Pépé et Mémé de Chaumontel
Depuis toujours, ils sont là. Ils habitent dans la même cour que mes parents. Il faut dire que quand ils étaient plus jeunes, ils habitaient notre maison. Seulement, quand papa décide de se marier avec maman, alors ils se disent : « faut faire une autre maison. » Et papa se met à creuser la cave, une très grande cave pour mettre les betteraves et les pommes de terre. Il en a du mal avec sa pelle et sa brouette, mon papa. Mais Pépé aussi, il transpire beaucoup. Tout ça pour cette femme qui arrive ! Ah ! Ça non ! pépé n'est pas content, pas du tout, obligé de laisser sa maison, ç'est quand même fort ça, mais elle, elle a dit : « t'es prévenu, je n'habite pas avec tes parents » et papa a promis.
Pépé lui, il ne lui a rien promis à cette Paulette. Il ne l'aime pas, elle vient commander chez lui. Ah ! Non ! pépé n'aime vraiment pas ma mère.
D'ailleurs, pour lui, c'est une « pas grand chose » ;
Primo, ses parents n'ont pas d'argent : leur ferme est minuscule, juste deux vaches et quelques bourricots. Tu parles, c'est sûr, à côté de celle des Bacheley avec ses six vaches, sa jument et ses deux « treues «, c'est bien maigre. En plus, ils ont trois gosses. Ils sont vraiment pas dégourdis, ces Chevrier, lui il en a un seul de gamin. Il y a bien eu une fille, avant, mais elle est morte d'une pneumonie quand elle était encore petiote alors, il l'a oubliée, il veut l'avoir oubliée, il faut qu'il l'ait oubliée et il s'applique à ne penser qu'à Armand, cet idiot d'Armand qui lui ramène cette bru. Ah ! Ça, il a bon goût, l'Armand, elle est jolie cette Paulette, et ma foi elle a l'air comme il faut, courageuse et tout, mais ce n'est pas avec ce qu'elle apporte que la ferme va grossir. Et pour peu qu'elle prenne idée encore de vouloir faire une famille comme chez ses parents, Eh bien ! il restera pas grand chose après le partage. On les connaît les partages, à la fin, tu te retrouves avec rien. Quel âne, c't'Armand ! Il aurait bien pu en trouver une autre, une fille unique par exemple avec une ou deux vaches de plus, mais penses tu : « y'es éne vraie bourrique, du têtu, ren à lui dire. Va falloir qu'ille file drêt , c'ta , sinon gare ! »
En plus, une vraie insolente qui veut tout commander. Eh bien ! c'est ce qu'on va voir.
Pépé n'a pas l'intention de se laisser faire. Il va la mater, cette gourgandine.
Pépé est un grand bonhomme tout maigre qui porte toujours un pantalon en velours côtelé marron, sur une ceinture de flanelle et une chemise à carreaux avec un pull que mémé lui a tricoté. Il n'est pas commode le grand-père. Il faut le voir quand il s'attrape avec Marcel Patté ou avec la Mathilde. Il connaît tous les vilains mots et s'en sert sans complexe : « Blanc bec, trou du cul, salopard pour l'un et salope, traînée, putain pour l'autre et je vous dispense des pires.
Mémé, elle est une petite bonne femme, toute menue, avec des cheveux tout blancs retenus par un chignon ; elle est de nature gaie et il n'est pas rare de l'entendre chantonner et rire. Elle est l'opposé du grand – père, douce, jamais un mot plus haut que l'autre, peut être même trop effacée face à ce trio d’énervés. Cette sale mégère de Mathilde, la cousine de pépé, depuis sa cour, l'interpelle en se moquant : « bonjour, la princesse à Julien ». Mémé ne bronche pas, elle répond au salut dignement et passe son chemin.
Quant au Marcel, il ne s'attaque pas directement à elle, pas de risque, non, il est bien trop lâche : « Alors la Germaine, ton tutu est toujours de ce monde. » Mémé ne répond pas, la tuberculose de son mari la tracasse déjà suffisamment comme ça, pour qu'elle ne prête pas attention aux sarcasmes du cousin Carré. Qu'il s'occupe donc de sa Marthe, qui est une vraie « baccale ». Ah ! C’est vrai, vous ne savez pas ce qu'est une baccale. Il faut peut être que je vous l'explique. Une baccale : c'est une personne qui a le temps de dire quatre mots pendant que vous-même en dîtes seulement deux ; Son débit est multiplié par deux au moins et pour la comprendre, votre cerveau est obligé de sélectionner les mots importants, sinon il n'y parviendrait pas. Le plus ennuyeux est que la maladie de la baccale est héréditaire et des générations plus loin, on retrouve encore des baccales , mais moins performantes que la Marthe, certes, la reine des baccales de la famille.
Pour en revenir à la Germaine, cette femme exceptionnelle, elle est appréciée de tous ; on ne peut que louer sa gentillesse, son calme et sa douceur. Jamais un mot plus haut que l'autre, toujours le sourire et pourtant au fond de son cœur elle traîne sa douleur, cette douleur affreuse d'avoir enterré sa petite Fernande à l'âge de quatre ans, « une broncho-pneumonie » a dit le médecin. Mémé Germaine n'oublie pas ; elle ne peut pas voir un enfant sans craindre qu'il ne prenne froid et qu'il attrape cette affreuse maladie, alors elle passe son temps à nous courir derrière pour vérifier qu'on ne risque rien. Vingt ans après, elle fera la même chose avec ses arrières petits enfants.
Chez pépé et mémé, il y a des rituels inévitables. En fait, il n'y a que des rituels. On y mange chaque jour à la même heure la même chose. Pas de changement, pas de risque. Mémé ne doit pas savoir cuisiner, ou tout du moins très peu de choses, mais ce qu'elle fait est bon. Les légumes sortis de la soupe sentent le frais, la daube aux carottes embaume, et ce que je préfère à tout est sa galette au « goumeau » , toute brillante de sucre fondu.
On y prend aussi toujours le même petit déjeuner, des tartines de crème fraîche. Mémé va chaque soir à l'étable traire son bol de lait ; elle le laisse reposer toute la nuit et récolte sa crème au matin. Moi aussi, je vais à l'étable, mais sans bol juste avec une petite casserole que mon père me remplit directement au pis de la vache d'un lait crémeux, tiède et délicieux. L'évocation de cette saveur me fait toujours saliver. C'est une saveur inoubliable que nombre d'enfants de cultivateurs ont connue et regrettent de ne pas avoir pu faire découvrir à leur propre progéniture.
Un autre rituel, chez mémé. La coiffure de la belle ! Mémé est une jolie femme, qui a toujours pris grand soin d'elle. Chaque matin, un petit peu de poudre de riz, une touche de fard à joue et ne jamais oublier le rouge à lèvres à peine visible, discret, juste ce qu'il faut pour faire ressortir la beauté de son teint mat et ses grands yeux noirs. Le plus important à ne jamais omettre est : friser les cheveux ; non-erreur, pas friser, cranter, juste ceux de devant ; les autres doivent être tirés en arrière et ramenés en chignon au niveau de la nuque. Mémé tient ce chignon avec une multitude de pinces exprès. de temps en temps, elle en retire une et s'en sert comme coton – tige pour se gratter l'oreille.....
La toilette de Pépé est toute autre chose. Chez eux, on ne se met pas nu pour se laver. Chaque chose en son temps. On commence par faire chauffer l'eau dans la bouilloire sur le feu l'hiver, sur le gaz l'été. Ensuite on prépare la cuvette émaillée bleue, que l'on met dans l'évier et là, avec un gant et du savon de Marseille, on se « débarbouille » la figure et le cou d'abord, puis les bras et le torse tout en gardant son pantalon ; il faut déjà enlever la ceinture de flanelle et ce n'est pas une mince affaire ( au moins dix tours, vu la taille du grand – père ) et enfin le reste, mais là on ferme la porte du cagibi où se trouve l'évier. Pépé n'en ressort que pour se laver les pieds assis sur une chaise au milieu de la cuisine, la cuvette posée à même le sol.
Ses ongles d'orteils sont si épais que la grand – mère est appelée à la rescousse et armée de gros ciseaux, elle s'acharne sur eux avec les encouragements de son mari : « ben, Germaine, vas-y don, n'aie pas po ! »
Chez eux, Rituels il y a, mais aussi Droits des plus surprenants, de ces droits qui bizarrement se transforment en interdits chez les parents.
Ainsi, il est autorisé de « Boire au pot »( pas besoin de verre, on met juste ses lèvres sur un de cotés du pot à eau et hop ! . Surtout, il ne faut pas s'aviser de boire au niveau du verseur, cela va beaucoup trop vite. Eh bien ! Vous ne me croirez peut être pas, mais il n'y a pas meilleure eau que celle que l'on boit à même un pot en terre comme celui de mémé. Il faut dire aussi que l'eau sort du puits, alors évidemment...
Un autre droit, mais chut, tout doucement. Si ma mère le sait, elle va hurler. On peut boire le grog à la veillée. C'est pépé qui met le rhum et mémé l'eau, bien bouillante. Quel délice !
Et encore un autre tout petit droit : celui de se servir tout seul dans le tiroir du meuble de la cuisine. A côté de la brosse à cheveux de mémé, il y a toujours une tablette de chocolat entamée, avec même des petits carrés tout prêts à être grignotés. Pas besoin de demander, on a le droit mais attention, pas celui de refaire d'autres petits carrés, non, ça c'est interdit.
Je ne sais pas si j'ose vous parler du meilleur, celui dont rêve n'importe quel enfant, celui de taper les pieds et de se rouler par terre quand il n'est pas content. Chez ma mère, inutile de vous dire que ce genre de comportement est tout à fait intoléré. Un essai et vous vous ramassez une claque, vite fait. Alors quand on en a trop envie, on file chez mémé, et là on tape les pieds aussi fort qu'on veut. La brave femme dit alors : « Ah ! Misère, elle t'a encore contrariée, ma pauvre petiote. Va donc, c'est pas grave. Tape donc, ça ira mieux après »
Je ne sais pas si un jour je serai une grand-mère en or, mais une chose est sûre ; j’ai la meilleure, moi.
Quant au grand – père, sa générosité n'a d'égale que sa méchanceté vis à vis de notre mère. A titre d'exemple, il a offert à ses trois petites filles leur première voiture, leur première chambre à coucher et tant d'autres choses. Il a très bon cœur, le pépé, mais il veut surtout que cet idiot d'Armand et sa sale bonne femme n'aient rien ou le moins possible, alors il distribue, pour le plus grand plaisir de Chantal, Joëlle et moi-même.
Fâchés à mort, les deux hommes, mon père et mon grand – père, restent plus de quarante ans sans s'adresser la parole tout en vivant dans la même ferme. Ils se rencontrent mais s'ignorent. Ma grand – mère ne prend pas parti, elle continue à se taire. Une telle sagesse ! A reproduire, non ? Si remarquable !
Depuis toujours, ils sont là. Ils habitent dans la même cour que mes parents. Il faut dire que quand ils étaient plus jeunes, ils habitaient notre maison. Seulement, quand papa décide de se marier avec maman, alors ils se disent : « faut faire une autre maison. » Et papa se met à creuser la cave, une très grande cave pour mettre les betteraves et les pommes de terre. Il en a du mal avec sa pelle et sa brouette, mon papa. Mais Pépé aussi, il transpire beaucoup. Tout ça pour cette femme qui arrive ! Ah ! Ça non ! pépé n'est pas content, pas du tout, obligé de laisser sa maison, ç'est quand même fort ça, mais elle, elle a dit : « t'es prévenu, je n'habite pas avec tes parents » et papa a promis.
Pépé lui, il ne lui a rien promis à cette Paulette. Il ne l'aime pas, elle vient commander chez lui. Ah ! Non ! pépé n'aime vraiment pas ma mère.
D'ailleurs, pour lui, c'est une « pas grand chose » ;
Primo, ses parents n'ont pas d'argent : leur ferme est minuscule, juste deux vaches et quelques bourricots. Tu parles, c'est sûr, à côté de celle des Bacheley avec ses six vaches, sa jument et ses deux « treues «, c'est bien maigre. En plus, ils ont trois gosses. Ils sont vraiment pas dégourdis, ces Chevrier, lui il en a un seul de gamin. Il y a bien eu une fille, avant, mais elle est morte d'une pneumonie quand elle était encore petiote alors, il l'a oubliée, il veut l'avoir oubliée, il faut qu'il l'ait oubliée et il s'applique à ne penser qu'à Armand, cet idiot d'Armand qui lui ramène cette bru. Ah ! Ça, il a bon goût, l'Armand, elle est jolie cette Paulette, et ma foi elle a l'air comme il faut, courageuse et tout, mais ce n'est pas avec ce qu'elle apporte que la ferme va grossir. Et pour peu qu'elle prenne idée encore de vouloir faire une famille comme chez ses parents, Eh bien ! il restera pas grand chose après le partage. On les connaît les partages, à la fin, tu te retrouves avec rien. Quel âne, c't'Armand ! Il aurait bien pu en trouver une autre, une fille unique par exemple avec une ou deux vaches de plus, mais penses tu : « y'es éne vraie bourrique, du têtu, ren à lui dire. Va falloir qu'ille file drêt , c'ta , sinon gare ! »
En plus, une vraie insolente qui veut tout commander. Eh bien ! c'est ce qu'on va voir.
Pépé n'a pas l'intention de se laisser faire. Il va la mater, cette gourgandine.
Pépé est un grand bonhomme tout maigre qui porte toujours un pantalon en velours côtelé marron, sur une ceinture de flanelle et une chemise à carreaux avec un pull que mémé lui a tricoté. Il n'est pas commode le grand-père. Il faut le voir quand il s'attrape avec Marcel Patté ou avec la Mathilde. Il connaît tous les vilains mots et s'en sert sans complexe : « Blanc bec, trou du cul, salopard pour l'un et salope, traînée, putain pour l'autre et je vous dispense des pires.
Mémé, elle est une petite bonne femme, toute menue, avec des cheveux tout blancs retenus par un chignon ; elle est de nature gaie et il n'est pas rare de l'entendre chantonner et rire. Elle est l'opposé du grand – père, douce, jamais un mot plus haut que l'autre, peut être même trop effacée face à ce trio d’énervés. Cette sale mégère de Mathilde, la cousine de pépé, depuis sa cour, l'interpelle en se moquant : « bonjour, la princesse à Julien ». Mémé ne bronche pas, elle répond au salut dignement et passe son chemin.
Quant au Marcel, il ne s'attaque pas directement à elle, pas de risque, non, il est bien trop lâche : « Alors la Germaine, ton tutu est toujours de ce monde. » Mémé ne répond pas, la tuberculose de son mari la tracasse déjà suffisamment comme ça, pour qu'elle ne prête pas attention aux sarcasmes du cousin Carré. Qu'il s'occupe donc de sa Marthe, qui est une vraie « baccale ». Ah ! C’est vrai, vous ne savez pas ce qu'est une baccale. Il faut peut être que je vous l'explique. Une baccale : c'est une personne qui a le temps de dire quatre mots pendant que vous-même en dîtes seulement deux ; Son débit est multiplié par deux au moins et pour la comprendre, votre cerveau est obligé de sélectionner les mots importants, sinon il n'y parviendrait pas. Le plus ennuyeux est que la maladie de la baccale est héréditaire et des générations plus loin, on retrouve encore des baccales , mais moins performantes que la Marthe, certes, la reine des baccales de la famille.
Pour en revenir à la Germaine, cette femme exceptionnelle, elle est appréciée de tous ; on ne peut que louer sa gentillesse, son calme et sa douceur. Jamais un mot plus haut que l'autre, toujours le sourire et pourtant au fond de son cœur elle traîne sa douleur, cette douleur affreuse d'avoir enterré sa petite Fernande à l'âge de quatre ans, « une broncho-pneumonie » a dit le médecin. Mémé Germaine n'oublie pas ; elle ne peut pas voir un enfant sans craindre qu'il ne prenne froid et qu'il attrape cette affreuse maladie, alors elle passe son temps à nous courir derrière pour vérifier qu'on ne risque rien. Vingt ans après, elle fera la même chose avec ses arrières petits enfants.
Chez pépé et mémé, il y a des rituels inévitables. En fait, il n'y a que des rituels. On y mange chaque jour à la même heure la même chose. Pas de changement, pas de risque. Mémé ne doit pas savoir cuisiner, ou tout du moins très peu de choses, mais ce qu'elle fait est bon. Les légumes sortis de la soupe sentent le frais, la daube aux carottes embaume, et ce que je préfère à tout est sa galette au « goumeau » , toute brillante de sucre fondu.
On y prend aussi toujours le même petit déjeuner, des tartines de crème fraîche. Mémé va chaque soir à l'étable traire son bol de lait ; elle le laisse reposer toute la nuit et récolte sa crème au matin. Moi aussi, je vais à l'étable, mais sans bol juste avec une petite casserole que mon père me remplit directement au pis de la vache d'un lait crémeux, tiède et délicieux. L'évocation de cette saveur me fait toujours saliver. C'est une saveur inoubliable que nombre d'enfants de cultivateurs ont connue et regrettent de ne pas avoir pu faire découvrir à leur propre progéniture.
Un autre rituel, chez mémé. La coiffure de la belle ! Mémé est une jolie femme, qui a toujours pris grand soin d'elle. Chaque matin, un petit peu de poudre de riz, une touche de fard à joue et ne jamais oublier le rouge à lèvres à peine visible, discret, juste ce qu'il faut pour faire ressortir la beauté de son teint mat et ses grands yeux noirs. Le plus important à ne jamais omettre est : friser les cheveux ; non-erreur, pas friser, cranter, juste ceux de devant ; les autres doivent être tirés en arrière et ramenés en chignon au niveau de la nuque. Mémé tient ce chignon avec une multitude de pinces exprès. de temps en temps, elle en retire une et s'en sert comme coton – tige pour se gratter l'oreille.....
La toilette de Pépé est toute autre chose. Chez eux, on ne se met pas nu pour se laver. Chaque chose en son temps. On commence par faire chauffer l'eau dans la bouilloire sur le feu l'hiver, sur le gaz l'été. Ensuite on prépare la cuvette émaillée bleue, que l'on met dans l'évier et là, avec un gant et du savon de Marseille, on se « débarbouille » la figure et le cou d'abord, puis les bras et le torse tout en gardant son pantalon ; il faut déjà enlever la ceinture de flanelle et ce n'est pas une mince affaire ( au moins dix tours, vu la taille du grand – père ) et enfin le reste, mais là on ferme la porte du cagibi où se trouve l'évier. Pépé n'en ressort que pour se laver les pieds assis sur une chaise au milieu de la cuisine, la cuvette posée à même le sol.
Ses ongles d'orteils sont si épais que la grand – mère est appelée à la rescousse et armée de gros ciseaux, elle s'acharne sur eux avec les encouragements de son mari : « ben, Germaine, vas-y don, n'aie pas po ! »
Chez eux, Rituels il y a, mais aussi Droits des plus surprenants, de ces droits qui bizarrement se transforment en interdits chez les parents.
Ainsi, il est autorisé de « Boire au pot »( pas besoin de verre, on met juste ses lèvres sur un de cotés du pot à eau et hop ! . Surtout, il ne faut pas s'aviser de boire au niveau du verseur, cela va beaucoup trop vite. Eh bien ! Vous ne me croirez peut être pas, mais il n'y a pas meilleure eau que celle que l'on boit à même un pot en terre comme celui de mémé. Il faut dire aussi que l'eau sort du puits, alors évidemment...
Un autre droit, mais chut, tout doucement. Si ma mère le sait, elle va hurler. On peut boire le grog à la veillée. C'est pépé qui met le rhum et mémé l'eau, bien bouillante. Quel délice !
Et encore un autre tout petit droit : celui de se servir tout seul dans le tiroir du meuble de la cuisine. A côté de la brosse à cheveux de mémé, il y a toujours une tablette de chocolat entamée, avec même des petits carrés tout prêts à être grignotés. Pas besoin de demander, on a le droit mais attention, pas celui de refaire d'autres petits carrés, non, ça c'est interdit.
Je ne sais pas si j'ose vous parler du meilleur, celui dont rêve n'importe quel enfant, celui de taper les pieds et de se rouler par terre quand il n'est pas content. Chez ma mère, inutile de vous dire que ce genre de comportement est tout à fait intoléré. Un essai et vous vous ramassez une claque, vite fait. Alors quand on en a trop envie, on file chez mémé, et là on tape les pieds aussi fort qu'on veut. La brave femme dit alors : « Ah ! Misère, elle t'a encore contrariée, ma pauvre petiote. Va donc, c'est pas grave. Tape donc, ça ira mieux après »
Je ne sais pas si un jour je serai une grand-mère en or, mais une chose est sûre ; j’ai la meilleure, moi.
Quant au grand – père, sa générosité n'a d'égale que sa méchanceté vis à vis de notre mère. A titre d'exemple, il a offert à ses trois petites filles leur première voiture, leur première chambre à coucher et tant d'autres choses. Il a très bon cœur, le pépé, mais il veut surtout que cet idiot d'Armand et sa sale bonne femme n'aient rien ou le moins possible, alors il distribue, pour le plus grand plaisir de Chantal, Joëlle et moi-même.
Fâchés à mort, les deux hommes, mon père et mon grand – père, restent plus de quarante ans sans s'adresser la parole tout en vivant dans la même ferme. Ils se rencontrent mais s'ignorent. Ma grand – mère ne prend pas parti, elle continue à se taire. Une telle sagesse ! A reproduire, non ? Si remarquable !

