Pépé Poux : Fin mars 1988
Comme chaque matin, je passe boire le café chez la mamie de Tasmaniens, avant d’aller à l’école.
Comme chaque matin, nous attendons le pépé Poux qui va venir nous rejoindre, dire quelques blagues, rire beaucoup puis repartir chez lui lorsque je me mettrai en route, pour le travail.
Il faut dire que c’est un gai luron, ce grand – père là. En fait il a oublié de grandir. Enfant de la DASS, son éducation est loin d’être parfaite mais on ne peut que lui pardonner car il a un excellent fond. Il est gentil, enfin pas tout à fait avec tout le monde mais avec moi, oui, comme mon propre grand – père.
Petit, trapu, la casquette vissée sur la tête, jamais très bien rasé, vêtu d’une salopette de travail bleue sous laquelle il a glissé une chemise à carreaux, brodequins ou sabots aux pieds, il n’a pas fière allure, le pépé, mais un air bonhomme qui lui va bien. Il se fiche de son look d’ailleurs et ose tout à fait se rendre dans les magasins de Dijon en sabots avec une ficelle en guise de ceinture, passée par – dessus son vêtement de travail, disant en exhibant son carnet de chèques qui dépasse toujours de la poche avant de sa salopette : « Vous inquiétez pas, du moment qu’il y a des « pepetes », ils vont bien s’occuper de nous ! » Et il rit..
C’est toujours avec plaisir que je le vois arriver ; nous n’avons certes pas des discussions hautement intellectuelles ou philosophiques, loin de là, mais c’est plaisant de parler avec lui. Il raconte plein de bêtises et en fait aussi pas mal. Ainsi, à plus de soixante dix ans, il fait la course en voiture avec son petit-fils, ce qui nous oblige à ne pas prendre le même itinéraire que lui pour le protéger. Et il rit, il rit . Il rit tout le temps d’un rire silencieux qui lui secoue le ventre. Il a l’air toujours gai ; pourtant la vie ne l’a pas épargné. Après une enfance et adolescence dans des foyers d’accueil, il a épousé une fille du pays, fille unique d’une famille relativement aisée. Son épouse lui fait savoir très fréquemment que rien ne lui appartient. Lui, ouvrier à l’usine Golvay de Pavaux parvient à gagner sa vie petitement, mais en est fier malgré tout. Le budget familial étant très limité, la mémé l’a complété avec quelques revenus tirés d’une petite ferme durant toute sa jeunesse, mais la pauvre n’a pas eu beaucoup de temps à consacrer à ces travaux, car elle est mère de dix enfants. Elle va en perdre trois, un petit garçon Gilbert à moins de dix ans et une jeune fille de vingt , Marie – Blanche , décédée d’une maladie rénale qui va toucher une de mes belles – sœurs, une trentaine d’années plus tard, sans oublier Madelaine dans un accident de voiture Pas beaucoup de chance la grand – mère. Elle arrive d’une famille recomposée .Son père étant mort à la guerre, sa mère a épousé son beau – frère, mais celui – ci n’a pas beaucoup aimé la petite fille qu’elle était. Adulte, elle n’est pas plus heureuse. Elle manque d’amour ….
C’est chez eux que je vais boire le plus immonde des cafés. Par mesure d’économie, la grand – mère met beaucoup plus de chicorée que de café et par – dessus le marché , le filtre sert plusieurs fois ; enfin le café est réchauffé à maintes reprises dans une casserole toute noire, sur le bord de la cuisinière. Horrible ! J’essaie toujours de passer à côté, mais parfois le refus est impossible et bouh ! Quelle horreur ! Il faut dire que les deux vieux passent leurs dernières années de vie dans un genre de taudis. Un de leur gendre et moi-même profitons même d’une hospitalisation de la grand – mère pour retapisser la chambre dans laquelle elle dort et décaper la cuisine mais cela ne change pas grand chose car il y a trop à faire pour donner un semblant de confort à cette habitation. Tenez par exemple , le sol de la cuisine est constitué de deux matériaux, une partie en ciment sur la moitié de la pièce et le reste en plancher pourri. Pas assez d’argent sans doute pour faire la chape partout !
La mémé Poux ne semble pas s’en formaliser. Quand nous arrivons chez elle, elle est toujours en train de lire ses magazines ou d’éplucher des légumes. Elle est toute ratatinée, maigre, des yeux bleu perçant qui respirent l’intelligence. Elle avoue bien volontiers qu’elle n’est pas heureuse avec son conjoint et ne l’a jamais été et voue à ses enfants, surtout au dernier un amour sans faille. Il faut dire que celui – ci en a bien besoin, car il est un peu fou, au point d’être interné une bonne partie de sa vie.
Enfin, cette personne profondément croyante mène une vie exemplaire, sans se plaindre, alors qu’elle aurait mille raisons. Douce, calme, elle subit les extravagances du grand – père, sans ciller. Elle finira par mourir d’un cancer de la face, impressionnant à voir. Pauvre mémé !
Mais pour en revenir à ce drôle de pépé Poux, ce matin donc, je vais le chercher, car il semble très en retard. Sa maison est voisine de celle de mes beaux – parents et j’y suis en moins d’une minute. Quand j’y arrive le pépé finit de descendre les escaliers qui conduisent à sa chambre ?
En plaisantant, je lui dis : « Eh, bien ! On joue les paresseux ce matin ! »
Il ne me répond pas alors qu’il me regarde. Je comprends immédiatement que ce n’est pas normal et reprends : « ça ne va pas ? » Le grand – père semble vacillant. Je me précipite alors vers lui et lui dis : « Vous avez mal quelque part ? » Il me répond enfin : « Non ! » et s’affale à mes pieds alors que je parviens tout juste à le retenir de tomber. Je freine donc sa chute jusqu’au sol et appelle la mémé : « apportez un oreiller, le pépé se sent mal ! » La grand – mère, sans un regard vers lui, s’en va vers sa chambre pour en revenir quelques secondes plus tard avec ce que je lui ai demandé, me le tend, se retourne et va faire son feu comme si de rien n’était. Je reprends alors : « Il ne va pas bien du tout ! Il faut appeler le médecin ! » La grand – mère ne bronche pas, me tournant toujours le dos. C’est alors que ma belle – mère arrive, trouvant que je mets un peu trop de temps à revenir. Je ne la laisse pas rentrer et lui crie dès que je l’aperçois : « courez appeler le docteur, il va très mal. » Elle file.. Sans poser de questions. Je soutiens le grand – père, mon bras passé sous sa tête , le rassure comme je peux, lui disant que ça va aller, mais je vois déjà ses yeux se troubler et son visage bleuir. J’ai compris. Le pépé est en train de mourir et je ne peux rien faire. Quelques secondes plus tard, il cesse de respirer. La mémé farfouille toujours dans son fourneau. Elle ne bronche pas davantage quand je lui annonce que je crois que son mari est mort. Quand ma belle – mère revient, il est trop tard. Elle ne s’attarde que quelques instants et quitte la maison en disant qu’elle va prévenir Michel ( son mari ) et Jean – Michel ( le mien ). Mon beau – père, encore couché est particulièrement touché ; il vient de perdre en même temps que son beau – père, son meilleur ami. Quant à mon époux, je ne peux me permettre de l’attendre. Il est l’heure que je parte en classe où les enfants vont m’attendre si je tarde . Je quitte donc les lieux, malheureuse comme les pierres, car j’aime profondément ce vieux fou, qui a su remplacer le pépé que je n’ai plus, en me donnant plein d’affection. Dès que j’ai passé la porte de mon école, je suis prise de nausées et vomis une bonne partie de la matinée. Le pépé Poux qui est un farceur est enterré un premier avril. Sa dernière blague !
Comme chaque matin, je passe boire le café chez la mamie de Tasmaniens, avant d’aller à l’école.
Comme chaque matin, nous attendons le pépé Poux qui va venir nous rejoindre, dire quelques blagues, rire beaucoup puis repartir chez lui lorsque je me mettrai en route, pour le travail.
Il faut dire que c’est un gai luron, ce grand – père là. En fait il a oublié de grandir. Enfant de la DASS, son éducation est loin d’être parfaite mais on ne peut que lui pardonner car il a un excellent fond. Il est gentil, enfin pas tout à fait avec tout le monde mais avec moi, oui, comme mon propre grand – père.
Petit, trapu, la casquette vissée sur la tête, jamais très bien rasé, vêtu d’une salopette de travail bleue sous laquelle il a glissé une chemise à carreaux, brodequins ou sabots aux pieds, il n’a pas fière allure, le pépé, mais un air bonhomme qui lui va bien. Il se fiche de son look d’ailleurs et ose tout à fait se rendre dans les magasins de Dijon en sabots avec une ficelle en guise de ceinture, passée par – dessus son vêtement de travail, disant en exhibant son carnet de chèques qui dépasse toujours de la poche avant de sa salopette : « Vous inquiétez pas, du moment qu’il y a des « pepetes », ils vont bien s’occuper de nous ! » Et il rit..
C’est toujours avec plaisir que je le vois arriver ; nous n’avons certes pas des discussions hautement intellectuelles ou philosophiques, loin de là, mais c’est plaisant de parler avec lui. Il raconte plein de bêtises et en fait aussi pas mal. Ainsi, à plus de soixante dix ans, il fait la course en voiture avec son petit-fils, ce qui nous oblige à ne pas prendre le même itinéraire que lui pour le protéger. Et il rit, il rit . Il rit tout le temps d’un rire silencieux qui lui secoue le ventre. Il a l’air toujours gai ; pourtant la vie ne l’a pas épargné. Après une enfance et adolescence dans des foyers d’accueil, il a épousé une fille du pays, fille unique d’une famille relativement aisée. Son épouse lui fait savoir très fréquemment que rien ne lui appartient. Lui, ouvrier à l’usine Golvay de Pavaux parvient à gagner sa vie petitement, mais en est fier malgré tout. Le budget familial étant très limité, la mémé l’a complété avec quelques revenus tirés d’une petite ferme durant toute sa jeunesse, mais la pauvre n’a pas eu beaucoup de temps à consacrer à ces travaux, car elle est mère de dix enfants. Elle va en perdre trois, un petit garçon Gilbert à moins de dix ans et une jeune fille de vingt , Marie – Blanche , décédée d’une maladie rénale qui va toucher une de mes belles – sœurs, une trentaine d’années plus tard, sans oublier Madelaine dans un accident de voiture Pas beaucoup de chance la grand – mère. Elle arrive d’une famille recomposée .Son père étant mort à la guerre, sa mère a épousé son beau – frère, mais celui – ci n’a pas beaucoup aimé la petite fille qu’elle était. Adulte, elle n’est pas plus heureuse. Elle manque d’amour ….
C’est chez eux que je vais boire le plus immonde des cafés. Par mesure d’économie, la grand – mère met beaucoup plus de chicorée que de café et par – dessus le marché , le filtre sert plusieurs fois ; enfin le café est réchauffé à maintes reprises dans une casserole toute noire, sur le bord de la cuisinière. Horrible ! J’essaie toujours de passer à côté, mais parfois le refus est impossible et bouh ! Quelle horreur ! Il faut dire que les deux vieux passent leurs dernières années de vie dans un genre de taudis. Un de leur gendre et moi-même profitons même d’une hospitalisation de la grand – mère pour retapisser la chambre dans laquelle elle dort et décaper la cuisine mais cela ne change pas grand chose car il y a trop à faire pour donner un semblant de confort à cette habitation. Tenez par exemple , le sol de la cuisine est constitué de deux matériaux, une partie en ciment sur la moitié de la pièce et le reste en plancher pourri. Pas assez d’argent sans doute pour faire la chape partout !
La mémé Poux ne semble pas s’en formaliser. Quand nous arrivons chez elle, elle est toujours en train de lire ses magazines ou d’éplucher des légumes. Elle est toute ratatinée, maigre, des yeux bleu perçant qui respirent l’intelligence. Elle avoue bien volontiers qu’elle n’est pas heureuse avec son conjoint et ne l’a jamais été et voue à ses enfants, surtout au dernier un amour sans faille. Il faut dire que celui – ci en a bien besoin, car il est un peu fou, au point d’être interné une bonne partie de sa vie.
Enfin, cette personne profondément croyante mène une vie exemplaire, sans se plaindre, alors qu’elle aurait mille raisons. Douce, calme, elle subit les extravagances du grand – père, sans ciller. Elle finira par mourir d’un cancer de la face, impressionnant à voir. Pauvre mémé !
Mais pour en revenir à ce drôle de pépé Poux, ce matin donc, je vais le chercher, car il semble très en retard. Sa maison est voisine de celle de mes beaux – parents et j’y suis en moins d’une minute. Quand j’y arrive le pépé finit de descendre les escaliers qui conduisent à sa chambre ?
En plaisantant, je lui dis : « Eh, bien ! On joue les paresseux ce matin ! »
Il ne me répond pas alors qu’il me regarde. Je comprends immédiatement que ce n’est pas normal et reprends : « ça ne va pas ? » Le grand – père semble vacillant. Je me précipite alors vers lui et lui dis : « Vous avez mal quelque part ? » Il me répond enfin : « Non ! » et s’affale à mes pieds alors que je parviens tout juste à le retenir de tomber. Je freine donc sa chute jusqu’au sol et appelle la mémé : « apportez un oreiller, le pépé se sent mal ! » La grand – mère, sans un regard vers lui, s’en va vers sa chambre pour en revenir quelques secondes plus tard avec ce que je lui ai demandé, me le tend, se retourne et va faire son feu comme si de rien n’était. Je reprends alors : « Il ne va pas bien du tout ! Il faut appeler le médecin ! » La grand – mère ne bronche pas, me tournant toujours le dos. C’est alors que ma belle – mère arrive, trouvant que je mets un peu trop de temps à revenir. Je ne la laisse pas rentrer et lui crie dès que je l’aperçois : « courez appeler le docteur, il va très mal. » Elle file.. Sans poser de questions. Je soutiens le grand – père, mon bras passé sous sa tête , le rassure comme je peux, lui disant que ça va aller, mais je vois déjà ses yeux se troubler et son visage bleuir. J’ai compris. Le pépé est en train de mourir et je ne peux rien faire. Quelques secondes plus tard, il cesse de respirer. La mémé farfouille toujours dans son fourneau. Elle ne bronche pas davantage quand je lui annonce que je crois que son mari est mort. Quand ma belle – mère revient, il est trop tard. Elle ne s’attarde que quelques instants et quitte la maison en disant qu’elle va prévenir Michel ( son mari ) et Jean – Michel ( le mien ). Mon beau – père, encore couché est particulièrement touché ; il vient de perdre en même temps que son beau – père, son meilleur ami. Quant à mon époux, je ne peux me permettre de l’attendre. Il est l’heure que je parte en classe où les enfants vont m’attendre si je tarde . Je quitte donc les lieux, malheureuse comme les pierres, car j’aime profondément ce vieux fou, qui a su remplacer le pépé que je n’ai plus, en me donnant plein d’affection. Dès que j’ai passé la porte de mon école, je suis prise de nausées et vomis une bonne partie de la matinée. Le pépé Poux qui est un farceur est enterré un premier avril. Sa dernière blague !
