Mémé de Beaucerons
Aujourd’hui, je vais passer la journée à Beaucerons chez la mémé ; J’ai huit ans. Cela ne m’arrive pas souvent d’aller la voir ainsi, car là – bas, je m’ennuie vite. Je n’ai pas de jeu, pas de livre, rien et je passe donc mon temps à être avec ma grand – mère. J’ai mis des plumes dans mes rayons de ma bicyclette ; je les ai fixées dans le mécanisme des freins et les essieux de la roue et à chaque coup de pédales, elles frottent contre les rayons et ainsi une jolie mélodie de plumes m’accompagne sur le parcours . Rien de plus beau à entendre.
Ma mémé Armandine est ravie de me voir arriver ; elle est en train d’éplucher des légumes pour la soupe ; elle me tend un couteau et première activité, je l’aide. Il faut dire que c’est une spécialiste des soupes, elle ; les siennes sont de couleur inhabituelle, des toutes vertes et des toute rouges ou bien oranges aussi et en plus elles sont excellentes car elle y met toujours de la crème.
Elle est bizarre, cette mémé. Elle a une dent brillante sur le côté, elle parle beaucoup en faisant des « woueil » très souvent ; je crois qu’elle a très mal au dos, car elle est toute tordue et elle se met dans un genre de coquille qui lui monte des hanches jusqu’au menton. Quand je dors chez elle, des fois, je la vois s’habiller ; elle met une grande chemise qu’elle enfile dans une culotte à petits trous et par - dessus elle met sa coquille qui a plein de lacets et enfin tout le reste. Elle a une drôle de salle de bain aussi, un genre de grand placard en angle de la cuisine, avec un immense évier en pierre gris- beige. C’est là qu’on se lave mais aussi qu’on fait la vaisselle, mais pas dans la même cuvette. Ma grand – mère est une femme propre, un peu maniaque, je crois. Chez elle, tout me semble bizarre. Ainsi, son bahut de cuisine est tout rigolo : petit, tout arrondi, avec une huche à pain intégrée et un miroir au milieu entre les deux corps de meuble. Il paraît que, quand ma maman était petite, elle était placée juste en face et oubliait de manger car elle passait le temps du repas à faire des grimaces destinées à son frère. Mémé était obligée de le couvrir d’un linge à vaisselle. Il faut que je vous dise : la vaisselle de mémé, ç’est quelque chose : je la trouve superbe. Elle a des verres avec des ronds de toutes les couleurs, des assiettes où les fruits sont en relief et plein d’autres choses très jolies. Elle n’a pas beaucoup de sous, la mémé. Elle me dit tout le temps que ce n’est pas comme chez Julien et la Germaine, qu’eux ils en ont plein et qu’elle, elle est obligée de travailler chez sa patronne, parce que quand le pépé est mort, ça a tout mangé les sous. Il a fallu l’opérer beaucoup de fois et y’avait pas de sécurité sociale. Je la connais la patronne de mémé. C’est une dame qui habite Dons et ma mémé y va pour lui tenir compagnie et faire le travail ; elle en dit plein de mal de cette personne, ma mémé ; je crois bien qu’elle ne l’aime pas beaucoup …
Enfin, les légumes épluchés et mis à cuire, elle m’emmène voir ses fleurs ; il y en a plein, plein, de toutes les couleurs et de beaucoup d’espèces. Je suis censée retenir les noms car, chaque fois elle me les répète : « ça, c’est une primevère et ça un crocus et là bien sûr une tulipe ; mais dans quelques mois là il va y avoir les œillets et plus tard encore les pivoines. J’aime bien aller voir les fleurs, ça sent très bon dans les parterres de mémé . Elle en cueille pour en mettre au cimetière sur la tombe du pépé Marcel. Elle en parle tout le temps de son défunt mari ; elle en est « saoulante » mais bon, c’est comme ça. Ton pépé par-ci, ton pépé par-là ! Y’en a marre, des fois
C’est comme ça chez cette mémé là. Faut s'y faire !
Aujourd’hui, je pense à tout cela. Je suis à nouveau chez ma grand – mère mais je ne suis plus une enfant . Il fait nuit noire ; il est près de minuit.
C’est ma mère qui m’a appelée, il y a un quart d’heure en me disant : « il faut m’emmener à Beaucerons, la mémé va mal. J’ai sauté dans une jupe et un maillot et j’ai filé.
A notre arrivée, Yvonne , ma tante , nous reçoit. La mémé est couchée, les yeux fermés, elle a l’air de mal respirer. Elle ne fait pas un geste à notre arrivée , ne dit pas un mot , reste inerte . On la croirait morte ; en fait elle est dans le coma . Il faut dire qu’ il y a quelques mois, elle a fait un infarctus. Nous sommes allées, ma mère et moi souvent la voir à l’hôpital de Dons puis en maison de repos près de Malins Elle allait bien mais elle râlait tout le temps, semblait plus que contrariée à l’idée de ne plus pouvoir faire de mobylette, pestant qu’il vaudrait bien mourir qu’être à la charge de quelqu’un, surtout quand ce quelqu’un s’appelle Yvonne. Enfin, elle n’était pas satisfaite. Depuis son retour à la maison, ça avait l’air d’aller. Elle avait repris ses bonnes habitudes de se disputer avec ma tante à longueur de journée. Tout était donc normal jusqu’à ce soir. Elle a pu prévenir sa fille qu'elle ne se sentait pas bien et c'est celle – ci qui l'a fait savoir à ma mère. Le docteur a été appelé ; on l'attend.
Le voilà d'ailleurs, le docteur Malin que je n’aime pas.Il arrive à grandes enjambées. Il demande immédiatement à ma tante et à sa sœur de sortir de la chambre, me faisant signe à moi de rester. J’avoue que je suis surprise. Je le vois sortir de sa sacoche une seringue avec une longue, longue aiguille et il injecte un produit au niveau du thorax ; impressionnant ! « de l’adrénaline , pour soutenir le cœur »me dit – il .
Ma grand – mère n’a pas bougé, elle est inconsciente depuis notre arrivée et le produit ne fait rien .Le médecin la déclare morte presque instantanément. Je ne vois même pas le passage de sa vie à la mort. Pas un mouvement, pas le moindre sursaut, rien !
Le docteur annonce à ses deux filles le décès, leur demande les vêtements et entreprend de la vêtir avec mon aide, refusant que ses enfants s’en chargent.
Merci, docteur ! Jamais je ne parviendrai à oublier cette sensation . La manipulation d'un cadavre est traumatisante dans la mesure où le corps n'a plus une seule réaction et est flasque .
Je suis donc les directives du médecin : « prenez la par les pieds, on va la mettre par terre, ça ira mieux. » J’obéis mais coucher la grand – mère à même le sol me choque . Il poursuit : « Je la tiens, enlever lui sa chemise de nuit ; retenez – la, je vais passer par-dessus la tête. On ne lui met pas le soutien gorge, trop pénible, ça ne se verra pas. Enfilez-lui ses bas.. » Quel cauchemar ! Elle est lourde la mémé. Pourtant un tout petit bout de femme ! elle est molle, elle renverse tout le temps. Je suis vite exténuée et même dégoûtée . J’ai l’impression que ça dure un siècle, ce truc – là. Quand enfin c’est terminé, je demande à ma mère de ne pas s’attarder. Je suis pressée de quitter les lieux . Je la ramènerai au matin, quelques heures plus tard, si elle veut .
Nous rentrons donc, à priori sans être profondément peinées l’une comme l’autre par ce qui vient de se passer . Je suis surprise par ma mère. Elle est encore pire que je ne le croyais. Même sa propre mère, elle ne l’aime pas , puisqu’elle ne pleure pas …………
C’est ainsi que je la vois et je la juge sévèrement.
Ce que j’ignore alors est que quand mon tour viendra d’enterrer la mienne, je reproduirai ce même modèle. Je ne pleurerai pas davantage la mort de ma maman ( en ai- je eu une d’ailleurs ? N’ai – je pas eu qu’une mère, une bonne mère certes, mais qu’une mère quand même ? ). Je ne la pleurerai pas elle , mais beaucoup par contre , sur moi-même , qui me retrouverai alors un peu plus seule encore, enfin, juste un tout petit peu, plus seule.
Elle a plus de chance , ma mère , que moi j’en aurai quand viendra mon tour ; elle , elle a mon père pour la consoler ……….
Ma mémé Armandine est ravie de me voir arriver ; elle est en train d’éplucher des légumes pour la soupe ; elle me tend un couteau et première activité, je l’aide. Il faut dire que c’est une spécialiste des soupes, elle ; les siennes sont de couleur inhabituelle, des toutes vertes et des toute rouges ou bien oranges aussi et en plus elles sont excellentes car elle y met toujours de la crème.
Elle est bizarre, cette mémé. Elle a une dent brillante sur le côté, elle parle beaucoup en faisant des « woueil » très souvent ; je crois qu’elle a très mal au dos, car elle est toute tordue et elle se met dans un genre de coquille qui lui monte des hanches jusqu’au menton. Quand je dors chez elle, des fois, je la vois s’habiller ; elle met une grande chemise qu’elle enfile dans une culotte à petits trous et par - dessus elle met sa coquille qui a plein de lacets et enfin tout le reste. Elle a une drôle de salle de bain aussi, un genre de grand placard en angle de la cuisine, avec un immense évier en pierre gris- beige. C’est là qu’on se lave mais aussi qu’on fait la vaisselle, mais pas dans la même cuvette. Ma grand – mère est une femme propre, un peu maniaque, je crois. Chez elle, tout me semble bizarre. Ainsi, son bahut de cuisine est tout rigolo : petit, tout arrondi, avec une huche à pain intégrée et un miroir au milieu entre les deux corps de meuble. Il paraît que, quand ma maman était petite, elle était placée juste en face et oubliait de manger car elle passait le temps du repas à faire des grimaces destinées à son frère. Mémé était obligée de le couvrir d’un linge à vaisselle. Il faut que je vous dise : la vaisselle de mémé, ç’est quelque chose : je la trouve superbe. Elle a des verres avec des ronds de toutes les couleurs, des assiettes où les fruits sont en relief et plein d’autres choses très jolies. Elle n’a pas beaucoup de sous, la mémé. Elle me dit tout le temps que ce n’est pas comme chez Julien et la Germaine, qu’eux ils en ont plein et qu’elle, elle est obligée de travailler chez sa patronne, parce que quand le pépé est mort, ça a tout mangé les sous. Il a fallu l’opérer beaucoup de fois et y’avait pas de sécurité sociale. Je la connais la patronne de mémé. C’est une dame qui habite Dons et ma mémé y va pour lui tenir compagnie et faire le travail ; elle en dit plein de mal de cette personne, ma mémé ; je crois bien qu’elle ne l’aime pas beaucoup …
Enfin, les légumes épluchés et mis à cuire, elle m’emmène voir ses fleurs ; il y en a plein, plein, de toutes les couleurs et de beaucoup d’espèces. Je suis censée retenir les noms car, chaque fois elle me les répète : « ça, c’est une primevère et ça un crocus et là bien sûr une tulipe ; mais dans quelques mois là il va y avoir les œillets et plus tard encore les pivoines. J’aime bien aller voir les fleurs, ça sent très bon dans les parterres de mémé . Elle en cueille pour en mettre au cimetière sur la tombe du pépé Marcel. Elle en parle tout le temps de son défunt mari ; elle en est « saoulante » mais bon, c’est comme ça. Ton pépé par-ci, ton pépé par-là ! Y’en a marre, des fois
C’est comme ça chez cette mémé là. Faut s'y faire !
Aujourd’hui, je pense à tout cela. Je suis à nouveau chez ma grand – mère mais je ne suis plus une enfant . Il fait nuit noire ; il est près de minuit.
C’est ma mère qui m’a appelée, il y a un quart d’heure en me disant : « il faut m’emmener à Beaucerons, la mémé va mal. J’ai sauté dans une jupe et un maillot et j’ai filé.
A notre arrivée, Yvonne , ma tante , nous reçoit. La mémé est couchée, les yeux fermés, elle a l’air de mal respirer. Elle ne fait pas un geste à notre arrivée , ne dit pas un mot , reste inerte . On la croirait morte ; en fait elle est dans le coma . Il faut dire qu’ il y a quelques mois, elle a fait un infarctus. Nous sommes allées, ma mère et moi souvent la voir à l’hôpital de Dons puis en maison de repos près de Malins Elle allait bien mais elle râlait tout le temps, semblait plus que contrariée à l’idée de ne plus pouvoir faire de mobylette, pestant qu’il vaudrait bien mourir qu’être à la charge de quelqu’un, surtout quand ce quelqu’un s’appelle Yvonne. Enfin, elle n’était pas satisfaite. Depuis son retour à la maison, ça avait l’air d’aller. Elle avait repris ses bonnes habitudes de se disputer avec ma tante à longueur de journée. Tout était donc normal jusqu’à ce soir. Elle a pu prévenir sa fille qu'elle ne se sentait pas bien et c'est celle – ci qui l'a fait savoir à ma mère. Le docteur a été appelé ; on l'attend.
Le voilà d'ailleurs, le docteur Malin que je n’aime pas.Il arrive à grandes enjambées. Il demande immédiatement à ma tante et à sa sœur de sortir de la chambre, me faisant signe à moi de rester. J’avoue que je suis surprise. Je le vois sortir de sa sacoche une seringue avec une longue, longue aiguille et il injecte un produit au niveau du thorax ; impressionnant ! « de l’adrénaline , pour soutenir le cœur »me dit – il .
Ma grand – mère n’a pas bougé, elle est inconsciente depuis notre arrivée et le produit ne fait rien .Le médecin la déclare morte presque instantanément. Je ne vois même pas le passage de sa vie à la mort. Pas un mouvement, pas le moindre sursaut, rien !
Le docteur annonce à ses deux filles le décès, leur demande les vêtements et entreprend de la vêtir avec mon aide, refusant que ses enfants s’en chargent.
Merci, docteur ! Jamais je ne parviendrai à oublier cette sensation . La manipulation d'un cadavre est traumatisante dans la mesure où le corps n'a plus une seule réaction et est flasque .
Je suis donc les directives du médecin : « prenez la par les pieds, on va la mettre par terre, ça ira mieux. » J’obéis mais coucher la grand – mère à même le sol me choque . Il poursuit : « Je la tiens, enlever lui sa chemise de nuit ; retenez – la, je vais passer par-dessus la tête. On ne lui met pas le soutien gorge, trop pénible, ça ne se verra pas. Enfilez-lui ses bas.. » Quel cauchemar ! Elle est lourde la mémé. Pourtant un tout petit bout de femme ! elle est molle, elle renverse tout le temps. Je suis vite exténuée et même dégoûtée . J’ai l’impression que ça dure un siècle, ce truc – là. Quand enfin c’est terminé, je demande à ma mère de ne pas s’attarder. Je suis pressée de quitter les lieux . Je la ramènerai au matin, quelques heures plus tard, si elle veut .
Nous rentrons donc, à priori sans être profondément peinées l’une comme l’autre par ce qui vient de se passer . Je suis surprise par ma mère. Elle est encore pire que je ne le croyais. Même sa propre mère, elle ne l’aime pas , puisqu’elle ne pleure pas …………
C’est ainsi que je la vois et je la juge sévèrement.
Ce que j’ignore alors est que quand mon tour viendra d’enterrer la mienne, je reproduirai ce même modèle. Je ne pleurerai pas davantage la mort de ma maman ( en ai- je eu une d’ailleurs ? N’ai – je pas eu qu’une mère, une bonne mère certes, mais qu’une mère quand même ? ). Je ne la pleurerai pas elle , mais beaucoup par contre , sur moi-même , qui me retrouverai alors un peu plus seule encore, enfin, juste un tout petit peu, plus seule.
Elle a plus de chance , ma mère , que moi j’en aurai quand viendra mon tour ; elle , elle a mon père pour la consoler ……….
