l' histoire de claude : juste sourire

Pas toujours facile la vie ! Il faut pourtant continuer de sourire...JUSTE SOURIRE

mardi, novembre 07, 2006

8 octobre 1976

Ce soir, je descends chez les Manards à l'école de Chaumontel, pour les derniers préparatifs du mariage, car c'est demain le grand jour. Tout est prêt et les deux familles y ont mis tout leur cœur à l'ouvrage, même si au départ, ni l'une, ni l'autre n'y étaient favorables. Les derniers préparatifs consistent à donner les heures et lieux de rendez – vous de tout un chacun, ainsi l'heure à laquelle les uns et les autres vont chez le coiffeur, ou avec le photographe. Il est 23 heures quand je reprends le chemin de chez mes parents, soulagée d'en avoir terminé avec tous ces préparatifs. Je remonte donc la rue sans me presser. Il fait bon ; il faut dire que nous avons une superbe arrière – saison. Soudainement, mon regard est attiré par une voiture garée en face de garage Proust qui fait des appels de phare. Cela me fait froid dans le dos car je pense immédiatement que de ces heures, cela ne peut pas être des gens biens qui attendent là dans le noir. Je ne sais plus trop quoi faire, si je dois continuer d'avancer comme si de rien était ou repartir en sens inverse en grande vitesse. Je ne me pose pas longtemps la question car presque instantanément je vois une personne qui descend de la voiture. Instinctivement, je sais qu'il s'agit de lui, et avant qu'il n'émette le moindre son, je l'ai reconnu. Je suis paniquée. Que fait – il là ? Que me veut – il ? Je l'entends alors qui m'appelle : « allez, viens, il faut qu'on parle tous les deux, tu ne crois pas ? » Personnellement, je n'y tiens pas mais je ne suis pas du style à me sauver devant les problèmes, aussi je m'approche de la deux chevaux. Jean – Yves reprend alors : « Je t'attends depuis une heure, j'ai cru que tu n'allais jamais quitter chez Manard ; allez monte, je ne vais pas te manger mais il faut que je te parle. » Je n'ai pas particulièrement envie de cette discussion mais ne veux pas non plus passer pour une poltronne alors je m'assieds à ses côtés et là je l'entends, ou plutôt je l'écoute me dire que je ne peux pas épouser Denis, que je ne l'aime pas, que c'est lui que j'aime, que je dois pardonner et lui revenir, que je dois tout annuler pour le lendemain, que je n'ai pas le droit de le sacrifier. Je crois rêver. Non mais, cela me semble incroyable. Pas le droit ! Pas le droit ! Il ne fallait pas me dire ça, surtout pas. J'ai tous les droits à présent avec lui, j'ai tout supporté pendant tant d'années, mais c'est terminé et bien terminé. Alors me retournant vers lui, je lui dis : « Tu te trompes Jean – Yves ,j'aime Denis et je vais l'épouser demain comme nous l'avons décidé. Il est trop tard. » Et je m'en vais sans me retourner. Je suis quand même bouleversée et pendant le reste du trajet, j'avoue que je doute. Et s'il avait raison ? Je réfléchis, et conclus que vu que je ne peux m'imaginer vivre sans Denis, mais par contre facilement sans lui, Jean – Yves, il ne peut qu'avoir tort et c'est avec cette certitude que je m'endors en pensant au lendemain.

Mon mariage avec Denis : 9 octobre

Enfin, tous prêts, même Michel qui n'a rien trouvé de mieux que nettoyer sa voiture juste avant la cérémonie. Le parrain de Denis est arrivé au dernier moment lui aussi. Ma belle- mère accueille tous ses invités dans son beau manteau d'été blanc et toute la famille s'est mise sur son « trente et un ». Le marié, n'en parlons pas, est sans doute le plus beau de tous. Il respire le bonheur. Il regarde sa future épouse avec tout l'amour dont il est capable et ce n'est pas peu dire car Denis est un tendre, un hypersensible sous son air indifférent et inaccessible. Bien sûr en costard, il a fière allure.
Madame Yacquot a fait des malheurs en ce qui concerne ma robe. Évidemment elle n'est pas blanche, puisque j'attends un bébé, mais blanc cassé en broderie anglaise, longue jusqu'en bas des pieds. J'ai emprunté les boucles d'oreilles de Babeth et ma coiffure me plaît bien. Denis a dit : « Tu es superbe ! » Je suis ravie.
C'est dans la mercedes de mon oncle Gaby que je vais jusqu'à la mairie. Cela agace bien un peu mon père que cela soit cette voiture qui m'emmène, il n'aime pas du tout son beau – frère, mais ce n'est pas le jour de faire des histoires, alors il se tait. C'est Michel Coillier qui va nous marier, juste à côté de la chambre où j'ai si souvent rejoint Denis en fraude. Même mémé Germaine est présente à la mairie, elle a fait l'effort de monter l'étage et les autres mémés aussi, enfin non, pas toutes. Il en manque une, la mémé Marthe, elle n'a pas voulu prendre le risque de rencontrer Jacques, son gendre. Enfin, corvée de messe. J'ai bien essayé d'y échapper, en annonçant que je ne voulais pas me marier à l'église mais ma belle – mère a failli nous en faire une syncope, enfin elle a fait un tel cirque, un vrai caprice ou plutôt une crise d'hystérie, que j'ai cédé pour avoir la paix
Le cortège, que l’on a mille maux à mettre en place s'ébranle enfin. Je marche en tête au bras de mon père, qui fait semblant d'être content. Tous les autres sont peut être dupes, mais pas moi, ce qui ne m'empêche pas d'être ivre de bonheur. Je m'appelle madame Manard et pour moi ce n'est pas peu dire. La cérémonie se déroule sans anicroche mais je la trouve très longue. Vraiment pas mon truc, ça. Le repas se fait au restaurant de Bellemère, de même que ce qu'on appelle la poule. Et dès le lendemain, retour chez nous à Lons Le Saunier, dans notre chambre. Ma mère nous a donné un sommier et un matelas, mais je n'aime pas ce couvre lit qu'elle a mis avec. J'emmène ma cocotte minute offerte par Michel, mon frigo payé par ma marraine Monique et la mémé de Beaucerons. Pépé Julien m'a acheté une armoire en tissus et j'ai récupéré une table de camping de la mémé Armandine. Dans ce décor de bric à brac, je vis les meilleurs moments de ma vie, mais l'ignore. Bien sûr il y aura un moment bien pénible, qui restera gravé dans ma mémoire au même titre que les superbes souvenirs. Ce jour là, rechute de Denis, après des semaines d'accalmie. Il s'est à nouveau laissé entraîné par ses copains et a trop bu. Quand il rentre chez nous, c'est avec l'intention de repartir mais cette fois – ci en voiture. M'en étant doutée, j'ai caché les clés ; il ne risque pas de les trouver, elles sont dans la cocotte minute. Il est furieux. Je le comprends, mais rien à faire, je ne lui laisserai pas prendre le risque d'avoir un accident. La main en l'air, il me menace, m'injurie. J'ai peur, mais ne le montre pas. Je sais que dans cet état là, il peut être dangereux, ma belle- mère m'a prévenue. Une fois, de rage, il est même allé jusqu'à prendre le fusil de chasse de son frère et tirer dans les volets. J'ai de bonnes raisons d'avoir peur mais encore davantage de ne pas le montrer, alors mon ventre arrondi en avant, je le toise et lui dis : « essaie et je te fais fiche en prison pour un sacré bout de temps. » Il part furieux mais plus jamais il ne s'avise à recommencer. Au matin, il rentre, ivre bien sûr. J'attends son réveil hors de l'appartement, je ne pourrais pas l'entendre ronfler alors que j'ai envie de l'étriper. A mon retour, j'ai droit aux excuses et aux larmes. et bien sûr je pardonne...........

Denis à Chalain : Août 1976

Je viens d’avoir mon bac ; à la rentrée je serai normalienne et gagnerai ma première paye. En attendant, je n’ai plus d’argent et dois donc travailler
Début mai, j’ai fait une fausse couche. J’étais enceinte d’un mois et demi et n’ai pas eu de curetage, mais Denis et moi avons été bien déçus.
Aujourd’hui je suis à Chalain , où je dois passer un mois à travailler. Je suis engagée au nettoyage des douches, à la vente des pains de glace et en même temps à la laverie automatique. Dur boulot mais qui gagne bien et j’ai besoin d’argent pour payer mon loyer à la rentrée. Je me suis trouvé une chambre dans la rue St Désiré. Pas terrible la chambre ! Une grande pièce avec un placard mural qui sert de cuisine, un évier avec l’eau froide .Les WC sont dans un couloir à l’extérieur et partagés par tous les locataires de l’étage. Je ne le sais pas bien sûr, mais cette grande chambre, bien laide, va être un des endroits où j’aurai été la plus heureuse, comme quoi l’écrin ne fait pas la valeur du bijou.
J’ai à nouveau un retard de règles, pas beaucoup, mais une quinzaine de jours quand même. Inhabituel ! Comme le mois dernier ? Peut être suis – je à nouveau enceinte. De plus je me sens toute bizarre. J’ai même pris un malaise devant le bar hier ; j’avais l’air malin, couchée par terre dans les pommes. J’ai vu tout noir et plouf ! , Par terre ! Mes collègues étaient bien embêtées.
Chantal et Gilles sont passés me voir en rentrant de Champagnole hier, mais je ne leur en ai pas parlé et aujourd’hui c’est Jean – Yves Meraux qui est là. Tu parles d’une surprise ; il est arrivé avec un de ses copains en début d’après – midi et en ce moment, il lave les douches à ma place, ça m’arrange bien mais je ne comprends pas trop bien ce qu’il vient faire, puisque pour tous les deux, c’est fini. Peut être vient – il juste pour voir comment je tiens le coup. En tout cas, pour moi, ça va mieux. Je réussis même à ne plus trop penser à lui, alors qu’il me fiche donc la paix. Lui il a l’air d’aller mieux que bien, plus que très bien. Il parade à tout va, alors je lui annonce que je me sens super heureuse avec Denis, histoire de lui rabattre son caquet. Raté ! Il sourit en me répondant que cela le réjouit. Pas la moindre trace d’agacement, rien. Il s’en fiche sûrement, mais ne tarde toutefois pas à s’en aller. Il fait bien : Denis va arriver d’une minute à l’autre et je sens bien qu’il préfère ne pas voir Meraux dans les parages. D’ailleurs le voilà. Il arrive en jean très moulant, avec son tee-shirt blanc à encolure bleu marine. Tout bronzé, un vrai minet : il est beau mon mec ! De loin, il me sourit. Je suis folle de joie. Nous partons en direction des blocs sanitaires où je dois encore bosser une heure avant la fermeture Elle passe vite en compagnie de mon amoureux, cette heure là et dire que Denis vient passer quelques jours avec moi en fraude. C’est génial. Pour moi, c’est le rêve. Il vient me retrouver parce qu’il m’aime. Ses parents pas plus que les miens ne sont au courant et même le directeur du domaine est pour nous un ennemi puisqu’il est interdit de recevoir qui que ce soit dans nos chambres à la ferme ( c’est le nom du bâtiment où je suis logée ), mais on s’en fiche. On est super heureux. Si Denis se fait épingler, il sera mis dehors vite fait, et alors, ce n’est pas grave, on trouvera une autre ruse. Pour le moment, tout va bien. Je me sens juste un peu lasse et ai une de ces envies de grosse nectarine. J’en salive rien que d’y penser. Alors Denis m’achète un de ces merveilleux fruits, dont je vais faire une cure pendant un mois, et lui quelques frites et en route vers l’entrée du domaine où se trouve le dancing car ce soir, on danse, c’est gratuit et pas question d’être vus quand on va rentrer.
Une heure du matin, nous nous faufilons, tous les deux, en nous tenant par la main le long du bâtiment et filons silencieusement en direction de ma chambre. La porte refermée, pour nous, c’est le délire. Nous avons si peu d’occasion de dormir ensemble. Cela n’a pas été possible une seule fois depuis Pâques. Nous jouons au petit couple de jeunes mariés et une fois couchés, j’explique à Denis que je pense être à nouveau enceinte. Il est fou de joie, m’embrasse comme jamais et nous décidons que je vais faire une prise de sang pour en être sûre dès cette fin de semaine. Et c’est ainsi, que ce samedi matin, je redescends avec mon fiancé vers Lons, où je me fais faire un dosage de prolans au laboratoire, prescrit par le médecin du domaine. Les résultats ne se font pas attendre. J’attends un bébé. J’en suis toute estourbie et trop heureuse. J’ai envie de le dire à tout le monde et les premiers qui l’apprennent sont mes collègues du domaine. Un des garçons qui travaille avec moi me dit : « sans blague, t’es en cloque, alors respect. » Cela me fait beaucoup rire mais je suis fière, toute fière de me sentir « habitée » et cette fois, cela semble bien parti. J’espère bien ne pas refaire une fausse couche. D’ailleurs pour conjurer le sort, je demande une avance sur ma paye et redescends dès mon premier jour de congé m’acheter une robe de grossesse. Elle est belle, ma robe, « vert Nil » a dit la vendeuse, avec un empiècement sur la poitrine, en jersey souple. Elle me va comme un gant et je me sens belle, très belle même. Je la porte dès le lendemain, alors que mon ventre n’a absolument pas gonflé, mais je veux afficher mon état.
Ce matin, au réveil, je suis décidée. J’annonce la nouvelle à Chaumontel.
J’attends dix heures pour appeler chez mes parents. C’est ma mère qui décroche comme toujours
Brutalement je lui assène cette nouvelle : « Il faut que je te dise quelque chose ; Denis et moi allons nous marier, parce qu’on s’aime et en plus, vu que vous ne voulez pas, eh bien! on se passera de votre bénédiction, vous n’êtes pas invités au mariage. » Ma mère en reste sans voix sur le coup, mais très vite se ressaisit et réplique qu’il ne saurait en être question qu’elle ne voit pas pourquoi on précipiterait ainsi les choses, que je n’ai pas vingt ans etc. Elle débite un tas d’arguments contre mon projet et cela a bien sûr le dont de me mettre hors de moi. Alors tout aussi brutalement qu’au début de la communication, je la stoppe dans son élan en lui assenant le dernier coup : « Ah ! J’ai oublié de te dire : On va avoir un bébé et on en est très content. » Je sens ma mère décontenancée au bout du fil ; elle me rétorque alors : « Il faut que tu rentres pour qu’on en parle, mais mon Dieu qu’est ce que tu as fait là ! » Et moi de lui répondre, tout aussi agressivement que précédemment : « mais la même chose que toi avec mon père, ma chère , juste l’amour comme vous ! » Et j’ajoute « à samedi » et raccroche.
Quand je raconte ça à Denis, il ne me fait pas de compliments, considérant que vu l’hostilité de nos parents, nous devrions faire profil bas. Je ne vois pas les choses du tout ainsi mais le laisse se débrouiller pour annoncer la nouvelle aux siens. Denis ne me dira jamais comment s’est passé ce moment là, mais j’apprendrai par son frère Jean – Yves longtemps après qu’il a eu sensiblement le même accueil que moi.
Peu de jours plus tard, ma mère et moi nous rendons chez les Manards pour parler mariage.
Mon futur beau – père accueille chaleureusement ma mère, moi beaucoup moins. Ses premiers mots à mon égard sont : « Je ne veux pas de toi comme bru » et me montrant son fils de la tête, il ajoute : « il ne va t’apporter que des problèmes et nous, on en a assez sans toi. » Denis ne cille pas, ma mère semble vexée et furieuse alors, sans me démonter, je le regarde bien en face et lui dis : « attendez, vous vous trompez ; nous ne sommes pas là pour avoir votre approbation mais juste pour discuter de la cérémonie, parce que, que vous le vouliez ou non, nous nous marions, hein ! , Denis ? » Denis ne prononce qu’un tout petit oui, mais qui semble suffisant puisque mon beau -, père affirme alors qu’il va y réfléchir et qu’il viendra chez mes parents en parler très prochainement.
Pour Denis et moi, cette soirée n’est pas ce qu’on aurait pu souhaiter, mais pas non plus un crève – cœur. Pour nous l’important est qu’on puisse enfin vivre ensemble et fonder notre famille. Peu importe tout le reste ……

Pâques 1976

Joëlle habite Dijon ; elle travaille et a déjà un enfant, une petite fille : Stéphanie. Sous prétexte de garder la petite, je m’installe dans son appartement une huitaine de jours pendant les vacances.
En fait, Denis travaille avec son oncle Jacques qui est clerc de notaire et qui fait chaque jour les voyages entre Dijon et Chaumontel.
Mes parents m’interdisent plus que jamais de sortir avec lui, aussi ais – je trouvé cette ruse pour le rencontrer.
Le dimanche soir, je repars donc de week-end , avec Joëlle et Dédé en direction de l’appartement de la rue de la Stéarinerie. Lundi soir, dix – huit heures, j’attends Denis à la fenêtre de l’appartement. Joëlle me charrie gentiment car elle voit bien combien grande est mon impatience. Je tourne en rond, quitte la fenêtre, y reviens et cela depuis un bon quart d’heure Je l’aperçois qui arrive, avec son sac en bandoulière.
Mon Dieu, je le trouve absolument magnifique. C’est lui, le plus beau à n’en pas douter. Il a une telle allure, mon Denis.
Très droit, très mince, très grand, très digne !
Un peu minet aussi, il est vrai.
Tiré à quatre épingles : vêtements de qualité, chaussures cirées, pas un cheveu de travers ;
Dans ces magnifiques yeux gris, brille une petite lueur de malice mais aussi une grande douceur. Bizarrement il émane aussi de sa personne une sorte de douleur sournoise, sourde, profondément ancrée qui se manifeste par une petite crispation au coin de sa bouche, et parfois furtivement il passe dans son regard l’ombre du désespoir. Ses yeux s’assombrissent alors et personne ne peut s’y tromper : ce garçon est horriblement malheureux. Son hypersensibilité est tout aussi palpable Dans ses yeux, on peut y lire aussi bien le bonheur absolu que la détresse la plus profonde. Denis est excessif, en tout
Denis est tout cela à la fois et il provoque chez les filles des sentiments contradictoires allant de l’admiration béate au mépris, mais aussi de la considération à l’attendrissement en passant par le désir. Aucune ne semble ne pas succomber à son charme et pour moi, c’est un véritable problème. Jalouse et possessive, je supporte fort mal les regards d’envie qu’elles lui lancent, même si lui n’y apporte jamais de réponse en ma présence.
Quand je le vois ce soir, s’approcher de l’immeuble, mon cœur est entièrement rempli de bonheur. Il est là, uniquement pour moi. Je suis comblée, la plus heureuse des filles. Il faut dire que nous nous aimons, cette fois, c’est sûr. Nous parlons même de faire un bébé, d’ailleurs j’ai arrêté ma pilule. Et, peut être qu’on va même le commencer là ce petit, car pour nous deux, cela va être notre première nuit ensemble, ici, dans le canapé de Joëlle. Merci Joëlle !
Je l’aime mon Denis, autant qu’il m’aime. Il faut dire que nos parents ne nous ont pas fait de cadeau, et il a fallu ruser durant tous ces mois pour se voir en cachette. Les rencontres au bas du village ne sont plus possibles, on nous surveille alors il me récupère du côté du moulin et nous partons nous aimer ailleurs, souvent dans les ruines de Toulouse Le Château. On se retrouve aussi le samedi soir. Je prétexte d’aller chez la Béatrice ou chez la Françoise et je le rejoins dans la voiture sous le préau. Enfin, on se rejoignait là bas, parce que maintenant on ne le fait plus. La Jeanne nous a surpris une nuit dans l’auto. Denis, les fesses à l’air en train de me faire l’amour. Qu’est ce qu’elle nous a mis, sa mère. Elle m’a même traitée de salope, de petite pute et Denis de grand dégoûtant. Quand elle est enfin partie en claquant la portière, Denis et moi avons beaucoup ri. On s’en fout, nous, nous on s’aime.
Le mieux est le lundi matin, quand je me faufile tout habillée au creux de son lit, alors que ses parents dorment tout près. Quelle chance que leur appartement soit trop petit et que Denis soit obligé d’occuper cette chambre en dehors de chez eux ? Alors chaque lundi, je descends prendre le car bien en avance, mais c’est l’heure de la traite des vaches, mes parents ne s’en rendent pas compte. Je file à toute vitesse dans la rue principale du village, longe discrètement l’école, monte les escaliers de celle – ci le plus silencieusement possible, entre dans la chambre, ne quitte que mon manteau ou ma veste, ma jupe et mes chaussures et me glisse dans les bras de mon amoureux. Jamais nous ne faisons l’amour, mais lorsque je repars, mon maquillage laisse à désirer, vous pouvez me croire.
Vous imaginez ce que je ressens ce soir, à l’idée de passer ma première longue nuit avec mon Denis. Je joue à la grande et essaie de cacher ma joie, mais personne n’est dupe, et notre bonheur est si visible qu’il en est contagieux. Ma sœur et mon beau – frère s’isolent bien vite dans leur chambre pour nous laisser seuls. Je ne vous raconte pas notre nuit d’amour. Je fais d’elle une somme de souvenirs, la somme de nos souvenirs, la somme des siens et des miens.
J’ignore ce soir, qu’ils ne seront que les miens dans très peu de temps et suis sans souci.
Le bonheur est là, et je m’en imprègne, je m’en imbibe, je m’en nourris, je l’emmagasine.
Cette réserve de moments heureux me tiendra compagnie durant les décennies qui suivent, parallèlement à l’ignominie de mon futur.

Octobre 1975 : Dimanche

dix heures trente

Joëlle et Chantal viennent d’arriver de Dijon avec leur famille, à savoir pour toutes deux leur mari et leur premier enfant. Moi, je n’ai que dix – huit ans et je les trouve bien vieilles, voir même inintéressantes. Leurs préoccupations de petites épouses et mères me passent par-dessus la tête. Leur envie d’achat de meubles, bibelots, literie, vaisselle et compagnie me laissent parfaitement indifférente. Je les vois arriver malgré cela avec plaisir ; elles vont mettre un peu de vie dans la maison car il faut reconnaître que Chaumontel est devenu pas marrant du tout.
Ma mère vaque à ses occupations quotidiennes, m’accablant fréquemment de reproches, justifiées d’ailleurs. Je suis en particulier une « souillon », me dit-elle. Sans doute vrai, puisque je ne range rien, sans qu’elle me le demande, ne l’aide pas à faire le ménage spontanément, ne m’intéresse pas aux affaires de la maison, ni à la cuisine. Mes principales préoccupations sont d’ordre personnel, dirons – nous, et ma mère est bien loin de ces considérations.
Elle, ce qu’elle sait c’est : que j’ai loupé mon bac et que je ne fais rien ou pas grand chose à la maison ? De plus j’ai un caractère exécrable, je lui réponds, n’hésite pas à l’affronter pour tout. Elle en a marre, je le sens, le sais et m’en fiche. En fait, je l’exaspère et c’est tant mieux, car j’en ai autant à son service et moi depuis plus longtemps qu’elle. Qu’est ce qu’elle m’agace avec ses réflexions ! Tout y passe : mes vêtements, mon maquillage, et même mes cheveux. Evidemment ils sont longs et elle, elle n’aime que les coiffures à la garçonne, alors elle me saoule avec ces : « Tu me feras le plaisir d’enlever tes sales tifs de la brosse et de ramasser ceux que tu as mis par terre, t’as qu’à les couper, si tu n’es pas fichue de nettoyer derrière toi. » J’ai envie de lui répondre « Merde ! » Mais ce n’est pas le moment et je n’oserais pas de toute façon.
Quant à mon père, il passe ses journées à lire dans son fauteuil. Fini le temps des échanges sur les livres que nous lisions l’un et l’autre. Non, monsieur me fait la « gueule »ou ça y ressemble. Je ne suis plus la petite fille sage qui obéissait. Je lui tiens tête, et il n’apprécie pas et parfois j’ai droit à : « tais-toi! je t’ai dit de te taire ! » Sur un ton, mes amis, c’est quelque chose. Dans ces cas là, j’ai intérêt à me faire plus petite. Sa dernière trouvaille a été : « Interdit de sortir avec Denis Manard, sinon la porte! t’as bien entendu, la porte ! » Eh bien ! J’aimerais bien voir ça, que ce soit mon père qui me choisisse mes mecs. N’importe quoi ! De toute façon, ceux qu’il a vus ne lui ont jamais convenu. Ah si ! Erreur ! Un seul lui aurait bien plu.
Le pauvre, pas plus que moi n’y a jamais pensé. Il s’agit de mon copain Ebert .Certes Ebert est un mec bien. C’est mon meilleur ami. Je le trouve de plus très mignon. Il n’a que des qualités ou presque ; il est sympa, intelligent, courageux et a une forte personnalité quoique discret et calme. Quand je vous le disais : que des qualités ! En plus il est normalien comme moi. Ah ! Sûr que pour mon père, Ebert serait le gendre idéal. Alors de temps en temps, il m’en fait l’article et je sens bien qu’il aimerait vraiment que je le regarde , mon Ebert comme une amoureuse. Mais ! …. Je l’aime fort mon copain, très fort même. Je me sens super bien avec lui mais il me manque juste ce petit truc qui fait qu’on a le cœur qui s’accélère quand l’autre arrive. Quand je vois Ebert, je suis toujours contente mais n’en perds pas les pédales. Non, rien à faire, je ne suis pas amoureuse de lui, pas plus qu’il ne l’est de moi. Tant pis pour mon père. Il faudra qu’il s’accommode tant bien que mal de celui que moi, j’ai choisi.
Il se trouve que celui sur lequel j’ai jeté mon dévolu ne lui plait pas du tout. Il a beau être le fils de l’instituteur et celui – ci être l’ami de la famille, le garçon ne lui convient pas du tout. L’aîné, encore, ça passerait. Il travaille lui au moins et n’est pas un bringeur mais alors ce Denis, ah ! Pour sûr, il n’a pas grand chose pour lui! Primo, il fait la java, pas des petites javas, non des grosses qui ne passent pas inaperçues. Quand mon père le voit, certes de manière exceptionnelle, juste deux ou trois fois en tout et pour tout, mais ça suffit pour se faire une opinion, pas vrai, hein ! Je disais quand il le voit qui passe devant la maison pas très clair, voir titubant, il ne peut s’empêcher de penser : « quel raté celui-là ! » Et pour compléter le tableau, il est en chômage.
Ah ! Il a de la patience le Raymond. Mais lui, l’Armand Bacheley, il ne veut pas d’un gaillard pareil dans sa famille et son entêtée, va falloir qu’elle arrête ses âneries.
Cela n’est pas encore pour aujourd’hui que l’entêtée va se calmer. Non, là, elle est en train de faire signe à Gilou qu’elle irait bien faire un tour au café d’en bas. Gilles a vite fait de faire comprendre à Dédé que l’apéro ne serait pas de trop, aussi l’un des deux dit : « on va faire un tour » et moi d’enchaîner « moi aussi ». On est déjà dans la voiture qu’on entend encore les femmes crier : « et vous êtes là à midi, on n’attendra pas. »
On dirait des potaches prêts à faire un sale coup. Nous sommes contents d’être libres, tous les trois et on file vers chez Homard. Denis y est déjà sûrement à nous attendre, sinon nous nous paierons le culot de monter chez lui. Et voilà comment on vole quelques instants de bonheur ! Nous restons à refaire le monde une heure ou deux ; les tournées se succèdent et bien des fois, au retour à la maison, il vaut mieux que nous nous taisions car notre langue a une fâcheuse tendance à fourcher. Parfois même, une de mes sœurs, la plus attentive à ce moment là se rend compte de l’état de son conjoint et râle, mais cela ne va jamais bien loin et de ce fait ne nous empêche pas de récidiver. Une fois à Chaumontel, une fois à Commentaires ou Fletterans et même aussi chez Robert du bas à Chêne –Vert, mais quel que soit le lieu le même plaisir renouvelé, la joie de se sentir libre et jeune.


La rupture 1973 - 74 – 75

Durant ces trois années, mes amours avec Jean - Yves sont très tumultueuses .
Un jour avec, un jour sans ; ou plus exactement de nombreux jours avec et quelques-uns sans .
Mais ces quelques jours sans prennent de plus en plus de place. Je ne supporte pas les escapades de mon amoureux. Il a beau me dire que lorsque nous serons mariés, plus jamais il ne regardera d'autres filles la confiance que j'ai en lui diminue de jour en jour, descendant de plus en plus bas à chaque frasque. Je lui renvoie systématiquement l'ascenseur, flirte avec l'un avec l'autre quand besoin est, pour le rendre jaloux, ne couche toutefois jamais avec ces garçons là, rien n'y fait. Pourtant, dans mes conquêtes d'un jour, je rencontre des garçons bien aussi beaux que lui, voir même beaucoup mieux. Mais l'amour que j'ai pour lui ne passe pas.
Je me risque même à sortir avec ses copains. Le lendemain les garçons se font la tête, mais cela ne règle pas le problème. Quoique me faisant l'amour régulièrement, prenant le risque et le sachant de me faire un enfant, me jurant qu'il n'est amoureux que de moi, parlant mariage avec ma famille ( il dit par exemple à Gilles, quand nous serons beaux - frères, nous ferons ci ça etc ), venant regarder, durant de longues soirées la télé chez pépé et mémé en me tenant la main..., malgré tout cela Jean - Yves reste volage. Un jour, en ayant sans doute marre de tous les reproches dont je l'abreuve, il va même jusqu'à me dire : "tu sais pas, on va faire une pause tous les deux. " Cette situation me pèse tant que je ne me bats pas pour le retenir et nous reprenons notre vie chacun de notre côté pendant presque un an. Je me trouve plein d'amoureux, dont Michel et Denis Manard mais aussi Daniel Fertheli , qui ressemble à Daniel Guichard comme deux gouttes d'eau et qui meurt en 1976 dans un accident de moto en rentrant du bol d'or et une multitude d'autres, tous traités de la même manière : Je ne donne que le minimum !
Pendant que moi je papillonne , monsieur Meraux file le parfait amour avec Monique Favre. Je le vois passer devant la maison quand il va la rejoindre, un véritable crève cœur à chaque fois. Je pense toujours à lui, voir plus que ça, il obnubile mes pensées. Je ne vais plus au volley, de peur de le rencontrer, mais vais au bal, non plus le samedi soir comme les années précédentes mais le dimanche après – midi. Quand je le rencontre par hasard, bien sûr, il me salue mais sans plus. Jusqu'au jour, où, je craque pour de bon. Je n'en peux plus de la savoir avec cette fille, d'autant moins que mes beaux – frères et d'autres me charrient. Mon père s'en mêle : « il paraît que le grand rouquin s'en est trouvé une autre, me dit -il en se moquant un peu. » Jean – Yves n'a jamais été roux mais châtain. Pourquoi me dit – il ça ? A t’il compris que je me morfonds pour cet homme et cherche t - il simplement à me dégoûter de lui en le dénigrant ? Toujours est – il que je suis blessée profondément. Mon amour propre est mis à rude épreuve. Ce jour là, je le mets dans ma poche avec mon mouchoir dessus et prends mon courage à deux mains. J'écris à Jean – Yves. Juste une toute petite missive de rien du tout avec dedans :
« REVIENS, C'EST AUJOURD'HUI OU JAMAIS » CLAUDE
Et j'attends.
Le lendemain, rien ! je suis convaincue qu'il a eu mon courrier et qu'il a choisi
Le surlendemain, dix-huit heures : je suis avec Marie – France à la maison dans ma chambre. Elle m'a fait des couettes très hautes, on dirait un chien. Je ne suis pas en forme, trop déçue. Tout d'un coup, le bruit de la deux chevaux. « Il va la retrouver, sûrement » lui dis- je. Mais la voiture ralentit, je n'en crois pas mes oreilles. Je dévale quatre à quatre les escaliers et prends juste le temps de dire discrètement à mon amie : " va -t'en, à bientôt, j'te raconterai ." Sans se poser de question, elle enfourche son vélo et s'en va. Moi, je rejoins Jean – Yves. J'ai les jambes en coton, je tremble de partout et je peux à peine parler. J'ai peur de ce qu'il va me dire. Je crains le pire, une dernière explication. Je n'ose pas même le regarder et c'est donc sans un regard que je lui dis bonjour.
« On ne s'embrasse plus ? » Me dit – il alors. Je lève les yeux sur lui .Surprise! Il sourit. Le plus beau sourire que je n'aie jamais vu. Un sourire qui me transforme en un quart de seconde. Je rêve, je plane, je ne sais plus où j'en suis, je suis sûre... Le bonheur ! Le bonheur absolu ! Dans toute une vie, on assez d'une main pour compter les moments d'une telle plénitude
Devant la maison de mes parents il m'embrasse passionnément et c'est reparti comme avant. Malheureusement, c'est reparti tout à fait comme avant. Jean – Yves reprend ses habitudes de me tromper et moi de pleurer
Avril 1975 : Je suis au bout du rouleau ; je n'arrive plus à travailler. Je passe mon bac dans les semaines à venir et je ne fais plus rien. Je ne dors plus, je ne mange plus et ce samedi, un samedi pas comme les autres, j'arrive chez mes parents, je balance mon sac sur mon père et m'enferme à clé dans leur chambre. Ma mère parlemente, ce n'est pas du tout mon style, ce comportement. Elle devine que c'est grave et me prend un rendez – vous chez un psychiatre. Le soir même, j'annonce à Jean – Yves que c'est définitivement terminé. Il n'en revient pas, il ne s'y attendait tellement pas, si convaincu que je suis à lui. Il essaie de discuter mais je reste ferme. Je ne veux plus, j'en crève... J'ai mal partout, cela m'étouffe et je le quitte ainsi sans un regard sur le passé.
Début juin, j'ai un zona, et je suis sous haute dose d'antidépresseurs. Je continue d'aller au lycée, mais suis somnolente toute la journée. Ce zona me fait mal. Je pense souvent à en finir, les antidépresseurs me tenteraient bien, mais je n'ai pas le courage.
Denis Manard, lui, est en chômage. Son état ressemble étrangement au mien. Lui aussi prend des médicaments pour tenir. Alors le samedi, nous prenons l'habitude pour moi de réviser au bord du Doubs, pour lui juste de m'y accompagner. Lui se raccroche à moi et moi complètement déstabilisée m'accroche à lui. Nous parlons, ou plutôt je parle des heures et des heures sur la plage de Petite – Poire. Denis écoute et me console. Je ne révise pas, je m'en fiche royalement.
Nous embrassons quelques fois aussi. En fait nous apprenons à nous aimer, mais je ne sais pas encore que je vais éprouver pour cet homme une véritable passion, qui m'anéantira pendant des décennies.
Je passe quand même le BAC et échoue. Il me manque un point. Il faut dire que ce dimanche avant l'oral d'allemand, Colette Simarre, la tante de Denis s'est noyée dans le Doubs. Colette est aussi et surtout une amie intime de la famille. Geneviève, sa fille, est ma copine. Quoiqu’un peu dans mon monde à moi, je suis perturbée très profondément par ce décès. Denis est effondré, il adore sa tante qui est aussi sa confidente. Moi aussi, je pense à mourir. Cela va mal
La sanction de mon échec au bac est immédiate. Mon père m'annonce : « A partir d'aujourd’hui, tu n'auras plus un sou de nous. » Jusqu'alors ils finançaient mes vêtements et mes voyages. Je vais devoir me débrouiller et c'est ainsi que je me retrouve pionne au pair à la rentrée scolaire de septembre 1975. J'ai 18 ans, et à partir de ce jour je deviens autonome, financièrement s'entend, car mes parents m'hébergent encore pendant tous les week-ends et toutes les vacances. De ce fait, ils gardent toute autorité sur moi ou presque.
Cela se passe si mal que je pars chez Joëlle à Lyon. Là je vais mieux. Je travaille à sa place pendant ses congés annuels chez un dentiste, qui prend la précaution de me ramener en alpine, s'il vous plaît, chaque soir chez ma sœur. Je crois bien que le fameux docteur Terré nourrisse quelques espoirs à mon égard, mais parfois il faut être un peu idiot et ne pas comprendre. En attendant, je me sens bien chez lui et reprends le moral. Les médicaments doivent commencer à être efficaces et le souvenir de Jean – Yves que je ne vois plus est moins cuisant
Ma sœur m'emmène chez un médecin qui me prescrit la pilule et c'est avec un peu d'argent en poche que je reprends le chemin du lycée pour refaire une autre terminale après bien des hésitations et un coup de gueule de mon père.