l' histoire de claude : juste sourire

Pas toujours facile la vie ! Il faut pourtant continuer de sourire...JUSTE SOURIRE

samedi, novembre 04, 2006

Voyage à Paris :Juin 1968

Dans 3 jours, c’est les vacances, mais pour moi, un peu d’avance. Madame Mortel, la directrice a dit à ma mère : « Je vous donne l’autorisation ; Claude ne vient pas en cours cette fin de semaine. Qu’elle aille à Paris, elle apprendra sûrement plus de choses là bas qu’ici en ce moment »
Madame Mortel est une drôle de personne, détestée par une multitude d’enfants et de parents d’élèves. Son autorité, sa froideur, son manque de diplomatie sont légendaires. Mais il est difficile à tout un chacun de ne pas lui reconnaître les qualités essentielles d’un chef d’établissement, à savoir la droiture, la justice, la disponibilité et le respect des lois comme des personnes qui gravitent autour d’elle. Quoiqu’il en soit, l’autorisation qu’elle vient de m’accorder m’était indispensable sous peine de renvoi de l’école.
Je me prépare donc à partir par le train avec toute la classe des plus grands de Chaumontel. L’instituteur, monsieur Manard a proposé à mes parents de m’accepter dans son groupe, sous prétexte que j’ai le même age que ses cours moyens. Il a dit : " On ne peut pas sanctionner les enfants qui ont de bons résultats scolaires ; ce voyage est offert par la commune aux enfants de 1957, et même, et surtout, si la vôtre a déjà fait sa sixième, elle mérite bien cette récompense." En fait, Monsieur Manard n’est pas dupe, il sait bien que vu les moyens financiers de mes parents, je n’aurai pas l’occasion de monter à la capitale d’ici très longtemps. Il ne s’est pas trompé, j’attendrai l’age de trente trois ans pour y retourner avec mon amie Marie et Jean – Claude, l'homme de ma vie de ce moment là
Je prépare donc ma valise avec beaucoup plus d’entrain qu’à l’accoutumée, il ne s’agit pas de retour à l’internat mais de mes premières vacances. Jusqu’alors je ne suis partie que quelques jours, une fois chez ma tante Yvonne à Lyon.
Cinq heures du matin, départ de Chaumontel en voitures particulières pour la gare de Dole. Ma mère m’accompagne avec Robert.
Robert, c'est mon parrain. Robert, c’est mon deuxième papa ( comme son épouse deviendra de longues années après ma seconde maman ). Robert amène souvent ma mère à Lons le jeudi pour me sortir de l'internat. Il attend de longues heures dans sa voiture que ma mère et moi ayons fait les courses et le marché. Jamais il ne se plaint, au contraire il rit tout le temps, un rire bruyant qui le secoue. Il est moqueur, Robert, d’une moquerie pleine de tendresse. Et je l’aime fort.
Aujourd’hui, Robert est donc encore de corvée, mais je suis sûre qu’il ne le considère pas comme tel. Pour lui, c’est normal, mes parents n’ont pas de voiture et lui en a une, alors. Robert est très serviable, il faut dire.
Nous partons donc dans sa R 16, bordeaux. Il fait nuit et déjà chaud. Je suis à peine réveillée et j’ai mal au ventre. Le trajet est rapidement parcouru et nous arrivons sur le quai de la gare de Dole. Je ne suis pas trop mal à l'aise ; je connais depuis neuf mois celle de Lons et les gares ont l'air de toutes se ressembler. Je retrouve mes anciens camarades de classe avec grand plaisir, mon ancienne maîtresse aussi, madame Murbois et vite en train. Celui qui nous emporte , alors que nous faisons tous de grands signes par les fenêtres à nos parents restés à terre , est laid , noir pas comme notre belle micheline , mais il va plus loin , jusqu'à Paris .
Nous sommes tous bien excités à l'idée de découvrir la capitale. J'entends monsieur Manard qui explique à son fils Jean – Yves que l'on va aller à Orly voir les avions qui volent ( je n'entends pas le mot avion, mais crois avoir entendu papillon ) Orly restera pour moi évocateur de papillons, à vie.
Arrivés à la gare de Lyon, nous sommes accueillis par une petite femme, toute ronde avec un ensemble kaki, et un petit béret vert sur la tête. Dès que je l'aperçois, je devine que cette personne va être source de problème
Elle gesticule dans tous les sens, en lançant ses petits bras de tout côté. Ce que je pressens, se révèle vite exact : elle déborde de vitalité et nous fait arpenter la capitale au pas de charge. Notre Dame, La Tour Eiffel. Et le tout par métro. Nous avons même le plaisir de nous rendre à Orly, et là, oh ! , surprise ( je pense découvrir un musée de papillons ) je ne vois que des grands magasins dans de grands halls avec des vitres partout, vitres desquelles on aperçoit les avions qui décollent et atterrissent
Le soir, les pieds en bouillie, les jambes en coton, le dos en marmelade, nous rentrons au lycée où nous sommes hébergés. Celui – ci est situé dans le quartier latin. Les rues sont si peu larges qu'on se croirait dans la rue de Ronde à Lons Le Saunier
Notre guide n'est pas très loquace sur ce qu'elle appelle les évènements. La seule chose que j'en vois sont des murs dégoûtants, avec des marques d'œufs, de fruits, de peinture qui ont dégouliné jusqu'au sol, où manquent des pavés. Drôles de Parisiens ! Ils sont sales, ces gens - là !
Les sanitaires de notre palace me confortent dans cette opinion. Il s'agit d'un long lavoir étroit, plaqué à soixante centimètres du sol contre un mur, tout dégradé ; le plâtre tombe par endroit et dans le meilleur des cas, la peinture qui reste est écaillée. Contre ces murs sont fixés de minuscules miroirs tout jactés de rouille. Les robinets fuient et les joints des faÏences murales blanches sont parfaitement moisies. Paris dans toute sa splendeur ! Mais le spectacle le plus réjouissant a lieu le soir
Je regarde par la fenêtre ( il n'y a pas de volets ) et là, incroyable mais vrai, je vois un homme d'une trentaine d'années je pense, tout nu qui caresse son sexe avec énergie. Je n'en reviens pas ; je n'ai jamais vu un sexe d'homme et dans ma tête de petite fille, je l'imaginais beaucoup moins important, plus petit quoi et surtout pas debout. Grande découverte, ces choses là sont donc grandes, grosses et en l'air. Madame Murbois intervient et nous pousse vers nos lits avec perte et fracas, nous menaçant d'en informer monsieur Manard . Ce soir là, on entend longtemps après que les lumières soient éteintes le gloussement des petites filles que sont mes copines sans oublier le mien bien sûr.

Entrée en sixième : Année 1967

Aujourd’hui, grand événement : je pars au collège pour la première fois.
Chantal, ma sœur aînée, commence à charger la voiture, et ce n’est pas une mince affaire. Il faut caser tout dans la 4L, la belle 4L bleue que le pépé lui a offerte.
Maman termine avec moi ma valise. On consulte pour la n’ième fois la liste que le facteur a apportée l’autre jour.
« Tu as bien 2 pyjamas, 5 culottes, autant de paires de chaussettes ; tu n’as pas oublié le dentifrice, ni ta brosse à dents neuve. Non, tu ne prends pas cette chemise de nuit, c’est interdit à l’internat. Pense aux pantoufles, pas les claquettes, ils ne veulent pas. Tu feras attention à ta veste, elle a coûté cher ; ta sœur en a bien pris soin, mais toi tu vas bien me la perdre ou l’abîmer » Maman parle sans arrêt et moi, je ne dis rien ; je ne peux plus parler ; j’ai une grosse boule au fond de la gorge. Ce soir je ne dors pas dans l’alcôve, ma mère m’a dit : « c’est un dortoir avec plein de lits les uns à côté des autres » Evidemment elle, elle connaît ; mes deux sœurs ont fréquenté ce collège et cet internat. Joëlle y est en troisième cette année. Pourtant, maman, pas plus que moi n’a l’air serein ; je n’ai que 10 ans et n’ai jamais quitté Chaumontel. Lons Le Saunier est au bout du monde pour moi.
Enfin, la valise est placée auprès de celle de ma sœur dans le coffre de la 4 L. Un sac a côté contient des chaussures, un autre encore des draps. Il est maintenant temps de s’occuper de la caisse à provisions
Maman m'explique comment je dois m'y prendre : « tu laisses le beurre dans la boîte en plastique, c'est pour le matin, le chocolat et les portions pour le goûter de l'après – midi, avec les bananes et les pommes. Tiens voilà des chocos pour quand tu auras trop faim, mais attention, ne mange pas tout d'un coup, il faut que ça tienne toute la semaine. » Ce que ma mère oublie de me dire, c'est qu’au bout de 4 jours, le beurre, même dans une boîte plastifiée, elle- même dans une caisse en bois, le beurre dis- je, est rance surtout si on place la caisse en bois sur un radiateur ( Eh oui ! toutes les caisses à provisions sont rangées en rang d'oignon au -dessus des radiateurs )Il faut dire que dans cet internat, l'hygiène n'est pas le principal souci du personnel qui encadre les élèves. La charcuterie est posée sur la table au réfectoire suffisamment tôt, avant le repas pour laisser aux mouches le temps d'y pondre une multitude d'œufs jaunâtres, allongés et répugnants. Ma mère n'ignore pas que la nourriture est souvent immangeable, mais on n'a pas le choix ; elle n'ignore pas davantage que la douche est l'affaire d'un seul jour par semaine ; Ce sont des séries de 7 enfants qui se succèdent dans les sous – sols : chacun est appelé, dans l'ordre alphabétique, à se rendre dans les sanitaires, où là une surveillante attend dans un brouillard indescriptible. Au premier signal, l'eau coule, au second tout le monde est sensé se savonner, et enfin au dernier on se rince. Inutile de vous dire qu'il ne s'agit pas de traîner, le signal est pour tout le monde en même temps. De quoi vous apprendre à devenir sale ?
Enfin c'est le départ, ma mère nous accompagne. Sa présence est indispensable, elle le sait que trop bien. En effet, elle va devoir monter ces 4 étages qui nous conduisent au grenier où sont alignés dans une pénombre presque totale une multitude de penderies en fer. Elle repère la seule ampoule qui pend d'une poutre de la charpente, joue des coudes pour s'en approcher le plus près possible, en me disant « viens vite, tu verras mieux ce que tu dois prendre comme habits et n'oublies jamais ta lampe torche » En effet, pour repérer la petite culotte d'une petite fille ou une paire de socquettes dans un tel endroit, il faut vraiment user de beaucoup de chance ou être équipé d'une lampe de poche. Ma sœur y va de ses conseils, elle aussi. « Quand tu descends, vérifie que tu n'as pas oublié ton mouchoir, moi j'ai reniflé pendant toute une nuit parce que j'avais oublié et la pionne n'a pas voulu qu'on y retourne et prends des serviettes dans ton cartable, tu dois toujours en avoir au cas où. Je ne sais pas à quoi ça sert, mais j'écoute. J'ai peur de toutes ces choses nouvelles. Cela me semble très compliqué. J'ignore alors quel impact sur ma vie future toutes ces contraintes auront, j'ignore aussi alors, qu’à cinquante ans, je ne pourrai pas dormir sans veilleuse, sans mouchoir sous le traversin et que juste la vue de rondelles de saucisse cuite me donnera la nausée et pourtant .....
Ma mère ne s'en doute pas non plus, elle discute avec les autres mamans, toutes des campagnardes comme elles ; en fait je crois qu'elles essaient de se rassurer les unes les autres. Elle ne pense sans doute pas que sa petite dernière pleurera chaque jour de sa première année passée dans cette maison, dans les bras de sa sœur, qui ne pouvant ni la protéger, ni la rassurer, pleurera avec elle...
Pour le moment, cette dernière retrouve ses copines, leur présente sa petite sœur en attendant l'heure du souper : au menu : saucisse cuite bien sûr. , Puis c'est l'heure de se séparer, de se coucher dans la promiscuité de gens que l'on ne connaît pas du tout, avec une veilleuse qui ne cesse de vous faire de l'œil et vous empêche de dormir et une surveillante qui ne cesse de hurler : « taisez – vous, les mains sur les draps, silence, je ne veux plus rien entendre ». Encore cinq nuits avant de pouvoir reprendre la micheline et rentrer chez moi Comme elle est belle cette micheline, rouge et blanche, avec ses formes rondes, cette micheline que je regarde toujours passer sous le pont de chez Hochet quand je vais avec mon papa chercher les vaches. Une fois papa m'a dit : « quand tu seras grande, tu vois, elle t'emmènera apprendre à la ville tout ce que moi je ne sais pas et que j'aurais aimé savoir » Mon père ne sait donc pas que ce que les papas apprennent à leurs enfants est beaucoup plus important que tout ce que les meilleurs professeurs peuvent leur enseigner. Son papa à lui a dû oublier de lui expliquer.....