l' histoire de claude : juste sourire

Pas toujours facile la vie ! Il faut pourtant continuer de sourire...JUSTE SOURIRE

vendredi, novembre 10, 2006

La dialyse de papi Armand

Dès ma naissance, mon père tombe malade ; au départ une toute petite angine, qui devient vite une grosse, et qui faute de soins se transforme en néphrite. Papi est un homme qui aime le travail et en particulier son travail, qui n’a pas peur de l’effort mais qui ne sait pas non plus se ménager et prendre soin de lui. Je le comprends parfaitement puisque je lui ressemble sur ce point comme deux gouttes d’eau. C’est très bizarre : quand un travail est à faire, on est obligé de le faire tout de suite et le plus vite possible, on n’a pas le choix. Ce n’est plus nous qui décidons, pas moyen d’y échapper. C’est agaçant. Sans doute notre nature ! Nous savons parfaitement que ce n’est pas très intelligent, parfois même carrément bête et risqué, mais ne pouvons nous empêcher de relever le défi.
Voilà, c’est ainsi que mon père abrége sa vie de moult années . Quelle grossière erreur dont on ne peut même pas le tenir responsable, puisqu’il a agit juste en fonction de ce qu’il est !
Enfin après une néphrite avec crise d’urémie, mon père se retrouve cloué au lit pour un moment. Dès sa remise sur pied, il repart travailler comme un bagnard à la ferme, comme si de rien n’était. Le dégât sur les reins est déjà fait.
Au fil du temps, il s’amplifie tant et si bien que, quand j’atteins l’âge de quatorze ans, mon père est hospitalisé à Lyon. A son retour, on le déclare invalide à cent pour cent et de ce jour il doit changer de vie.
Pour commencer, il suit un régime alimentaire des plus stricts puisque sans sel. Pas un peu sans sel, non tout ce qui contient du sel est interdit. Pas de charcuterie, pas de conserve, pas de fromage. A la place : du pain sans sel, du riz et encore du riz, des féculents tous plus fades les uns que les autres et toute la famille apprend à manger sans sel pour ne pas le tenter. L’entourage proche s’adapte et la transformation des goûts est rapide. On s’y habitue si bien que lorsque j’arrive à l’âge adulte, je trouve que tout ce que je mange en dehors de chez ma mère n’est pas bon, trop salé et que jamais quand je cuisine moi-même, je ne pense à assaisonner.
Le changement dans sa vie ne s’arrête pas à cela. C’est la retraite anticipée de dix années et mon père se transforme en un lecteur plus qu’assidu puisqu’il dévore plusieurs livres par semaine et cela jusqu’à sa mort. La lecture devient sa principale activité, couplée d’un peu de jardinage. Il n’a que quarante neuf ans.
Grâce à ce régime, et aussi à une tonne de diurétiques il survit plutôt bien, par rapport à ce qui l’attend pendant une quinzaine d’années.
Mais en 1987, les choses se gâtent. Les analyses deviennent de plus en plus catastrophiques et les diurétiques ne sont plus efficaces. Mon père devient tout bouffi et de plus en plus amorphe jusqu’à être totalement épuisé, moment que les médecins attendent pour le dialyser. Un rendez – vous est fixé mais une huitaine de jours avant, quand j’arrive chez mes parents, je suis choquée par l’état de mon père.
Je sais qu’il doit être couché pas très en forme, mais dès que je l’aperçois dans son lit, je comprends qu’il y a véritablement péril en la demeure au sens propre du terme. Il est renversé sur son oreiller la tête pendante, les yeux clos et j’avoue qu’à ce moment là je pense qu’il ne passera pas la nuit. Je panique donc, tout du moins à l’intérieur de moi, car je ne laisse rien paraître, ni à ma mère, ni à lui.
Je m’approche tout près de lui et lui dis : « dis donc, tu vas tomber là, t’es tout tordu, redresse toi voir ! » Aucune réaction ! Je regarde ma mère, qui elle ne semble pas plus alarmée que ça.
M’adressant à elle, je lui dis : « c’est pas la forme, dis donc ! » Elle en convient et tourne les talons ; ses yeux sont pleins de larmes. Je redresse tant bien que mal mon père, mais il glisse presque immédiatement à nouveau sur le côté et je dois le caler pour qu’il ne chavire pas du lit.
Alors, là, ma décision est prise. Je dois faire en sorte qu’il soit dirigé sur l’hôpital dans l’immédiat. Ma mère est affairée à la cuisine ; en fait elle tourne en rond, bien trop préoccupée pour pouvoir faire quelque chose. Je m’assieds donc et lui demande d’en faire autant. « Dis, je le trouve très, très mal ce soir ; on ne peut pas le laisser comme ça. Il faut l’emmener tout de suite à Dijon. » Sa réponse est immédiate. C’est un refus catégorique, il ne doit y être hospitalisé que la semaine suivante, il faut attendre ; les médecins l’ont dit. J’insiste. Elle se fâche. Je pars donc chez moi pour appeler ma sœur Chantal au secours. Je lui explique que si je ne pars pas dans l’heure pour l’hôpital, notre père va mourir avant la fin de la nuit et qu’il faut qu’elle intervienne immédiatement auprès de notre mère. J’ignore ce qu’elle lui raconte, mais elle est efficace. Une demie – heure après, nous sommes prêts à partir sur Dijon. Jean – Michel est mis à contribution et tous deux nous traînons mon père jusqu’à la voiture. Avant que je ne l’installe sur la banquette arrière, tant bien que mal, je surprend le regard qu’il porte à sa maison. Dans ses yeux, on lit « l’ADIEU » ; je sais qu’à ce moment précis, mon père pense qu’il ne reviendra pas à Chaumontel autrement que « les pieds devant », dirait – il. Pour lui, nous l’emmenons mourir à l’hôpital. Assise à ses côtés, Jean – Michel conduisant, ma mère étant à la place du mort, je passe un voyage terrible à redresser mon père qui s’affale sur moi à tout moment. Il a le teint livide, voir un peu verdâtre. Impressionnant !
Pendant ce temps, ma sœur fait les démarches auprès de l’hôpital pour qu’on l' accueille sans problème .
Il est entendu qu’elle va le prendre en charge dès notre arrivée chez elle, mais dès qu’elle le voit dans la voiture, elle saisit instantanément l’état de gravité dans lequel il se trouve et elle prend juste ma place pour filer aux urgences. Mon père est dialysé pour la première fois dans l’heure qui suit. Il était temps.
Nous entrons alors dans le monde de la « DIALYSE » ; je dis nous, car bien sûr mon père reste le premier concerné mais ma mère et moi – même allons vivre cette chose là, que je ne sais comment qualifier, en même temps que lui.
Cela va durer neuf années, neuf années pendant lesquelles l’angoisse ne va pas me quitter. Mon père va dialyser trois fois par semaine et les heures où il est branché font partie aussi de ma vie. Elles sont source de soucis. Je ne suis pas consciente que j’en arrive à ne pas vivre normalement, avec la peur que cela se passe mal en permanence et que ce n’est pas normal et m’en rend compte qu’après son décès, quand cela cesse enfin. Il faut dire que je prends part activement à la dialyse. Pendant des années, je me refuse à contrarier mon père lorsqu’il me sollicite pour l’emmener le mercredi faire les bilans. Que d’heures passées à l’attendre dans les couloirs, à essayer de le sécuriser quand il a peur, car il lui arrive à lui aussi d’avoir peur. Que de fois nous nous sommes interrogés sur son devenir ?
Tout au début, nous avons trouvé, papa et moi des solutions aux problèmes qui peuvent survenir.
La première est : comment faire pour échapper à l’hôpital ? Ce sont les médecins qui proposent la dialyse à domicile. Gros avantage pour mon père mais gros inconvénient pour ma mère puisqu’elle va devoir se transformer en infirmière avec toutes les contraintes et les angoisses en prime. Dans un premier temps, elle refuse catégoriquement, ce qui se comprend tout à fait car ce qu’on lui demande est difficile et lourd à supporter. Toutefois je n’abonde pas dans son sens, car entre le mieux pour mon père et le sien, il va de soi que je choisis celui de mon papa. J’entreprends donc de la convaincre, son époux s’y refusant. Il ne veut pas la supplier. Moi non plus. Rien n’y fait, excepté en dernier recours la menace de m’arrêter de travailler pour m’en occuper moi – même. Elle sait que je le ferai s’il faut et cède enfin.
Ce problème réglé, le suivant est tout aussi important. Il s’agit de savoir ce qui se passe en cas de disparition de ma mère. Je m’engage à prendre mon père en charge, chez moi, l’installant dans une des chambres à côté de la salle de bain, m’arrêtant de travailler bien sûr et lui louant sa maison pour compenser le manque à gagner. Cette décision prise, il est rassuré car il sait que jamais je ne reviendrai sur mon engagement. Lourde responsabilité que je n’aurai jamais à assumer ; Dieu merci !
La dialyse se met donc en place à Chaumontel, avec des bilans mensuels à l’hôpital de Lole.
Mon père ne peut pas cependant toujours dialyser à domicile et est pris en charge à chaque soucis supplémentaire en auto dialyse de jour à l'hôpital de Dons. Ma mère n’est plus mise à contribution et mon père se branche en compagnie d’une demie – douzaine de malades comme lui, qui deviennent des copains au fil du temps. Les médecins, les infirmières entrent dans sa vie et de ce fait dans la nôtre, y prenant d’ailleurs de plus en plus de place.
Il faut dire que c’est un malade que tout le monde aime bien. Il est très sociable, parle volontiers de tout car cultivé et intelligent, ne se plaint jamais, sait écouter et échanger en se livrant. Ainsi Célinou est connu comme le loup blanc au centre d’auto dialyse, comme je le suis à Lole. Les infirmières savent combien j’ai de filles, où elles en sont à l’école. Je trouve ce service très accueillant, très humain mais bon, cela reste l’hôpital quand même, où on préfère ne pas aller.
Pendant les premières années, la dialyse ne se passe pas trop mal avec des soucis tout de même parfois, le plus important étant le changement de fistule, indispensable pour pouvoir introduire les aiguilles qui sont d’une taille impressionnante. Elles sont implantées pour soulager la veine et finissent par se boucher. Une implantation nouvelle suscite une opération locale, pas intéressante du tout, surtout quand ça ne marche pas mieux après et qu’il faut recommencer.
Ainsi cette fois – ci, impossible de parvenir à placer cette fistule.
Je vois mon père remonter en chariot du bloc opératoire pour la troisième fois en une semaine, cadavérique. Il a mal, très mal et on sait déjà que ça n’a pas marché ; il va encore falloir recommencer J’entends dans le couloir le chirurgien, qui ne me connaissant pas laisse échapper furieusement un commentaire qui me glace « évidemment que ça ne marche pas, vous m’envoyez un type qui a les artères complètement foutues. » C’est au médecin de la dialyse qu’il s’adresse mais cela ne m’empêche pas de le rejoindre au pas de course pour lui demander de s’expliquer et lui faire savoir qu’il n’aura plus à se plaindre de l’état de mon père, car je demande qu’il soit expressément transféré sur Dijon. Le docteur de dialyse acquiesce et dès le lendemain, papa est opéré au bocage. REUSSI ! Soulagée ! Lui aussi !
Et la dialyse repart pour un tour, mais dégrade les artères et les veines au point qu’un jour, il s’avère lors d’un dernier bilan qu’il va falloir surveiller ça de très près.
La surveillance est peu longue avant l’annonce du diagnostic : artères coronaires fichues ; il faut opérer.
Mon père apprend cela à l’hôpital de Lole, m’appelle dans ma classe pour me l’annoncer : « voilà, me dit – il, ou je me fais opérer et j’ai peu de chances de m’en sortir ou je ne me fais pas opérer et je vais mourir. » Je suis sidérée et reste quelques secondes sans voix . Il en profite pour ajouter « et je veux pas que ta mère le sache ! »
Alors là, je réagis : « En effet, c’est super simple de cacher une opération à cœur ouvert ! Bien sûr que si, qu’il faut lui en parler ! » Mais lui ne l’entend pas de cette oreille et m’annonce qu’il n’est pas décidé à se faire opérer : trop de risques, trop dur. Je parlemente lui expliquant qu’il n’a pas le choix, qu’il n’a pas le droit, que ça a au moins une chance sur deux de marcher, que dans le cas contraire on ne l'opèrerait pas à cause du prix. J’invente et trouve des arguments, tant et si bien qu’enfin il se décide à accepter et l’opération et que j’en parle à ma mère.
A cette nouvelle, aussi édulcorée que possible, ma mère ne cille pas, accepte en apparence mais intérieurement, elle est terrorisée autant que lui et l’opération est programmée. Ce sont mes sœurs qui vont prendre les deux parents en charge, surtout Chantal qui va loger ma mère chez elle durant des mois, l’emmenant à l’hôpital quotidiennement, enfin ..........Elle ne l’oubliera jamais.
Comme prévu, l’opération est lourde. Trois pontages. Service de réanimation pendant soixante douze heures au moins. Mais mon père est un dialysé. Les reins n’éliminent pas les produits qu’on lui injecte et au bout de quarante huit heures, il est complètement dingue. Il injurie les médecins et infirmières, refuse de voir ma mère, l’insultant-elle aussi, tout comme ma sœur aînée. Nous sommes le vingt quatre décembre au soir. Une infirmière m’appelle au téléphone : « Vous êtes bien la fille de monsieur Bacheley Armand, Claude ? Si oui, sachez qu’il ne cesse de vous réclamer et refuse tout et tout le monde » Je pars évidemment immédiatement avec Jean – Michel voir ce qui se passe. Je ne suis pas déçue ! Habillée des pieds à la tête avec des vêtements stériles je suis conduite par une infirmière jusqu’à la porte. J’entre alors dans une salle immense comme une salle de classe. Il y a une vingtaine de lits tout autour séparés les uns des autres par des draps tendus. Impressionnant. Un bruit là dedans ! Des machines qui ronronnent, des gens qui crient et parlent en dormant, d’autres attachés avec des sangles. Je me sens bien petite là au milieu et j’ai mal au ventre. Je me mets à la recherche de mon père. Je regarde les malades les uns après les autres mais ne le trouve pas. J’interpelle une infirmière et lui explique. Avec un petit sourire, elle m’emmène auprès de lui. Incroyable ! Je ne le reconnais pas ! Il a les cheveux en l’air, pas d’appareil dentaire, les yeux cernés, tout noirs jusqu’au milieu des joues, le regard fou, torse nu. Il est très agité et gesticule dans tous les sens. S’adressant à l’infirmière, il lui jette à la figure : « t’inquiète, salope, je t’ai repérée, tu vas me le payer ! » Je n’en reviens pas. Je m’excuse auprès de cette dame et m’approche du lit : « Eh bien ! Dis donc ! En voilà un langage ! Qu’est ce qui se passe ? Mon père me fixe et me répond : « enfin te voilà il faut que tu m’emmènes et tout de suite ! Ce sont des charlots, ils m’ont coupé la jambe et pas opéré du cœur. Et se soulevant du lit, il me toise en me disant, avec une autorité incroyable : « allez, aide-moi, on s’en va ! » Il essaie de descendre du lit, me laissant par la même occasion l’apercevoir dans toute sa nudité. J’ai bien du mal à le retenir et dois le menacer de le faire attacher s’il n’écoute pas. Il se calme un peu. Alors doucement, calmement, je lui prends la main pour lui faire sentir la cicatrice qu’il a sur le thorax, lui expliquant qu’il a mal a la jambe parce qu’on lui a retiré des veines pour ses pontages, lui certifiant qu’il a bien été opéré comme il convient. Je le coiffe. Il me demande de lui passer de l’eau de toilette sur le visage. Ses yeux sont toujours affolés mais il est plus calme. Je le rassure aussi bien que je peux, lui rappelant qu’il va dialyser le surlendemain, que son corps est plein de produits toxiques et que c’est pour ça qu’il se sent si mal. Il a peur, cela se sent. Je m’engage donc à venir avec lui pour la première dialyse après l’opération du cœur. Au moment de partir, il s’agite à nouveau, me supplie de l’emmener avec moi et je le quitte après bien sûr un refus catégorique, demandant à une infirmière de surveiller qu’il ne tombe pas, car il saute hors du lit.
Pendant l’heure du trajet de retour, je suis très perturbée et ne parle que de ça avec Jean – Michel et me prépare à une courte nuit et à une journée de Noël chez Chantal. Le lendemain, à nouveau retour sur Dijon pour la dialyse sous haute surveillance
Je retrouve mon père installé derrière deux paravents dans une pièce qui semble être une salle de réveil. Plusieurs infirmières s’affairent et surveillent normalement la dialyse. Mon père a retrouvé en même temps que sa machine tous ses esprits et c’est avec soulagement que ma mère apprend que tout va bien. Rassurée très peu de temps, car le médecin qui a opéré mon père nous attend dans son bureau pour nous donner son appréciation sur le cas « Bacheley ». Nous apprenons alors que les artères des jambes ne sont pas en meilleur état que celles du cœur. Ma mère le voit déjà amputé, mais le chirurgien se veut rassurant en laissant entendre que la mort pourrait bien survenir avant une nouvelle opération aussi importante et qu’il espère bien que ce qu’il vient de lui faire va lui permettre de survivre un long moment …
Sorti de l’hôpital, mon père va en rééducation pendant trois mois. Bravo Chantal ! C’est toi qui va encaisser le plus dans cette hospitalisation là. Moi je vais lui rendre visite, deux fois par semaine et l’appeler quotidiennement. Je suis tant habituée à m’en sentir responsable que j’ai du mal a apprécier la relève de ma sœur.
A son retour, avec dix kilos en moins, il reprend le cours de sa vie avec ses trois dialyses par semaine. Mon père se plait à dire « Une vie à mi – temps » mais « quel mi – temps ! » Moi, je dirais plutôt
« Quel optimisme et quel courage ! ».
Les rencontres avec Jean – Claude

Me devant de ne pas laisser totalement dépérir mon époux et ne cherchant pas la bagarre chez moi, je mets en place un système de tricherie qui va me miner pendant des années. De nature, je crois que je suis foncièrement honnête, dans tous les sens du terme et le mensonge pour moi n’est pas le procédé que j’utilise avec adresse et bonne conscience. Je déteste mentir, et de ce fait manque même souvent au quotidien de diplomatie. Là, en l'occurrence, face à mon mari, je sens bien qu'il y va de notre intérêt à tous que je me taise, voir même que je mente, mais cela me pèse vraiment. Je n'ai pas particulièrement envie de lui faire du tort , mais je dois faire de sérieux efforts pour rester à ses côtés et en fait cette situation me tue à petit feu Je dors de plus en plus mal , sur le canapé , la plupart du temps , ne pouvant pas supporter la promiscuité de son corps .
Ainsi, petit à petit, à la maison, c'est devenu l'enfer : Sans cris, sans dispute, juste un silence de plomb.
Je rencontre donc Jean – Claude le plus discrètement possible, ou tout du moins je le crois, car je ne peux m’empêcher de passer chez lui pratiquement tous les matins et tous les soirs. Il y a déjà quelques mois que nous sommes ensemble et c’est l’amour fou, un besoin de se voir, de se parler, de se toucher, enfin comme tous les amoureux. En ce qui me concerne, on ne peut même plus appeler ça de l’amour, c’est nettement supérieur. Quand je ne suis pas avec lui, je ressens un manque tel que j’ai mal physiquement. Je passe mon temps à attendre le moment de le retrouver. J'ai même du mal à travailler, à me concentrer sur autre chose que lui.
Les mercredis, samedis et dimanches, tout comme les jours de vacances deviennent une galère, au point de tomber réellement malade Ainsi, dès le premier jour des vacances, quelles qu'elles soient, je m'offre un lumbago. Le médecin est convaincu que c'est le stress qui provoque ça et préconise plus les calmants que les anti-inflammatoires. Je vais mieux dès que j'ai la certitude de pouvoir rencontrer mon amoureux. Mais ces jours là, il faut ruser pour se retrouver. Alors nous nous fixons des rendez – vous un peu partout. Cela peut aussi bien être à Lole, Dons, Fletterans qu’à Pesteux, Laussin et nous partons de là pour faire des grandes balades ou des plus petites selon le temps dont nous disposons. Ainsi nous visitons Le zoo de Bâle, les Dombes, L’Alsace, Belfort etc. et toujours en mentant bien sûr. Nous nous offrons même le luxe de passer une nuit à l’hôtel à Ornans, notre première nuit à dormir ensemble. Je le retrouve deux fois par semaine chez Marie – Annick qui est devenue notre complice. Nous passons de superbes soirées chez elle à discuter tous les trois en buvant le café jusqu’à des heures impossibles. Elle pousse la gentillesse jusqu’à nous prêter une chambre dans laquelle nous nous isolons et sommes heureux.
Nous partons deux jours à Paris en train. Officiellement je suis avec ma copine en réunion. Elle, elle y va réellement, moi je passe mes journées et mes nuits avec Jean – Claude, courtes certes car nous visitons la capitale évidemment. Je ne suis pas trop à l'aise ; j'ai toujours peur qu'il arrive un problème pendant que je suis absente de la maison, mais ne peux m'empêcher de vivre ces moments là.
Certains parents d'élèves n'apprécient pas notre liaison qu'ils devinent et nous mettent des bâtons dans les roues, ou tout du moins essaient. En fait, il ne s'agit que d'une famille. Monsieur m'a draguée effrontément lors du souper dansant sans la moindre pudeur et comme cela n'a pas marché, il est furieux. De son côté, Madame s'est faite remercier par Jean – Claude. Elle non plus n'est pas satisfaite. Tous deux s'allient donc pour nous poser problème et le mari arrive le matin de la fête de l'école menacer Jean – Claude de faire boycotter la journée par la plupart des parents si j’y viens avec mes élèves. Jean – Claude ne cède pas à la menace et il ne se passe rien, le grossier personnage n'est pas suivi dans sa démarche par les autres familles.
Toutefois, Jean – Claude et moi n'avons pas trouvé cet intermède très sympathique. Nous essayons d'être plus prudents et d'espacer mes visites à l'école de Tasmaniens, mais au bout de quelques semaines, contre l'avis de Jean - Claude, je reviens à mon rythme premier. J'ai beaucoup trop besoin de lui pour pouvoir m'en passer. Je vais tellement mal. Je suis angoissée, une boule à l'estomac qui me tale en permanence Opprimée, j’étouffe. J’ai mal à l’estomac. Je me sens exténuée. J’ai des sueurs froides. Je vais réellement mal. J’éprouve à présent le besoin permanent de me caler dans les coins, de ne plus voir personne . Plus envie de rien ! Crises de tétanie ! Cela va mal. Je consulte alors le médecin qui me donne des antidépresseurs. Six mois de traitement inefficace ! Le docteur s'interroge et me propose, tout en continuant le traitement, de faire mon frottis annuel avec quelques mois d'avance, sait - on jamais.
Pourquoi pas ? Je m'en fiche totalement, cela m'indiffère.
Mais le lundi qui suit, changement de programme ! Il est dix neuf heures quand le téléphone sonne. Toute la famille est à table et nous en sommes au milieu du repas. C'est moi, comme d'habitude qui vais répondre dans le hall.
C'est mon docteur. Je suis étonnée, il ne m'appelle jamais, mais pas plus que ça. Pourtant ! Il m'annonce alors qu'il a reçu mes résultats d'analyse, que celles – ci sont moins satisfaisantes qu'il le souhaitait et que de ce fait je dois aller voir un spécialiste. Il a d’ailleurs pris le rendez – vous pour dans deux jours. Sur le coup, je ne réalise pas trop ce qu'il est en train de me laisser entendre, raccroche mais rappelle aussitôt car je viens de comprendre : Cela ne peut être que grave si le rendez – vous est pris par lui et pour tout de suite.
Je ne me suis pas trompée : A ma question : « docteur ai – je le cancer ? » , Il me répond « oui, mais...... » tout un baratin que je n'entends même pas. Je raccroche à nouveau et retourne vers les miens. Personne ne pose de questions, je ne dis rien. Par contre, je ne peux pas avaler une bouchée. A la fin du repas, je m'empresse de débarrasser, d'envoyer les enfants au lit et d'annoncer la nouvelle à mon mari. Aucune réaction ! Une fois couchée, ma première réaction est de pleurer. Je trouve ça « dégueulasse » d'avoir à nouveau un gros problème. Déjà Denis, cette fois cette saleté ! Ça fait beaucoup, alors je pleure de rage, de désespoir aussi. J'ai la trouille, la trouille d'avoir mal, mais aussi la trouille de mourir. Je ne ferme pas l'œil de la nuit. Je réfléchis. Que va devenir Céline, si ça tourne mal ? Les deux autres ont leur père mais elle. Il me faut une solution et immédiatement. Ne pas savoir est trop angoissant. Après avoir peser le pour et le contre, j'opte pour la suivante : Je vais demander à ma sœur aînée si elle accepte de la prendre chez elle si je viens à décéder et faire les démarches nécessaires au plus vite.
Mercredi matin, à Lole, vers le docteur Foch, une femme extraordinaire : dessins à l'appui, elle m'explique. Je subis une biopsie Un centimètre cube, me précise t'elle, à sectionner sans endormissement. Je pense qu'elle plaisante, car je ne sens rien, enfin presque, juste un grand tiraillement à un endroit mais celui – ci très douloureux.
Nous attendons à nouveau les résultats une dizaine de jours. Ils sont catastrophiques. J’ai le col de l'utérus atteint aux trois quarts et cette saleté a tendance à progresser en profondeur, côté vessie. C'est la panique à bord. Il s'agit de faire très vite. Je ne ressens pas autant que le médecin l'urgence de l'intervention, dans la mesure où j'ai une bien trop grande peur au ventre pour pouvoir encore prendre conscience de la gravité et l'ampleur de la maladie et j'essaie donc de parlementer pour ne pas me faire opérer avant les vacances de Toussaint, sous prétexte que j'ai commencé mon programme de lecture et qu'il faut que je sois là encore quelques jours. Le docteur est dans l'obligation de me mettre les points sur les i « il y va de votre vie, me dit – elle, c'est une histoire de micron ; si la vessie est atteinte, il va falloir de la chimio à haute dose et tout de suite. Pas le temps d'attendre. L'intervention chirurgicale est programmée la semaine suivante à la clinique La Ferté de Dons, sous péridurale.
Je me retrouve au bloc, consciente de ce qui se passe autour de moi. Je refuse le casque de musique classique sur les oreilles et suis donc la conversation des médecins, très décontractés d'ailleurs. Ils passent leur commande de matériel tout en opérant. Je vois aussi ce qui se passe, quoique ayant un grand drap tendu entre eux et moi ; En effet, le socle d'une énorme lampe fixée au plafond fait miroir. Bien sûr, je ne suis pas privée de l'odeur, et là, je vous assure : on se croirait à un barbecue. Réellement ! Le seul petit problème est que c'est moi qu'on grille. Mais je ne sens rien. C'est pour le moment le principal.
A la fin de l'opération, le chirurgien me montre ce qu'il m'a retiré : un minuscule entonnoir tout rose, qui ressemble à ceux dont on se sert pour transvaser les parfums. Comment croire qu'une si petite chose peut nous entraîner dans la tombe ?
Ramenée en salle de travail, je suis abandonnée. J'entends pendant un moment du va et vient autour de la pièce où je me trouve, puis plus rien. J'en profite pour m'examiner : J'ai les cuisses et le ventre complètement gelés quoique couverte, totalement froids. Cela me fait penser à un cadavre. Un goutte à goutte s 'écoule à priori normalement dans mon bras. Rien à signaler. Je somnole jusqu'au moment où je prends mal au ventre ; Il est d'ailleurs tout gonflé. Je cherche la sonnette. Il n'y en a pas. J'appelle : « hé, s'il vous plaît ! » Personne ! et le mal de ventre s'amplifie. Je panique un peu, car je ne peux pas bouger ; je suis comme paralysée et de ce fait contrainte à rester couchée. J'attends, encore et encore. Le mal de ventre est maintenant intense. Enfin, j'entends raisonner des talons dans les escaliers. J’appelle évidemment aussi fort que je peux : « s'il vous plaît ! » La voix qui me répond, n'est pas celle que j'attendais. Elle m'est très connue : « attends, j'arrive ! » Il s'agit de ma mère. Ma belle - sœur la suit par derrière. Je ne les salue pas. J'ai trop mal. « Appelez vite une infirmière, vite ! » Elles ne se posent pas de questions et filent vers l'étage. Quelques secondes plus tard, elles reviennent au rythme accéléré avec une infirmière qui n'en croit pas ses yeux quand elle découvre que personne ne m'a mis de sonde bien que j'ai un pansement vaginal et un goutte à goutte. J'ai la vessie prête à exploser. Elle s'occupe de moi et tout va bien . Merci Maman !
Je suis remontée dans ma chambre. Mes deux visites ne s'attardent pas et sont relevées par Jean – Michel qui m'explique que les filles campent chez Marie, contrairement à ce qui était prévu. Normalement il devait les récupérer, mais il a décidé de changer la chaudière pendant mon absence. Bien choisi, le moment ! mais enfin !
Jean – Claude arrive peu de temps après, m'embrasse. Ma voisine de lit, une vieille bigote, qui passe son temps à marmonner des prières semble effarée. La pauvre n'y comprend rien : en moins d'une heure, j'ai eu deux visites : Mon mari et mon amant. La pauvre semble perturbée et elle me regarde d'un drôle d'air. Je m'en fiche
Le surlendemain, mes trois petites viennent me voir. Je suis super contente de les retrouver et beaucoup moins au moment de nous séparer car elles pleurent toutes les trois.
Après un séjour de dix jours, on m'annonce que je dois rentrer chez moi . Je m'y refuse. Je ne veux pas. A l'hôpital, je suis tranquille et me sens en sécurité. Pas chez moi. Le médecin me rassure et je fais ma valise. Pas le choix !
Jean – Michel étant toujours occupé après son chauffage, c'est Marie – Annick qui me récupère et me loge chez elle quelques jours. A elle, ce n'est plus merci que je dois dire. Il me faudrait un mot spécial.
Quelques jours après mon retour, je reçois les derniers résultats de biopsie. Tout bon ; pas de souci sur la vessie, ni sur l'utérus. Pas de traitement. Rien !
Quand je retourne chez mes parents, mon père me fait savoir combien il est content que je sois de retour. Il me dit : « Tu te rends compte ; si ça avait été le cancer, on aurait été dans un sacré cauchemar, hein ! » Je souris et lui avoue : « Mais, papa, c'était le cancer ; mais là je ne l'ai plus. C’est fini ! Ils ont tout enlevé ! » Le pauvre se met à marcher de long en large sans un mot. Mon pauvre père ! Bien fragilisé, lui-même. J'ai bien fait de l'épargner jusqu'alors ! ....
Enfin nous reprenons notre vie normale tout doucement. J'ai bien du mal à me refaire une santé et subis des contrôles réguliers et fréquents ; au départ tous les mois, puis tous les trois mois et plus tard tous les six . On n'en finit pas avec cette histoire de cancer. Pendant cinq ans, je vais craindre une rechute, puis tout doucement je finirai par oublier jusqu'en 1996, où je subis à nouveau une opération......

Ma révolution : Année 1988 – 1989

Céline est au collège. Devenue bien difficile ma Célinou ! A présent elle conteste l’autorité, manifeste son désaccord sèchement, voir plus ; enfin elle commence sa crise d’adolescence fort tôt et exaspérée, surchargée de boulot, il m’arrive fréquemment de craquer après une prise de tête avec ma fille aînée.
Emilie, elle, est en CE1 à Tasmaniens, après un début de scolarité très performant, à Villars – Bobet. Je ne parie pas qu’il va en être de même dans cette école là, car je n’ai aucune confiance dans le jugement et les compétences du collègue précédent, à un tel point que je me suis chargée d’apprendre à lire à ma fille avant de l'envoyer dans sa classe, pendant les vacances scolaires de l’année précédente, jugeant que lui en était parfaitement incapable.
Chaque matin, je dépose ma fille à Tasmaniens, en passant et discute avec mon collègue, Monsieur Jean – Claude, qui au fil du temps est parvenu à m’apprivoiser, en se montrant sous un autre jour que celui que m’avait décrit sa précédente concubine. En fait, j’ai bien révisé mon jugement et le trouve à présent plein de qualités ajoutées à un charme certain. Pour être tout à fait honnête, il me trotte par la tête des idées non avouables à son égard. Lui reste totalement imperturbable, ne changeant en rien son comportement face à ma nouvelle façon d’être, car j’ai bien changé à son contact. Je ne vais pas jusqu’à minauder mais suis d’une sympathie incontestable, me gardant bien de le contrarier quand il émet un avis, essayant par tous les moyens susceptibles de lui plaire de le séduire.
Françoise Faure, l'accompagnatrice des enfants au sein du bus, assiste à ces moments de drague cachée chaque jour et, comme c’est une femme, elle doit avoir deviné ce qui se passe et s’en amuser discrètement. Par ailleurs, c’est aussi la maman de mimiss, la meilleure copine de Célinou et de ce fait nous nous côtoyons un peu, avec plaisir, en dehors de l’école, mais jamais nous n’échangeons sur le sujet "Jean – Claude"
Chaque matin, elle passe donc en même temps que moi dans la classe des grands, histoire de saluer mon collègue et nous discutons gaiement tous les trois un petit moment avant de partir faire notre travail respectif. Françoise et Jean – Claude s’entendent bien tous les deux ; ils se connaissent depuis longtemps, ayant fait des colonies ensemble et je crois que le cher monsieur la trouve assez charmante, mais Françoise est mariée et aime son époux et lui a toujours sa maîtresse attitrée la belle Marie – Lou. Un peu mon style cette femme là ; elle porte tout comme moi des jupes de gitanes. Une contestataire à priori !
Le premier trimestre s’écoule dans cette ambiance ; Les facilités pour apprendre à l’école d'Émilie sont confirmées par son nouveau maître qui me dit qu’elle suit les traces de sa sœur, Célinou ayant déjà été une brillante élève chez lui, quelques années auparavant.
Le second trimestre démarre de la même manière ; le concours de tarots a lieu comme chaque année, mais à présent je prends la responsabilité totale des repas et de la gestion de la caisse, au détriment d’une maman qui ne vit pas très bien la chose. Il faut dire que Martine, la mère en question, n’en peut plus dès qu’elle se trouve en compagnie de Jean – Claude. Elle minaude, à en être ridicule. De toute façon, celle – ci, je ne l’aime pas ; je la connais depuis longtemps, du temps où elle était la fiancée d’un copain de Denis, qu’elle a d’ailleurs épousé. Le pauvre ! A cette époque, c’était une vraie « chieuse » jamais contente, merdeuse, exigeante. Dieu qu’elle était pénible ! Elle n’a pas beaucoup changé ; elle veut toujours tout commander mais à présent la donne n'est plus la même : c’est moi l’instit, pas elle. Enfin nous n’évoquons jamais les années passées et essayons tant bien que mal de nous supporter, tout en sachant l’une comme l’autre combien nous nous appréciions.
J’ai retrouvé deux autres copains de Denis comme parents, les deux frères Guetton dont un a épousé la sœur de Jean – Yves Meraux et dont j’ai la petite à l’école. Aie ! Pas facile à vivre cette situation. Lui surtout est pénible et me donne régulièrement des nouvelles de son beau – frère sans que je lui demande rien et ça peut paraître bizarre, mais quand il me raconte combien Jean – Yves est heureux, ça me donne mal au ventre. Ça me vrille l’estomac. Je crois que je suis jalouse. Il faut dire que je ne me sens pas bien avec Jean – Michel maintenant. Je m’ennuie. Lui court après l’argent, il est vrai que nous en avons besoin pour payer la maison mais pas au point d’être obligés de travailler jour et nuit, comme il le fait. Sa nouvelle lubie : réparer des motos chez un copain à Montmorot. En fait, c’est une passion pour lui, et je ne vois jamais l'argent qu'il est censé gagner. La moto fait partie de sa vie depuis des années et à notre mariage, contre mon avis d'ailleurs, il a vendu la sienne pour faire de l’argent. L’obsession de Jean – Michel est le fric, le fric, toujours le fric. Il faut reconnaître qu’il est toujours aussi généreux avec moi, mais je ne suis malheureusement pour lui pas à vendre. Je collectionne les bagues, les étains et autres choses tout aussi utiles, mais par contre passe les trois quarts de mon temps seule avec mes enfants. J’essaie bien d’expliquer à mon mari que cela ne peut pas durer comme ça, lui explique clairement que je ne vais pas supporter ça très longtemps, que je vais finir par le tromper, mais il ne comprend pas et continue donc de vivre comme lorsqu’il était célibataire, avec tout à fait bonne conscience puisqu’il le fait pour moi, se dit –il.
Heureusement, je me suis faite une amie à Sellage ; Il s’agit d’une femme de sensiblement le même âge que moi, veuve tout comme je l’ai été et qui a, elle aussi, trois enfants. Elle garde des enfants de la Dass et se trouve donc d’année en année parent d’élève dans ma classe.
Très souvent, Marie – Annick vient me tenir compagnie le dimanche chez moi et nous passons de très bons moments à discuter de tout, à nous balader aussi et à parler de mes problèmes avec mon mari et de ce que je ressens pour le beau Jean – Claude. Il occupe nos esprits, celui – ci. On se pose plein de questions à son égard Il y a de quoi, ce monsieur qui ne me regarde même pas doit avoir des problèmes. En tout cas, ce n’est pas normal. On imagine tout, même le pire. Il est peut être bisexuel, vu qu’il a l’air copain autant avec le mari de sa maîtresse qu’avec elle, voir même homo. Je suis montée chez lui, boire un café et j’ai vu qu’il avait un fouet, venant de Jérusalem m’a – t - il dit ; pour Marie et moi, dont l’imagination est débordante, il devient un sadique et on s’invente des histoires. Quel délire ! Comme nous rions, toutes les deux avec nos idioties en promenant nos gosses !
Pendant ce temps là, Jean – Michel ne pense plus guère à moi et Jean – Claude pas du tout
Pourtant, lors des derniers tarots des écoles Sarah, sa fille n'a pas cessé de lui parler de moi en termes élogieux. Cela a été le déclic chez lui et enfin il m'a regardée et bien vite j’ai changé de statut. De collègue appréciée, je suis devenue femme qui ne lui déplaît pas, loin de là..... Mais il ne se déclare pas, enfin pas tout de suite. Je dois attendre deux mois, jusqu'à ce soir là, à l'approche des vacances de Pâques, pour qu'enfin...........
Il est 17 heures, l'école vient de se terminer et je rejoins Jean – Claude pour boire le café avec lui, comme j'en ai pris l'habitude durant ces derniers mois. Audrey et sa sœur jouent ensemble dans la cour d'école sous la surveillance d'une employée communale.
Ce soir, pour retrouver l'homme que j'aime, car il faut bien le reconnaître, au fil des jours l'attirance que j'avais pour lui est devenue un amour fou que j'ai bien du mal a dissimuler, je disais donc ce soir là, je dois traverser un grand débarras qui relie son entrée d'appartement à la mairie où il travaille. En effet, il est secrétaire de mairie en plus d'instituteur. Il m'accueille avec un immense sourire, qui me trouble, on ne peut plus, auquel je réponds évidemment et me propose donc de monter boire le café comme à l'accoutumée. Je le précède donc et m'engage dans le fameux passage, bien encombré de tas de choses, mais surtout très peu éclairé. Est – ce la pénombre ? Est - ce la promiscuité de nos deux corps ? Est – ce le fait d'attendre depuis trop longtemps ? Je ne sais. Toujours est- il que j'entends Jean – Claude, le timbre de voix plus grave que jamais, me susurrer très chaleureusement en mettant ses mains sur mes hanches juste un «Oh ! Claude ! » Je suis interloquée car je ne m'y attends pas du tout. Je suis arrivée à me convaincre enfin que je ne l'intéresse pas et voilà que..... Je n'ose le croire. J'ai le cœur qui bat à cent à l'heure, les jambes en coton mais je reprends bien vite ma progression dans le débarras sans me retourner et sans prononcer le moindre mot. Toujours devant lui, je gravis les escaliers qui conduisent à son appartement, parviens encore jusqu'à sa cuisine, lui toujours sur mes talons mais là, il m'attrape par le bras, me retourne vers lui avec douceur mais fermeté, me regarde intensément, me colle contre lui et m'embrasse fougueusement. Ce baiser est un des plus beaux de ma vie. Je l'attends depuis si longtemps que j'en reste toute bête Quand il se contrôle à nouveau, très vite d'ailleurs, je suis moi, si émue que je n'ose même pas le regarder et je dis juste : « eh ! bien ! ??? » . Lui se tait.
Nous nous asseyons alors à table comme si de rien n'était.
Je suis mariée, cela me pose un sérieux problème mais il semble qu’à lui aussi.
N'en parlant pas, cet événement peut être considéré comme un petit dérapage, aussi nous nous taisons.
Les soirs suivants, rien ne se passe. Chaque jour, j'espère tout en le craignant que mon amoureux va récidiver, mais rien.
Enfin, il craque et à nouveau m'embrasse avec la même ardeur.
Cette fois – ci, nous en parlons et il est bien entendu que si l'un des deux est amoureux, vu ma situation, ce dernier doit le dire et une séparation s'impose alors avant un quelconque début. Entre nous, il ne peut s'agir que d'une attirance purement physique et surtout de rien d'autre.
Bien sûr ! Il faudrait qu'il en soit ainsi. J'ai deux petites filles qui ont besoin de leur papa et une plus grande qui a déjà été assez perturbée par l'arrivée d'un beau – père sans que je lui apporte des complications.
Mais je l'aime, mon beau brun de Tasmaniens et je me tais car déjà je ne veux plus le perdre ; je ne lui dis donc pas que je l'aime follement. Je l'aime depuis des mois, peut être même des années. Il obsède mes jours et mes nuits ; je ne rêve que d'être à lui, avec lui. Dès que je ne le vois plus, il me manque. Mais je dois me taire et me tais.
Jean – Claude prend alors l'habitude de me rendre visite à la maison, quand mon époux est au travail. Nous passons des moments merveilleux, à échanger nos points de vue sur tout. Nous n'avons toujours pas fait l'amour. Jean – Claude est réticent à me prendre comme maîtresse, car il sent que cela va provoquer la cassure de ma famille et moi je le pousse, je le tire vers moi. J'en suis complètement dépendante à présent. Je ne peux pas envisager de vivre sans lui.
Je pars malgré tout, en famille dans le midi, passer dix jours de vacances avec ma sœur aînée et sa fille, chez des gens de Tasmaniens qui ont un appartement à Cavalaire.
Quelle horreur ! Jean – Claude me manque horriblement et je ne pense qu'à rentrer. De plus mon père doit être dialysé pour la première fois pendant mon absence. Je vis donc très très mal ce séjour méditerranéen.
A mon retour je finis enfin par être à lui, ce qui renforce encore l'amour que j'éprouve à son égard.
J'ai bien vite très mauvaise conscience, et me sens obligée de jouer franc jeu avec mon époux. Je lui annonce donc ce qu'il en est lors des vacances de Toussaint et lui demande de bien vouloir divorcer.
Jean – Michel est anéanti. Quoique je lui ai laissé entendre des mois auparavant de ce qui allait se passer si je continuais d'être toujours seule, il tombe des nues. Pour lui, c'est un raz de marée, un tremblement de terre le néant. Il ne veut plus vivre, ne dort plus, ne mange plus, ne parle plus, mais refuse catégoriquement le divorce. Il se met à maigrir, de façon impressionnante, use tous les procédés pour me reconquérir, même les plus ridicules, rien n’y fait. J'aimerais pouvoir être comme il veut mais je ne peux pas. Jean – Claude est devenue une véritable drogue. Je vis une passion dévorante. Je ne pense même plus qu'à ça et plus Jean – Michel essaie de se rapprocher, plus il me gêne, me dérange, m'envahit et donc plus je le déteste et moins je le supporte. Nous faisons bien sûr chambre à part dans notre maison, mais avons même du mal à nous y rencontrer. Bon an, mal an, nous nous installons quand même dans cette nouvelle vie, mon mari dans un silence buté et moi passant de l'euphorie quand je suis dans les bras de mon amant au cauchemar quand je rentre chez moi.
Chaque soir, l'idée de rentrer chez moi me donne mal au ventre et à chaque vacance scolaire, je me retrouve clouée au lit avec un lumbago. Mon médecin me dit que c'est le stress qui provoque ces crispations et ces douleurs. Il me donne des médicaments mais me conseille de régler mon problème au plus vite. Je ne lui raconte rien et continue de vivre mal, Jean – Claude me conseillant de prendre patience.....

Mamie Jeanne

Mamie Jeanne est ma belle – mère mais aussi mon amie.
Quand je la rencontre pour la première fois, j’ai dix ans, elle habite en haut de l’école, à côté de la mairie. Son mari vient d’être nommé instituteur à Chaumontel.
Jean – Yves, son plus jeune et troisième fils a dix ans lui aussi ; le second Denis 16, le premier Michel 17 et la fille Marylène 18.
Mamie Jeanne vient rejoindre sa sœur Colette au pays.
Or, il se trouve que mes parents sont voisins et amis de Colette et Jacques Simarre. Jacques est du village, a fait la résistance avec mon père et tous deux jouent aux tarots. Les deux familles se fréquentent beaucoup et s’apprécient vraiment.
Donc, quand la mamie Jeanne arrive au pays, elle devient tout naturellement la copine de ma mère. Par contre les deux hommes, mon père et mon beau – père ne se fréquentent pas. La relation, quoique amicale est moins serrée entre ces Manard et Bacheley qu’entre les Simarre et Bacheley. Il faut dire que Raymond Manard n’est pas de Chaumontel et de plus il n’a pas fait la résistance. Mauvais point pour lui, ça !
Personnellement moi je préfère les Manard. Je me sens mal à l’aise avec les Simarre. Trop d’argent dans cette maison ! Jacques est notaire. En plus , la Colette ne parle qu’à ma mère ,pas comme sa sœur , qui dès mon mariage avec son fils me fait plein de confidences .
Ainsi Mamie Jeanne me raconte plein d’histoires de son passé, exactement comme si j’étais sa fille, sans gêne, en amie, beaucoup plus que ma propre mère ne l’a jamais fait .
Ainsi, elle me narre la plus belle , celle de l’amour en sens unique que lui a porté Gaby Verseau. Elle rit en me racontant les rendez – vous qu’il lui fixait et toutes les jolies choses dont il la comblait. Il lui écrivait des poèmes et elle se moque gentiment, en se cachant derrière sa main, toute rougissante. Bien sûr, elle ne l’a jamais encouragé ; une fille Godard n’est pas comme ça , elle ne peut être que sage . L’Eugène, son père, pas plus que la Marthe sa mère, n’ auraient toléré qu’il en soit autrement. Cela n’a pas empêché cet homme de l’aimer à s’en rendre ridicule, à maintes reprises, mais elle lui a tout pardonné et en a fait son ami.
Nous les enfants, avons quand même la surprise, le jour du décès de la Jeanne, d’entendre ce monsieur dire à mon beau -père qu'il a une peine similaire à la sienne. Cet amour platonique date pourtant d'une quarantaine d'années et il semble si malheureux qu’il nous fait pitié, y compris au tout nouveau veuf. On le comprend le pauvre bougre, car il faut bien reconnaître que lorsqu'on voit Jeanne Godard à vingt ans, on ne doit pas pouvoir l'oublier de si tôt.
En effet, j'ai vu des photos ; elle est superbe ! Bien faite, élégante, très belle ! Des yeux magnifiques, gris, rieurs et coquins ! Elle a un sourire remarquable. Son visage régulier, ses cheveux noirs bien coiffés, contribuent à faire d’elle une jeune femme d’une éclatante beauté.
Son fils Denis hérite de ses yeux d'ailleurs, ce qui me fait craquer à mon tour , des décennies plus tard . Lui aussi est d’une beauté hors du commun et provoque sans doute à son tour autant de sentiments amoureux que sa mère, mais je préfère ne pas trop me poser de questions sur le sujet . Quelques jours après son décès, un énorme bouquets de roses rouges est déposé sur sa tombe. Je ne sais pas qui lui offre et ne veux pas le savoir. C’est la tombe de mon mari et l’idée qu’une autre l’aime en même temps que moi me perturbe et déplait . Oublions !
Mamie Jeanne évoque aussi sa vie à Chêne–Vert, où mon beau –père est instituteur." A cette époque, dit – elle j’avais déjà mes quatre petits et bien sûr je ne travaillais plus comme comptable à l’usine de Commentaires parce que j’avais déjà assez à faire avec toute ma famille. Pas de machine à laver, on n’en parle pas, mais pas plus l’eau sur l’évier ! Non ! Il fallait promener les seaux et pour parfaire le tout, le logement de fonction était à l’étage. J’en ai bavé. En plus on n’avait pas de sous et ton beau – père faisait l’élevage de lapins, de volailles en plus du jardin et du ramassage scolaire. Il a même été secrétaire de mairie pour arrondir les fins de mois. Ah ! Ça oui, on en a bavé ! »
Depuis elle est très économe pour ne pas dire radine. Elle compte et recompte, son mari supervisant toutes les dépenses derrière elle. Pas toujours drôle de vivre comme ça !Et encore ,
Elle en a connu deux de logements de fonction, mamie : celui de Chêne–Vert et celui de Chaumontel
Avec la Jeanne, c'est aussi le souvenir de grandes ballades à pieds en soirée avec ma mère. Nous faisons le tour de Chaumontel en discutant. J'ai entre treize et quinze ans et j'aime entendre ces deux femmes parler de leur famille de leurs soucis, de leurs désirs. J'écoute attentivement quand la Jeanne parle de ses deux fils aînés. Ils sont un peu vieux pour moi mais je les trouve beaux, tous les deux, pas de la même façon mais ils me plaisent bien l'un comme l'autre. Ils ont des tas de filles qui leur tournent autour et moi je suis sans doute encore trop petite, ils ne me regardent pas. Elles plaisantent aussi beaucoup, se racontent les amours des uns et des autres, en rient, se moquent gentiment. Enfin, ce sont deux femmes sensiblement du même age qui s'apprécient comme deux bonnes copines.
Ce soir, c'est la Margot qui est le centre de la conversation. Ma mère soutient à Jeanne que la Margot a encore un amant, malgré son age avancé . Jeanne rit beaucoup à cette idée là et nie farouchement : « Impossible, attends, elle a au moins soixante dix ans et en plus elle sent trop le pipi ! » Et elle pouffe de rire. Moi aussi, mon Dieu, comme elle est drôle, avec son indignation. C'est à ce moment qu'on se fait doubler par un vélo et sur celui – ci pédale un vieux monsieur. La nuit est tombée, mais n'est pas assez sombre pour qu'on ne distingue pas les formes. J'entends alors ma mère souffler à la Jeanne « y'es li, Jeanne, é va chez la margot » et là, je n'en crois pas mes yeux, pas plus que ma mère qui en reste bouche bée et immobile. La Jeanne a pris la poudre d'escampette, elle suit au pas de course le vélo du bonhomme, trottant à vive allure sur l'accotement de la chaussée. Elle ne s'arrête qu'arrivée devant la maison de la margot, à cinq cents mètres de là, essoufflée et hilare. Quand enfin ma mère et moi la rejoignons, c'est pour l'entendre dire : « Ben, ma fouê , t'avo raison , polette, yes ben là qu'el a viri » et elle éclate de rire . Nous aussi, évidemment ! .....
La Jeanne est surprenante ; elle oscille entre des moments de déprime et heureusement des moments d'euphorie. Je la crois d'un tempérament gai mais son anxiété naturelle lui joue de sérieux tours et elle sombre régulièrement dans des moments de mélancolie. Alors la métamorphose est complète, elle est d'une tristesse effroyable ; on ne la reconnaît plus.
Son mari, lui, très stable, prend du recul par rapport à tout ça et est le pilier de la famille. Quand son épouse sombre, il prend la charge de la maison entièrement, bien que fort contrarié. Ce sont des moments très difficiles pour tout le monde, car la Jeanne refuse de se lever, de voir quiconque. Elle est alors sous haute dose de médicaments et chacun attend que cela passe. Raymond essaie de cacher ces crises au reste de la famille, aux amis aussi et au reste de la population bien entendu et il s'instaure alors un climat de mensonge dont ses enfants se font les auteurs en devenant ses complices. Rien ne fuse...... Silence !
Par contre, quand la Jeanne va bien, c'est une tornade. Elle est hyperactive. Il faut dire qu'elle se complique l'existence par sa maniaquerie. Ainsi pas question de laver à la machine les sous – vêtements et les chaussettes. Il faut faire tremper à plusieurs eaux avant de les frotter, rincer étendre ; Que de temps perdu !
De même, elle cuisine bien, mais tout est compliqué avec elle. Que de fatigue inutile ! Quand enfin, elle peut se reposer un peu, eh ! Bien non! elle décide de rendre visite à une personne qui en a besoin, pas obligatoirement à quelqu'un qu'elle apprécie, non juste à ceux ou celles qui lui semblent avoir besoin de réconfort et d'aide, car Jeanne a besoin de faire le bien ; Sa croyance en Dieu lui dicte sa conduite et je l'entends lors d'une de nos discussions me dire que la seule mort qu'elle ne souhaite pas pour elle est une mort subite, même indolore car elle veut avoir le temps de se préparer à retrouver son créateur. Cette foi la conduit aussi à la messe chaque dimanche et même parfois tôt le matin en semaine, en compagnie d'une ou deux « bigotes » comme elle. Au décès de son fils, elle va d'ailleurs bien me plaindre d'être athée, pourtant elle ne semble pas aller beaucoup mieux que moi, religion ou non.
A sa disparition, la famille va peiner pour continuer d'exister. Elle les a rendus tous dépendants d'elle par son comportement d'acceptation de tout. En effet, Jeanne, c'est aussi l'esclave des quatre hommes de la maison et on entend à longueur de journée : « Jeanne, donne-moi ci, Jeanne donne-moi ça, la mère tu m'apportes ci, la mère tu me cherches ça... » et Jeanne file aux ordres de tous ces messieurs. Je suis scandalisée, le lui fais savoir, en parle avec elle mais non, rien n'y fait. C'est ainsi qu'elle conçoit son rôle d'épouse et de mère. Effrayant !!!!!
Première année à Sellage : 1986

Nommée à Sellage depuis septembre, mais étant en congé maternité, je prends la classe après deux autres institutrices qui se sont succédées pendant le premier trimestre.
La classe a été ouverte l’année précédente ; d’ancienne classe primaire où Céline a fait son CE1, elle est devenue maternelle. L’institutrice nommée l’année de l’ouverture, ne s’est pas investie dans cette transformation et lorsque j’ouvre les placards en ce premier jour de vacances de Noël, je suis dans l’obligation de constater que le matériel qui s’y trouve n’est pas du tout adapté au niveau auquel je dois enseigner.
J’appelle donc le maire pour le lui faire constater, lui demandant en priorité une place dans le grenier pour archiver et de grands sacs poubelle. Je me mets au travail. Dur labeur ! Je passe de grandes journées à trier : dossiers scolaires d’enfants, livres de bibliothèque , manuels divers, documents de toute sorte, ardoises, cahiers.. Tout pour des CE ; je donne alors à mon collègue de Villars – Bobet, Christian Lolot, que j’ai connu à l’école normale, ce qui peut être encore utilisé, jette le reste et au bout d’une semaine de travail intense, je fais le bilan. Je n’ai pratiquement rien pour travailler : juste quelques livres et albums pour enfants récupérés dans les familles , deux, trois cubes dans des boîtes de conserve grand format, une cinquantaine de boîtes à œufs vides, un peu de papier ; enfin question matérielle : c’est le désert. Pour le mobilier, pas beaucoup mieux : une armoire, un bureau des tables et chaises pour les enfants, certaines neuves d’autres non , mais en nombre presque suffisant.
De plus la salle de classe est sale, les tapisseries sont totalement défraîchies, les portes et le tableau à peinture sont à décaper, tant ils sont encrassés. Je me mets donc au travail de nettoyage et c’est le jour où je lessive les murs que ma future femme de service, qui habite juste en face, a la bonne idée de venir me saluer. Premier contact désastreux !
Ce travail étant normalement dans ses attributions, immédiatement, après un bonjour plutôt glacial elle m’agresse en me disant que ce que je fais est son boulot et qu’elle ne voit pas pourquoi je m’occupe de ça. Je suis dans l’obligation de lui faire remarquer que pour une maternelle, les locaux ne sont pas suffisamment propres et que si j’outrepasse mes attributions, ce n’est pas avec plaisir. Elle part très vite, fort mécontente et file se plaindre au maire.
Le lendemain, celui – ci, sans avoir l’air de rien, vient me faire une petite visite, voir où j’en suis, me dit – il, mais en fait m’informer que Chantal, ma femme de service lui a fait part de ses récriminations
« Vous comprenez, me dit – il, c’est la femme d’un de mes conseillers. Elle a déjà assez de problèmes familiaux avec un enfant handicapé, pour ne pas en avoir de supplémentaires au travail ». Lamentations ! Enfin j’ai droit à la leçon, ce qui n’est pas du tout fait pour me plaire et ma réaction est vive.
Je lui fais donc vivement savoir que l'état de la classe nécessite une remise en ordre sérieuse, que cela n'est pas normal et qu'il va donc falloir qu'il fasse savoir à son agent ce qu'elle a à faire ; de plus je lui précise bien que je ne vais pas m'adapter à l'ATSEM mais que cela va se faire dans l'autre sens et en profite pour lui imposer un temps de ménage hors temps scolaire comme la loi le mentionne. Monsieur Le Maire comprend, je pense, à cet instant que j'ai bien l'intention de remettre l'école à flot
Effectivement un an après mon arrivée, le taux de fréquentation a doublé et ne cessera d'augmenter au fil des années.
A la rentrée de janvier, après avoir usé pas mal d'huile de coude les jours précédents au lieu de préparer les fêtes de fin d'année, la classe est prête à fonctionner certes, mais avec des moyens fort limités.
J'appelle donc les parents d'élèves à la rescousse et attaque une sérieuse récupération de tout ce qui peut être utile, jeux, livres, disques et matériaux divers. Chacun se sent motivé et on progresse à vive allure. J'ai même la joie de pouvoir organiser une mini exposition des travaux des enfants réalisés en cours d'année, au moins de juin. La classe est valorisée, et ça marche.....
Je travaille bien sûr encore très repliée sur moi-même, ne rencontrant mes collègues que lors des conseils d'école mais essaie toutefois de m'intégrer dans l'équipe pédagogique. Je participe aux tarots des écoles, organisé par le collègue de Tasmaniens. Je l'évite celui – là, car je pars avec des a priori négatifs à son égard. J'ai tant entendu parler de lui négativement que......
De plus je le trouve glacial et prétentieux. Monsieur joue les directeurs et il a le don de m'exaspérer. Il s'est séparé de ma collègue Maryse, qui vit au Decaux et il s'affiche sans grande retenue avec sa nouvelle maîtresse, une femme mariée, parent d'élève dans sa classe , celle qu'il côtoyait déjà du temps de ma nomination auprès de sa concubine.
Je n'ai donc pas le moindre atome crochu pour cet individu et nous avons même un petit différent, au téléphone en cette fin d'année scolaire, qui est assez tumultueux.
Malgré cela, dès le début de la rentrée suivante, je m'intègre davantage dans le regroupement pédagogique, en mettant en place la première choucroute de l'école ; il s'agit d'un souper dansant au profit de la coopérative scolaire. Celui – ci est une réussite et l'expérience sera renouvelée selon le même principe durant les vingt années qui suivront.
Il faut dire qu’avec mes trente ans à peine, j'apprends à connaître très rapidement les mamans de mes élèves, qui sont sensiblement du même âge que moi et j’en fais, pour certaines des amies, pour d'autres des copines. On se retrouve tout ensemble au souper dansant de l'école comme à une fête. Cela n'a rien d'une corvée ; on y pense longtemps à l'avance. Toutes, nous y mettons de l'ardeur ; nous nous faisons belles : nouvelle robe, nouvelles chaussures, fanfreluches et passage indispensable chez la coiffeuse et alors. Nous passons notre nuit à danser et nous amuser.
Dès cette deuxième année, je prépare une petite fête de Noël dans ma classe, un véritable spectacle réalisé par mes enfants. Les parents apprécient et sont vite solidaires de leur enseignante, fournissant avec elle des efforts considérables.
Tout le monde s'investit dans le projet de faire tourner cette école au mieux. La commune nous paie un chauffe – eau et laisse une armoire communale au profit de la classe ; je récupère même une table pour mon ATSEM auprès du curé du village voisin. La coopérative finance au grand regret de mon collègue divers achats et tant bien que mal , au fil des mois et des années, la classe finit par être super équipée. En attendant, l'ambiance entre collègues laisse encore à désirer ; Il serait donc souhaitable que cela change mais.......
Rien à cette époque, ne laisse présager la suite.....
Nous faisons quand même un voyage scolaire commun au zoo de Romanichel – Thorons, les trois classes ensemble. Je vais jusqu'à demander l'autorisation
à mon collèguede me garer dans la cour d 'école , voyez l'ambiance ! Il accepte gentiment, mais son comportement en voyage m'exaspère au plus haut point. En effet, il s'octroie le droit de manger en tête-à-tête au restaurant avec une de ses amies, parents d'élève accompagnatrice, laissant ses élèves à la charge des collègues, faisant surtout comme si je n'existais pas, ce qui a le don de m'agacer horriblement Heureusement les grandes vacances arrivent, et j'oublie tout cela bien vite . Je profite pendant deux mois de mes enfants et de ma maison ; Audrey qui a madame Phâteau comme nounou est privée de ses sœurs la plupart du temps ; Elle a un an tout juste et est le dieu de Céline qui laisse de ce fait tomber un peu Milie. Parfois c'est la bagarre entre les deux aînées. Il y a du remue – ménage à la maison. Nous sommes toujours en travaux ; en plus Jean – Michel a attaqué les chambres à l'étage. Nous sommes bien, dans tout ce bazar. Ce sont les meilleurs moments de ma vie que je vis là, mais ne le sais pas et n'ai pas trop le temps de m'arrêter pour y goûter...
Avec trois enfants en bas âge, hum ! , Il ne faut pas mettre les deux pieds dans le même sabot. Mais bon, ça va quand même. Quel dommage que l'on ne puisse pas arrêter le temps ! et retrouver ces moments-là ! Mais ainsi va la vie ...........
Audrey arrive : 1985

Je suis nommée en maternelle au Decaux et emmène donc mes deux filles avec moi. Céline est chez madame Maket en CE2 et Emilie en petite section. Ma mère faite office de nounou quand elles sont malades.
Quand j'arrive à mon poste, je suis reçue comme un chien dans un jeu de quilles ; en effet mes collègues attendent un homme vu mon prénom et ne se gênent pas pour me faire connaître leur déception. Evidemment que des femmes, drôle d'ambiance.
Celle qui fait office de directrice se trouve être la concubine de mon fameux collègue de Tasmaniens.Elle a quitté son poste double après la création d'un RPI concernant son école pour le village d'à côté, plus grand, avec l'ambition d'y devenir directrice.
Celle de CP, Elisabeth, est enceinte jusqu'aux dents et passent ces trois premiers mois de l'année à crier après ses élèves. Un copain d'école normale va la remplacer pendant les deux trimestres suivants et moi dont la classe jouxte la sienne ne vais pas m'en plaindre.
Les deux autres institutrices de CE sont des dames bonnes chic bon genre, toujours prêtes à critiquer toute personne différente d'elles.
Chaque jour, selon l'heure à laquelle je sors mes élèves en récréation, je subis les commentaires des unes et des autres sur les collègues absentes à ce moment là et bien vite, je suis obligée de voir qu'en fait sous des airs amicaux, elles ne s'aiment pas, ne s'apprécient pas le moins du monde, loin de là. Tout y passe, la tenue vestimentaire, la coiffure, le comportement, l'éducation des enfants, etc. mais pas la pédagogie, ça, ça ne les intéresse pas. Je finis par opter pour une heure de sortie où je suis seule en récréation. Heureusement, j'ai une ATSEM en or, qui est compétente et sympathique Je m'entends bien avec elle et ça agace mes collègues. Maryse, la directrice, me fait savoir qu'on ne mélange pas les torchons et les serviettes. Je suis scandalisée et m'enferme encore un peu plus dans ma classe.
Je prends donc des distances vis à vis de toutes ces dames, ce qui n'est pas perçu par la fameuse Maryse. Chaque matin, elle arrive en même temps que moi pour me parler de ses amours malheureuses avec le beau Jean – Claude. Elle m'en raconte tant et tant que je finis par me dire que cet homme là ne vaut vraiment pas grand – chose. Elisabeth, celle du CP, me fait un rapport détaillé quotidien sur cet individu avec plein de méchanceté et de moquerie à l'égard de Maryse : « Il était encore chez sa maîtresse quand je suis passée ! Elle en a des cornes la grande ! ..... »
Un jour, Roger, mon ancien parent d'élève d'Imola s'arrête me saluer pendant une récréation. C'est la révolution à l'école du Decaux. Toutes ces dames en font des gorges chaudes. Quelle équipe !
Je suis saturée. Elles me fatiguent et c'est avec joie que j'apprends que je suis à nouveau enceinte. En plus d'un bébé, je vais avoir la possibilité de quitter cet endroit rapidement. Je suis ravie. Ma famille est bien contente à l'annonce de la nouvelle, excepté ma mère qui trouve que j'ai encore mal choisi mon moment. Rien de nouveau ! Chaque fois la même chose !
Je m'arrête de travailler à Pâques après avoir vécu le souper dansant de l'école auquel participent mes collègues et leur conjoint. J'y vois le beau Jean – Claude qui se conduit effectivement comme un mufle avec Maryse ; il faut dire qu'elle est pénible que voilà un quart d'heure qu'elle le supplie de la faire danser. Exaspéré, il l'envoie promener sans ménagement. Quel sale type ! Je ne lui adresse pas la parole.
Enfin arrive mon congé maternité. Je respire ; je viens de passer les trois derniers mois en compagnie de Didier qui a remplacé Elisabeth, mais voir toutes ces mémères parader autour de ce jeune mec, même pas beau, m'exaspère d'une sorte. Heureusement que le ridicule ne tue pas, sinon que de décès dans le groupe scolaire ! Contente d'en avoir terminé ! Mes deux filles finissent les années scolaires malgré tout et durant le dernier trimestre, c'est Maryse qui se charge de les transporter entre Tasmaniens et Le Decaux. Leur mamie les récupère le midi pour les faire manger et moi le soir bien sûr.
Je suis grosse comme une baleine et quand arrive le mois de juillet, je commence à espérer accoucher. Manque de chance ! Je vais passer le terme de presqu’un mois et de ce fait termine ma grossesse, couchée à temps plein dans ma baignoire, à pleurer en continu ou presque. Je n'en peux plus.
Après plusieurs passages inutiles à la maternité et parce que je me refuse à les écouter, ils se décident enfin à provoquer l'accouchement. Une journée de goutte à goutte ! Rien ne se passe. Je deviens folle, et à la relève de la sage – femme, je craque. Me voyant ainsi découragée, celle – ci me prend en charge réellement et deux heures après je suis en salle d'accouchement. Celui – ci se révèle extrêmement douloureux. Bien sûr, le travail est moins long que pour Emilie et quoique ayant autant mal aux reins que pour elle, je ne vomis au moins pas. Par contre le moment du passage du bébé est une véritable torture. Je doute fort de tenir le coup. Je souffre à hurler, mais je garde suffisamment d'amour propre pour ne pas le faire. Le personnel soignant est appelé à la rescousse ; Jean – Michel pousse le bébé par l'extérieur vers le bas, en m'appuyant sur le ventre comme une brute. J'ai l'impression d'exploser, de me déchirer, de craquer et ça fait atrocement mal. L'horreur ! Je ne sais pas combien de temps cela dure mais pour moi une éternité ; La sage – femme elle aussi dégouline tout comme moi de sueur. Jean – Michel, après m'avoir encouragée au commencement, se tait ; il est pâle et en nage et là j'ai peur, une peur panique, celle de perdre mon petit. Je vois bien que cela ne se passe pas normalement. Je n'en peux plus, je ne veux plus, je suis à bout de force, alors la sage – femme me crie dessus, me disant que si je ne fais pas l'effort là tout de suite, les conséquences seront dramatiques. De l'entendre ainsi exprimer à haute voix ce que je crains plus que tout me donne l'élan nécessaire et dans un dernier sursaut, je rassemble tout ce qui me reste de vitalité pour enfin expulser ce bébé qui ne veut pas sortir. Le dernier effort est payant puisque voilà enfin Audrey, qui pousse le vice jusqu'au bout en s'abstenant de crier tout de suite, juste histoire de faire une première grande frayeur à sa mère. Ma première question est donc, à son arrivée : « le bébé est -il vivant ? Et non pas est – ce un garçon ou une fille, comme je pensais le demander ? » C'est encore une mémère, toute ronde, fort secouée par l'accouchement. Je n'ai pas le moindre regret que cela ne soit pas un garçon ; bien au contraire. Elle a les yeux tout collés par une conjonctivite et bien vite je ne pense qu'à l'emmener loin de là, car j'ai le sentiment d'être en danger ici. On est en période de vacances et il y a pénurie de personnel. Je nous sens en insécurité et donc deux jours après, nous rentrons à la maison retrouver son père et ses sœurs. J'appelle mon docteur de famille qui nous prend toutes les deux en charge et nous reprenons notre vie à cinq cette fois – ci.
Je m'éternise dans mon congé de maternité et ne reprends l'école qu'en janvier à la maternelle de Sellage. Céline est scolarisée cette fois – ci chez mon collègue de Tasmaniens ; Emilie, elle, est avec moi.