même cour que mes parents. Il faut dire que quand ils étaient plus jeunes, ils habitaient notre maison. Seulement, quand papa décide de se marier avec maman, alors ils se disent : « faut faire une autre maison. » Et papa se met à creuser la cave, une très grande cave pour mettre les betteraves et les pommes de terre. Il en a du mal avec sa pelle et sa brouette, mon papa. Mais Pépé aussi, il transpire beaucoup. Tout ça pour cette femme qui arrive ! Ah ! Ça non ! pépé n'est pas content, pas du tout, obligé de laisser sa maison, ç'est quand même fort ça, mais elle, elle a dit : « t'es prévenu, je n'habite pas avec tes parents » et papa a promis.
Pépé lui, il ne lui a rien promis à cette Paulette. Il ne l'aime pas, elle vient commander chez lui. Ah ! Non ! pépé n'aime vraiment pas ma mère.
D'ailleurs, pour lui, c'est une « pas grand chose » ;
Primo, ses parents n'ont pas d'argent : leur ferme est minuscule, juste deux vaches et quelques bourricots. Tu parles, c'est sûr, à côté de celle des Bacheley avec ses six vaches, sa jument et ses deux « treues «, c'est bien maigre. En plus, ils ont trois gosses. Ils sont vraiment pas dégourdis, ces Chevrier, lui il en a un seul de gamin. Il y a bien eu une fille, avant, mais elle est morte d'une pneumonie quand elle était encore petiote alors, il l'a oubliée, il veut l'avoir oubliée, il faut qu'il l'ait oubliée et il s'applique à ne penser qu'à Armand, cet idiot d'Armand qui lui ramène cette bru. Ah ! Ça, il a bon goût, l'Armand, elle est jolie cette Paulette, et ma foi elle a l'air comme il faut, courageuse et tout, mais ce n'est pas avec ce qu'elle apporte que la ferme va grossir. Et pour peu qu'elle prenne idée encore de vouloir faire une famille comme chez ses parents, Eh bien ! il restera pas grand chose après le partage. On les connaît les partages, à la fin, tu te retrouves avec rien. Quel âne, c't'Armand ! Il aurait bien pu en trouver une autre, une fille unique par exemple avec une ou deux vaches de plus, mais penses tu : « y'es éne vraie bourrique, du têtu, ren à lui dire. Va falloir qu'ille file drêt , c'ta , sinon gare ! »
En plus, une vraie insolente qui veut tout commander. Eh bien ! c'est ce qu'on va voir.
Pépé n'a pas l'intention de se laisser faire. Il va la mater, cette gourgandine.
Pépé est un grand bonhomme tout maigre qui porte toujours un pantalon en velours côtelé marron, sur une ceinture de flanelle et une chemise à carreaux avec un pull que mémé lui a tricoté. Il n'est pas commode le grand-père. Il faut le voir quand il s'attrape avec Marcel Patté ou avec la Mathilde. Il connaît tous les vilains mots et s'en sert sans complexe : « Blanc bec, trou du cul, salopard pour l'un et salope, traînée, putain pour l'autre et je vous dispense des pires.
Mémé, elle est une petite bonne femme, toute menue, avec des cheveux tout blancs retenus par un chignon ; elle est de nature gaie et il n'est pas rare de l'entendre chantonner et rire. Elle est l'opposé du grand – père, douce, jamais un mot plus haut que l'autre, peut être même trop effacée face à ce trio d’énervés. Cette sale mégère de Mathilde, la cousine de pépé, depuis sa cour, l'interpelle en se moquant : « bonjour, la princesse à Julien ». Mémé ne bronche pas, elle répond au salut dignement et passe son chemin.
Quant au Marcel, il ne s'attaque pas directement à elle, pas de risque, non, il est bien trop lâche : « Alors la Germaine, ton tutu est toujours de ce monde. » Mémé ne répond pas, la tuberculose de son mari la tracasse déjà suffisamment comme ça, pour qu'elle ne prête pas attention aux sarcasmes du cousin Carré. Qu'il s'occupe donc de sa Marthe, qui est une vraie « baccale ». Ah ! C’est vrai, vous ne savez pas ce qu'est une baccale. Il faut peut être que je vous l'explique. Une baccale : c'est une personne qui a le temps de dire quatre mots pendant que vous-même en dîtes seulement deux ; Son débit est multiplié par deux au moins et pour la comprendre, votre cerveau est obligé de sélectionner les mots importants, sinon il n'y parviendrait pas. Le plus ennuyeux est que la maladie de la baccale est héréditaire et des générations plus loin, on retrouve encore des baccales , mais moins performantes que la Marthe, certes, la reine des baccales de la famille.
Pour en revenir à la Germaine, cette femme exceptionnelle, elle est appréciée de tous ; on ne peut que louer sa gentillesse, son calme et sa douceur. Jamais un mot plus haut que l'autre, toujours le sourire et pourtant au fond de son cœur elle traîne sa douleur, cette douleur affreuse d'avoir enterré sa petite Fernande à l'âge de quatre ans, « une broncho-pneumonie » a dit le médecin. Mémé Germaine n'oublie pas ; elle ne peut pas voir un enfant sans craindre qu'il ne prenne froid et qu'il attrape cette affreuse maladie, alors elle passe son temps à nous courir derrière pour vérifier qu'on ne risque rien. Vingt ans après, elle fera la même chose avec ses arrières petits enfants.
Chez pépé et mémé, il y a des rituels inévitables. En fait, il n'y a que des rituels. On y mange chaque jour à la même heure la même chose. Pas de changement, pas de risque. Mémé ne doit pas savoir cuisiner, ou tout du moins très peu de choses, mais ce qu'elle fait est bon. Les légumes sortis de la soupe sentent le frais, la daube aux carottes embaume, et ce que je préfère à tout est sa galette au « goumeau » , toute brillante de sucre fondu.
On y prend aussi toujours le même petit déjeuner, des tartines de crème fraîche. Mémé va chaque soir à l'étable traire son bol de lait ; elle le laisse reposer toute la nuit et récolte sa crème au matin. Moi aussi, je vais à l'étable, mais sans bol juste avec une petite casserole que mon père me remplit directement au pis de la vache d'un lait crémeux, tiède et délicieux. L'évocation de cette saveur me fait toujours saliver. C'est une saveur inoubliable que nombre d'enfants de cultivateurs ont connue et regrettent de ne pas avoir pu faire découvrir à leur propre progéniture.
Un autre rituel, chez mémé. La coiffure de la belle ! Mémé est une jolie femme, qui a toujours pris grand soin d'elle. Chaque matin, un petit peu de poudre de riz, une touche de fard à joue et ne jamais oublier le rouge à lèvres à peine visible, discret, juste ce qu'il faut pour faire ressortir la beauté de son teint mat et ses grands yeux noirs. Le plus important à ne jamais omettre est : friser les cheveux ; non-erreur, pas friser, cranter, juste ceux de devant ; les autres doivent être tirés en arrière et ramenés en chignon au niveau de la nuque. Mémé tient ce chignon avec une multitude de pinces exprès. de temps en temps, elle en retire une et s'en sert comme coton – tige pour se gratter l'oreille.....
La toilette de Pépé est toute autre chose. Chez eux, on ne se met pas nu pour se laver. Chaque chose en son temps. On commence par faire chauffer l'eau dans la bouilloire sur le feu l'hiver, sur le gaz l'été. Ensuite on prépare la cuvette émaillée bleue, que l'on met dans l'évier et là, avec un gant et du savon de Marseille, on se « débarbouille » la figure et le cou d'abord, puis les bras et le torse tout en gardant son pantalon ; il faut déjà enlever la ceinture de flanelle et ce n'est pas une mince affaire ( au moins dix tours, vu la taille du grand – père ) et enfin le reste, mais là on ferme la porte du cagibi où se trouve l'évier. Pépé n'en ressort que pour se laver les pieds assis sur une chaise au milieu de la cuisine, la cuvette posée à même le sol.
Ses ongles d'orteils sont si épais que la grand – mère est appelée à la rescousse et armée de gros ciseaux, elle s'acharne sur eux avec les encouragements de son mari : « ben, Germaine, vas-y don, n'aie pas po ! »
Chez eux, Rituels il y a, mais aussi Droits des plus surprenants, de ces droits qui bizarrement se transforment en interdits chez les parents.
Ainsi, il est autorisé de « Boire au pot »( pas besoin de verre, on met juste ses lèvres sur un de cotés du pot à eau et hop ! . Surtout, il ne faut pas s'aviser de boire au niveau du verseur, cela va beaucoup trop vite. Eh bien ! Vous ne me croirez peut être pas, mais il n'y a pas meilleure eau que celle que l'on boit à même un pot en terre comme celui de mémé. Il faut dire aussi que l'eau sort du puits, alors évidemment...
Un autre droit, mais chut, tout doucement. Si ma mère le sait, elle va hurler. On peut boire le grog à la veillée. C'est pépé qui met le rhum et mémé l'eau, bien bouillante. Quel délice !
Et encore un autre tout petit droit : celui de se servir tout seul dans le tiroir du meuble de la cuisine. A côté de la brosse à cheveux de mémé, il y a toujours une tablette de chocolat entamée, avec même des petits carrés tout prêts à être grignotés. Pas besoin de demander, on a le droit mais attention, pas celui de refaire d'autres petits carrés, non, ça c'est interdit.
Je ne sais pas si j'ose vous parler du meilleur, celui dont rêve n'importe quel enfant, celui de taper les pieds et de se rouler par terre quand il n'est pas content. Chez ma mère, inutile de vous dire que ce genre de comportement est tout à fait intoléré. Un essai et vous vous ramassez une claque, vite fait. Alors quand on en a trop envie, on file chez mémé, et là on tape les pieds aussi fort qu'on veut. La brave femme dit alors : « Ah ! Misère, elle t'a encore contrariée, ma pauvre petiote. Va donc, c'est pas grave. Tape donc, ça ira mieux après »
Je ne sais pas si un jour je serai une grand-mère en or, mais une chose est sûre ; j’ai la meilleure, moi.
Quant au grand – père, sa générosité n'a d'égale que sa méchanceté vis à vis de notre mère. A titre d'exemple, il a offert à ses trois petites filles leur première voiture, leur première chambre à coucher et tant d'autres choses. Il a très bon cœur, le pépé, mais il veut surtout que cet idiot d'Armand et sa sale bonne femme n'aient rien ou le moins possible, alors il distribue, pour le plus grand plaisir de Chantal, Joëlle et moi-même.
Fâchés à mort, les deux hommes, mon père et mon grand – père, restent plus de quarante ans sans s'adresser la parole tout en vivant dans la même ferme. Ils se rencontrent mais s'ignorent. Ma grand – mère ne prend pas parti, elle continue à se taire. Une telle sagesse ! A reproduire, non ? Si remarquable !


Te Be :1962

J’ai 5 ans et bien sûr je vais à l’école. J’adore l’école, maintenant que la maîtresse veut bien que l’on travaille. En effet jusqu’alors, j’étais obligée de jouer derrière le tableau, sans bruit, pour ne pas déranger les grands. Ce n'était pas drôle du tout, des cubes à empiler et des jeux tout petits, de toutes les couleurs en plastique qu’il fallait emboîter les uns sur les autres. Je n'aime pas les cubes et encore moins ce jeu qui ne sent pas bon, et qui est si minuscule qu'on arrive difficilement à enfiler les pièces les unes dans les autres.
Aujourd’hui maîtresse dit : « on va commencer à apprendre à lire et à écrire » Au tableau noir, il est écrit : « maman lapinet – papa lapinet – papa lapinet fume sa pipe» J'écoute avec beaucoup d'attention. Sur le livre que maîtresse nous a prêté, je découvre qu’il est très beau papa lapinet et maman a l'air bien gentil avec son grand sourire et son collier rose autour de son cou de mère lapin. Et mon cahier, si vous voyiez mon cahier ! Il est magnifique mon cahier avec une belle étiquette sur la couverture en papier kraft bleu. Alors je m'applique à former les drôles de dessin, maîtresse a dit ce sont des lettres, elles doivent être comme le modèle ; j'ai du mal avec ce drôle d'outil, qu'elle appelle plume ; il faut la tremper dans l'encrier et faire très attention aux taches, on a même un buvard, le mien est jaune pâle. De temps en temps la maîtresse regarde par-dessus mon épaule et dit « c'est ma fois très bien, Claude. Continue. »Je suis fière, je vais dire à papa en arrivant que mon cahier, il est bleu et mon buvard tout jaune, je ne vais pas le salir avec l'encre.Ah ! Non, il est bien trop beau.
Sur mon cahier, la maîtresse a écrit TB ( te be a dit mon voisin de table ) ; je ne sais pas ce que cela veut dire mais je demanderai à la maison parce qu à l'école, je ne parle pas beaucoup ; j'ai un peu peur des autres enfants plus grands que moi... .
Enfin, aujourd'hui, l'horloge fait des folies, elle a accéléré son mouvement et il est déjà 5 h, l'heure de rentrer à la maison.
Ma sœur Joëlle qui est chez le maître d'à coté, m'attend devant la grille. Et, aussitôt nous nous mettons en route pour le retour, cartable au dos bien sûr. Ma sœur file devant avec ses copains du même age, moi, la plus petite, je fais mon possible pour la suivre. Nous sommes une dizaine d'enfants à remonter la rue, escaladant le mur du château pour poursuivre notre route en équilibre plus ou moins stable sur le parapet du mur d'enceinte de la propriété. Le trajet est court, et bien vite nous arrivons devant notre ferme ; les autres enfants poursuivent leur chemin jusqu'à la gendarmerie et ma sœur me précède en chantonnant.
Nos parents nous regardent arriver sur le pas de la porte. Maman demande : « alors, ça a été ? » Je me retourne vers papa, et répond avec un grand sourire : « c'était super .» Papa rectifie : « bien, tu veux dire » . Opinant du chef, je lui dis alors : « la maîtresse a écrit sur mon beau cahier bleu : te be , ça veut dire quoi ? » J'entends alors le commis Marius qui s'esclaffe en disant : « maintenant, on t'appellera tebe, tebe. » Mon père m 'explique alors la signification de ces magnifiques initiales, récompenses offertes si souvent dans les écoles, et le surnom que Marius me donne, va me coller aux chaussures pendant de longues années, pour le plus grand bonheur de tous, excepté de moi.
Même Noël, le second commis m'appelle ainsi, en me tendant de ses mains noires de crasse les grains de blé qu'il vient d'extraire des épis et que je grignote avec délice. Il sent mauvais Noël, il a un goitre énorme, une vilaine barbe noire et des poils tout partout sur son torse bronzé et des gros bras, des grosses épaules. Il est bien plus fort que mon papa, mais il est tellement moins beau. Mes sœurs et moi, nous l'aimons bien Noël, il est gentil ; Il nous donne plein de choses : des fraises des bois, des mûres, des noisettes, des noix et du raisin ( il n'a pourtant pas ni noyer ni vigne ), des pêches ( il n'a pourtant pas de pêcher ), des poires, des pommes ( il n'a pourtant pas ni poiriers, ni pommiers ). Ma mère rouspète : « Noël, je ne veux pas que tu maraudes pour les filles, tu as compris » Noël rit, bougonne dans sa barbe et revient avec un panier rempli de champignons qu'il offre à ma mère. « Tins , t'en fras enne moulette » .Il s'assied à table, près de mon père, qui lui sert un grand verre de vin alors que je remarque que lui le coupe avec de l'eau. Décidément, papa est vraiment moins fort que Noël, mais mon papa, lui, il sent bon et il est intelligent mon papa ; il sait tout. Chut, ne le dites pas, mais vous savez : c'est même le plus beau des papas. Pendant ce temps, ma sœur et moi avalons un bol de fraises écrasées avec de la crème que notre mère nous a préparé. Ce soir, il a dit : « il faut que j'aille à Beaucerons, tu viens avec moi. » Bien sûr, je suis toujours prête pour aller avec lui.
Quand on va chez ma grand – mère, il me juche sur son cadre de vélo ; Il prend même la précaution de me mettre sous les fesses, pour que ça ne me tale pas, sa veste de drap bleu qu'il a pliée en 4. J'adore aller avec mon papa. Je vais très souvent avec lui, d'ailleurs
Par exemple, il m'emmène avec lui couper le trèfle pour les vaches et les lapins, et c'est même moi qui tiens la pierre pour aiguiser la faux. C'est là qu'il me montre des grosses pierres, il appelle ça des bornes et je sens que c'est important car quand il me dit : « c'est la limite, là, tu vois, ses yeux brillent fort ». Il me raconte alors que ce champ était à mon pépé Julien avant, alors que celui d'à côté, c'est lui qui l'a acheté aux Folêts. On surveille aussi les souches des vieux arbres ( dedans, si on ne fait pas de bruit on voit des « hupettes » ; de drôles d'oiseaux ces hupettes, avec des plumes tout debout sur la tête ) ; on ramasse les champignons de bois et aussi ceux des prés et papa et moi, toujours avant tous les autres, on offre un bouquet de muguet à ma maman. Papa, il connaît les coins où il pousse. Il sait tout papa .

Le petit sabot :Eté 1960 :

Juchée sur le porte – bagages de la bicyclette de Joëlle, calée contre son dos, je me cramponne à sa taille. Elle a dit : « tu ne descends pas surtout, sinon on va tomber. » Pourtant j’en ai bien envie. Mes fesses sont endolories. Il faut reconnaître que les barres de fer, sur lesquelles je suis assise ne sont pas très confortables. Nous roulons depuis très longtemps, me semble t’il, trois kilomètres à parcourir, sur la route qui serpente à travers prés et bois. Pour nous deux, c’est une grande expédition. Nous passons un petit pont, mais il est interdit de descendre voir l’eau. Nous en passons un second, là non plus nous n’avons pas le droit d’aller dessous. C’est maman qui l’a dit, et Joëlle veille au grain.
J’en ai marre, je ne peux rien faire de ce dont j’ai envie. Ma sœur est plus autoritaire que ma propre mère. Enfin, nous apercevons la première maison, nous arrivons. Nous passons devant le cimetière, où j’irais bien faire un tour, juste histoire de voir les belles perles des couronnes mortuaires mais Joëlle a dit « non, interdit par maman et elle a ajouté « en plus, faut pas parler du pépé à la maman ». Je ne comprends pas, et elle m’agace alors je réponds : « eh ! ben si, lalalère». Ma sœur courroucée descend brutalement de son vélo, me fait mettre pied à terre avec la même rapidité, me secoue le bras très fort et me hurle : « non, tu n’en parleras pas, le pépé est mort, et maman a de la peine, alors promets ! Dis, tu promets, hein ! » Je me dépêche d’acquiescer pour qu’elle cesse de me secouer comme un prunier, elle me fait peur. Je ne comprends pas et m’étonne : « le pépé, c’est un chat ? »
Alors ma sœur s’indigne : « mais non, t’es bête. Le chat est mort, papa l’a mis dans la terre et pépé aussi, il est dans la terre. »
Je suis terrassée par la révélation, ma faculté de compréhension de petite fille de trois ans est mise à rude épreuve. La seule question qui me vient à l’esprit est : « et mon petit sabot vert, il est mort aussi »
Alors Joëlle reprend : « Non, pas le sabot, mais maintenant c’est mémé qui va le fera briller en le faisant tourner dans la lumière. »
Il est beau mon sabot, tout petit, tout brillant ; la partie où l’on met le pied est blanc et celle qui le recouvre verte et très brillante. Mon pépé, couché dans son lit d’agonie, le tourne de nombreuses fois dans le rayon de lumière de sa lampe de chevet, et en reconnaissance, mon petit sabot étincelle de mille feux. Pendant ce temps, moi je le regarde, assise, hypnotisée par son éclat, sur le lit de pépé et c’est ainsi chaque fois que je viens là.
Mémé ne sait pas faire tourner le sabot. En plus, je veux pas.
Dans un tout petit sanglot, je réclame alors : « je veux ma maman »
En bas de la descente, je l’aperçois qui nous attend devant l’escalier au coin de la maison ; elle est de noire vêtue, de la tête au pied. Je la trouve vraiment très laide, on dirait une sorcière
Mes premiers mots sont, à nos retrouvailles : « T’es pas belle maman, et tu sais le pépé. » Ma sœur me foudroie du regard, alors je me souviens : faut pas le dire. Je me sers contre ma mère . Mais elle se retourne et disparaît à l’intérieur de la maison.
Justifier
J’arrive : 09 février 1957

Il fait encore nuit noire. Ma mère Paulette est prise de violentes contractions et doit appeler rapidement le voisin Maurice pour la conduire à la maternité de Lons Le Saunier. Elle sait combien ce n'est pas facile de mettre au monde un petit, elle en a déjà eu deux, deux filles qui ont maintenant 5 et 9 ans. Elle se souvient encore de la douleur, mais au moins pour celles - ci elle était restée chez elle. Aujourd’hui, plus de sage-femme dans le village, alors il faut partir. La valise à la main, elle sort de la cuisine dans le froid, courbée en deux à chaque nouvelle contraction.
Mon père l'accompagne, beaucoup moins fringant qu'à l’accoutumée. Je crois qu'il se sent un peu coupable, juste un peu. En effet, il lui faut bien un fils pour reprendre la ferme après lui. C'est lui qui a choisi le prénom, Claude. Cette fois cela ne sera pas comme en 1952, une fille qui a eu l'audace de prendre la place de son frère tant attendu Joël. Mais il l'a punie dès la naissance, elle porte ce prénom masculin et cela jusqu'à la fin de sa vie.
Mais cette fois, non, cette fois, il est sûr, cela sera un fils.
A son arrivée à la maternité ma mère se dirige vers la salle d'accouchement plus douloureuse que jamais et lui vers le café le plus proche où il s'apprête à attendre quelques heures. Pendant ce temps, moi, j'attends aussi ; j'attends l'heure de naître. Pas tout de suite, non, il fait beaucoup trop sombre, je n’aime déjà pas la nuit. J'attends. J'attends neuf heures.
Mon père est dans le couloir à faire les cent pas et ma mère soulagée d'en avoir enfin terminé. J'arrive, tranquillement, sans heurt, facilement à la grande déception de mon père, car je suis une fille, vous rendez vous compte : Une petite fille normale, en bonne santé et qui de plus ne veut déjà pas passer inaperçue et qui crie très, très fort pour se faire remarquer. Au premier regard, il fond devant mes cheveux noirs, hirsutes et mon teint basané, mais il ne doit pas flancher, il faut que je porte, absolument, ce prénom masculin car je suis à partir de cet instant son garçon manqué. Il a pris sa décision, je suis son garçon, je suis le gamin dont il a rêvé jusqu'alors. Peu importe ce que tout le monde dit : « une fille, c'est une fille ». Grossière erreur : Ils se trompent tous, seul, lui sait.
Il informe la famille dans les heures qui suivent en annonçant fièrement : " ça y est : c'est Claude, tout va bien !" . Mais bien vite pourtant, partout, s'en suivent la déception et le même désarroi : encore une fille, quelle catastrophe ! Et la ferme ?
Seuls, lui et moi sommes sereins, car tous deux nous savons déjà........