La pièce en or !
Aujourd’hui, 9 février 1997,
J’ai quarante ans et je suis malheureuse comme les pierres.
Je ne peux pas oublier qu'aujourd'hui devrait être un beau jour, car il était prévu de marquer l’événement de manière grandiose et finalement qu'il ne se passera rien. Papa n’est plus là et personne n'a envie de faire la fête..
Il y a un an, nous avions décidé mes parents et moi que nous louerions la salle des fêtes du village pour y recevoir toute notre famille et nos meilleurs amis pour fêter en même temps leurs cinquante ans de mariage, les soixante dix ans de ma mère, les vingt ans de ma fille aînée et mes quarante ans. Je ne suis pas une fêtarde mais je me suis réjouie à l’idée de voir autant de monde content en même temps. Enfin l’idée de partager avec mes parents et enfants, en y intégrant les autres gens que j’aime, une journée de joie, m’a séduite immédiatement et pendant six mois, j’y ai souvent pensé.
Aujourd’hui donc, à mon réveil, je ne suis pas très gaie, le moins qu’on puisse dire. Nous sommes dimanche et ma seule invitée sera ma mère. Et quelle invitée !
Depuis que mon père est mort, elle ne mène une vie d’enfer.
Au lieu de trouver du réconfort auprès d’elle, je dois faire face à une agressivité quasi constante.
Ce midi donc, Céline va la chercher pour qu'elle passe la journée avec nous. Aussitôt passé le seuil du salon, elle m'agresse : " Bon anniversaire, ma chère, tiens voilà ton cadeau " Elle me balance une pièce que j'attrape au vol et elle poursuit " la voilà, sa pièce en or, puisqu'il n'a jamais voulu me la donner à moi ! " J'en suis catastrophée ; je m'appuie contre le meuble qui est derrière moi et ne prononce pas un mot. Audrey regarde la scène et perçoit toute la méchanceté, la hargne que ma mère met derrière ces mots. Me ressaisissant, je ne lui dis que " merci, mais sois tranquille, je n'en ferai rien ; je la donnerai telle qu'elle à une de mes filles. "
Je tourne les talons, pose la pièce sur le meuble et me dirige vers la cuisine les yeux embrumés de larmes. Je me retiens de pleurer. Pas question ! Je ne dois pas ! Je tiens le coup et essaie de me dire qu'elle est trop malheureuse, que c’est pour ça qu’elle est si méchante mais je ne parviens pas à pardonner. Cette petite pièce de rien du tout prend tout d'un coup toute sa valeur. Offerte à mon père lors de sa communion solennelle, ma mère l’a convoitée pour la transformer en pendentif depuis le premier jour où elle l’a vue jusqu’alors, mais mon père n’a rien voulu entendre. Très franchement dommage, car ma mère la méritait bien et elle n’avait pas les moyens de s’offrir des bijoux. Mon père lui ne voyait pas ça ainsi. Cette pièce en or est la dernière que possédaient ses parents. C’est même la dernière possédée par les Bacheley. Une valeur sentimentale bien plus importante que financière.
C'est cette toute petite pièce qui me fait comprendre ce que ma mère a contre moi. En me l’offrant à moi plutôt qu’à mes sœurs, elle reconnaît toute l’affection que me portait mon père et elle me la fait payer.
C'est de la JALOUSIE, ni plus, ni moins ! Quand je réalise que c’est sans doute là qu’est le problème, je considère tous les affronts précédents différemment. Ce n’est pas ce que je suis qui l’insupporte, mais ce que j’ai été et cela change tout pour moi.
Je n’y peux rien et n’y pourrai jamais rien. Que je fasse blanc, noir ou gris, cela sera identique, pas comme il faut. Alors !!!!!!
A partir de ce moment là, plus jamais elle ne va m’atteindre, me faire mal. Elle va m'agacer certes, me pousser à bout aussi mais plus jamais profondément me blesser. Fini !
Le lendemain de cette journée mémorable, je me comporte comme si rien ne s'était passé.
Je m’applique à tenir la promesse que j’ai faite à mon père. Je m’occupe d’elle, mais je garde mes distances. Elle ne peut pas se rendre compte du changement mais moi je sais que plus jamais je ne pourrai donner à ma mère autant d’amour et d’affection que par le passé. Je vais malgré tout me conduire en fille attentive, c’est mon devoir. Et ainsi, chaque soir, sans exception, comme depuis le lendemain de l'enterrement de son conjoint, quel que soit ce que j’ai à faire, je continue de passer lui rendre visite à la sortie de mon travail. Chaque mercredi et samedi, je continue de l’emmener en courses ou de lui acheter les siennes, selon son bon vouloir et chaque dimanche, excepté quand mes sœurs viennent la voir, elle mange et passe l’après – midi avec mes filles et moi.
Bien sûr, je me charge aussi de l’emmener partout où elle le désire et où elle a besoin, puisqu’elle n’a pas de véhicule.
Je fais même tout ce que je peux pour le sortir du chagrin dans lequel la disparition de son époux l’a plongée, et pourtant, moi-même j’aurais bien besoin de réconfort. Mon père me manque terriblement. Chaque fois que je rentre chez lui, son fauteuil vide me nargue dans son coin et ma peine s’intensifie encore. Je prends même la maison en horreur. Non seulement, je n’aime plus m’y rendre mais je déteste y entrer. Le vide qu’il a laissé derrière lui est tel que je ne m’y reconnais même plus. Ma mère a tant changé que j’ai le sentiment de n’être plus chez nous, mais dans une maison hostile. Il faut dire que chaque jour, il se passe la même chose.
Dès que je passe le seuil, après que j’ai lancé un bonjour, le plus enjoué que je peux, je me prépare à essuyer des remontrances et à encaisser des méchancetés. C’est très varié d’ailleurs. Tout y passe. Ma façon d’être, de vivre, de parler, de me tenir, de m’habiller, de me coiffer, de me maquiller, de cuisiner …… Tout ! C’est très simple ; je ne suis qu’une bonne à rien, une nulle et de surcroît moche.
Un soir c’est : " Ah, te voilà quand même ! T’as encore traîné ! T’as sûrement rien à faire chez toi ! " alors que je suis rentrée directement du travail pour la voir
Une autre fois c’est : " Eh bien ! Dis donc, si t’es allée au travail comme ça, t’as vraiment point de honte, t’as vu ce que tu ressembles. On dirait une peignerotte ! "
Le lendemain, c’est : " Je suis enrouée, j’ai encore pas parlé de la journée j’ai vu personne ; Mais tu t’en fous toi, du moment que tu vois du monde, les autres hein ! … "
Et c’est ainsi quotidiennement ou presque.
Elle va jusqu’à me faire honte en agressant les autres, en particulier les caissières de super U auxquelles elle parle, sèchement et méchamment. Ce mercredi, elle balance un article sur la caisse sous prétexte qu'on ne lui rembourse pas immédiatement la réduction. La caissière me regarde d'un air de dire " ma pauvre " et je lui laisse comprendre par mon regard que je suis désolée.
En fait, il ne faut, juste, pas en faire le moindre cas sinon c’est la guerre permanente. Mais ce n'est pas évident...
Ainsi cet autre mercredi matin, je passe comme d'habitude chercher sa liste de courses. Il fait mauvais et en général elle refuse de sortir par ce temps là. J'emmène en même temps Audrey au collège et nous ne sommes pas en avance. J'envoie donc ma gamine chercher la liste pendant que je retourne la voiture pour gagner du temps. La gosse est mal reçue par sa grand – mère qui juge sans doute que je ne suis pas assez disponible puisqu'elle la refoule en lui disant : " dis à ta mère que je l'emmerde, je me débrouillerai. " J'en reste sans voix, sans comprendre une telle réaction et m'en vais sans explication. Pas grave ! Juste une fois de plus ! Normal, quoi !
Le plus ridicule est que lorsque exceptionnellement, elle ne m’envoie pas de méchancetés ou de reproches à la figure, je reprends l’espoir que cela va s’arranger, qu’elle va sûrement un peu moins mal et qu’avec le temps ……
En fait je vis très mal cette situation, successivement horriblement peinée et malheureuse, puis profondément agacée et enfin indifférente.
Septembre 1997 : Un peu plus d’un an que mon père est mort. Ayant sans doute besoin de nous sentir soutenues, mes sœurs et moi recevons tous les membres de la famille. Le repas se passe dans le sous – sol de ma maison que j'ai aménagé pour l'occasion. Ma mère, ce jour là, ne daigne pas même me saluer ; mon père lui manque ( à nous aussi, mais elle n’y pense pas ) et il faut bien que quelqu'un paie. C'est moi qu'elle choisit, une fois encore. Cela fait plus d'un an que ça dure alors j'explose. Je raconte à mes sœurs. Elles interviennent auprès d'elle, mais je ne vois pas grand changement par la suite les mois qui suivent, jusqu'au jour ou miracle !
Elle se décide à recevoir ses copines pour jouer au scrabble. A partir de ce jour – là, je suis sauvée. Chaque semaine, les trois joueuses se rencontrent jouent, discutent devant un café. Ma mère reprend goût à la vie et moi je respire. Je ne passe plus la voir le soir du scrabble, puis à sa demande, je ne passe plus du tout. Elle me fait comprendre que cela l'ennuie d'être obligée de se trouver à la maison pour moi. Moi, cela m'arrange. Nous installons donc dans une autre organisation. Je lui garde le mercredi matin pour les courses et le dimanche à la maison.
Son comportement à mon égard change. Parfois un peu agaçante certes, elle est de moins en moins souvent agressive et désagréable et il nous arrive même de passer des bons moments. Sa compagnie ne me pèse plus, au contraire. Nous marchons souvent dans nos sentiers de campagne, et faisons aussi le tour de Chaumontcel en discutant. Cela va bien. Nous avons des relations mères – fille normale et j'apprécie. Sans être ma confidente, elle et moi arrivons à nous parler de banalités. C’est déjà bien !
Ce dimanche là, nous partons marcher du côté de la maison de Rusticat, en compagnie d'Audrey, Emilie et Folie, mon petit caniche abricot. Sans en avoir l'air, nous faisons des kilomètres et des kilomètres. Afin de raccourcir un peu la ballade car nous nous sommes surestimées, nous décidons de couper à travers champs. Tout va bien, jusqu'à ce qu'on se trouve face à un fossé d'au moins un mètre de profondeur et autant de largeur. Au bord, je m'interroge. J'imagine mal ma mère sautant le fossé et propose donc de le contourner.
Ma mère, se jugeant en assez bonne forme, s'exclame : " Sûrement pas y'est pas un " p'tit taro " de ren du tout qui va nos arrêter ! "
Je saute donc le fossé. Pas si facile que ça, la réception !
" A ton tour, la mère ! " Elle s'élance ! Mais, hou lala ! Je la vois s'aplatir, couchée sur le dos dans le fond du fossé. Le fou rire me gagne : " Tu t'es fait mal ? " La réponse étant négative, je laisse éclater mon rire, immédiatement suivi de celui des filles et de ma mère. Son ventre tressaute au fond du trou et plus je la regarde, plus je ris. C'est alors que ma chienne restée sur le bord opposé à celui où je me trouve prend idée de me rejoindre.
Sans la moindre hésitation elle bondit sur le ventre de ma mère, s'en sert comme passerelle et se permet quelques aller – retour. Nous sommes hilares, au point que mon Audrey fait pipi dans sa culotte.
Un peu calmées, nous entreprenons de sortir la mamie de son fossé. Seule elle serait condamnée à y rester jusqu'à la fin de ses jours. Avec beaucoup de peine, car nous rions encore, je parviens à l'extirper de son superbe lit de verdure et nous reprenons notre route, Audrey les jambes écartées car toute mouillée et toutes les quatre, secouées encore de temps en temps par le rire qui a bien du mal à s'éteindre.
Cet autre dimanche, pas de filles à la maison ; les plus petites sont chez leur père et Célinou n'est pas rentrée. Ma mère et moi entreprenons de mesurer nos parcours de ballade tout en repérant d'éventuels terrains à bâtir car je n'exclu pas d'être obligée de vendre ma maison pour en refaire une autre moins belle. J'ai en effet beaucoup de difficultés à boucler le budget.
Juste après le repas, nous nous mettons en route, ou plutôt nous montons en voiture, car c'est à l'aide de mon relevé kilométrique que nous allons effectuer nos mesures. On attaque !
Si on passe par la maison jaune, on a tant de kilomètres à condition de repasser par la place. Ma mère note. Par contre si on rentre par la rue des mésanges, ça fait tant. Ma mère inscrit. Et on mesure, on mesure.
AH ! Nous en faisons des kilomètres dans notre village, si bien qu'au bout d'une heure, ma mère me regarde en riant et me dit : " eh ben ! Ma fouê , j'crê ben qu't'es arrivé à m'bailli maux au coeur ! " Dis qu'on arrête vite fait et ma foi , non ,ça finit par passer ; Mais quand même, elle préfère rentrer chez elle à pied. " Plus d’auto pour aujdeu dit – elle , même pas un kilomètre ,y'es prou! "
Un autre dimanche : C'est visite à Robert. Bien malade, notre Robert !
Pauvre Robert ! Il a les carotides qui ont pris idée de se boucher et a donc fait ce qu'on appelle une attaque. Ah ! Ça pour sûr qu'il a été attaqué ! Un énorme coup puisqu'il en est ressorti paralysé du côté droit. J'ai toujours eu plaisir à aller le voir et à présent j'éprouve une peine grandissante quand je le vois ainsi diminué. Au début, j'espère qu'il va récupérer toutes ses facultés mais bien vite je suis obligée de me rendre compte que non ; il va demeurer ainsi, sérieusement handicapé.
Il vit très mal ce nouveau coup dur de la vie. Après le diabète et toutes ces conséquences, la paralysie. Cela fait beaucoup pour le même homme. De plus, il a été maire de sa commune pendant de nombreuses années. Il se voit à présent réduit à ne plus pouvoir signer son nom, après avoir tant apposé sa signature sur tant de documents officiels. C’est tout à fait insupportable pour lui. Il est horriblement malheureux et le voir ainsi me touche profondément. De plus, comme si cela ne suffisait pas, il souffre. Sa main surtout, lui fait mal. Il s'en plaint.
Il change notre Robert. Lui qui aimait tant rire, il ne plaisante plus. Nous essayons de le distraire de son mal et de sa peine quand nous y allons mais nous n'y parvenons pas beaucoup. Malgré tout, pour rien au monde, nous ne le laisserions tomber. Il nous a tant donné à nous. Nous revenons donc régulièrement. Personnellement je l’aime beaucoup et je crois que ma mère aussi, peut être même plus que son propre frère.
Très vite va se greffer, chez Robert, un nouveau problème de santé. Il doit dialyser, lui aussi. Pas la même dialyse que mon père ! Non, il ne la supporterait sûrement pas. La sienne est dite péritonéale. Pas plus confortable que l'autre d’ailleurs, voir pire. Embêté à se brancher à intervalles réguliers, plusieurs fois dans la journée et tous les jours. Les infirmières se relaient. Plus d'intimité chez Robert et un corps qui se dégrade de jour en jour. Il m'arrive de rentrer de chez lui, carrément catastrophée. Il me fait peur. Je ne le reconnais plus. Je vois son épouse Gisèle se dévouer sans interruption pour lui apporter un certain confort. Elle le materne autant que faire se peut et lui reste indifférente, voir agressif par moment. Je crois qu’il souffre encore plus moralement que physiquement. Le voir ainsi me rend malade et bien des fois durant la dernière année qu'il végète sans qu’on puisse lui venir en aide, je ne peux m'empêcher de me dire : " J'aimerais qu'il meurre ce soir, qu'il en finisse de souffrir, qu'enfin il se repose ! " Mais Robert est un homme résistant et il va ainsi galérer des jours des semaines, des mois et même des années jusqu'à finir sous morphine. Quelle injustice ! Pourquoi tant de douleur pour un tel homme ?
Je suis aux côtés de son épouse lorsque enfin il s'éteint doucement à l'hôpital de Besançon. J’ai beaucoup de peine mais quelle délivrance !
A partir de ce jour, Gisèle entre à part entière dans ma vie.
