Minou
Durant les quelques années pendant lesquelles Jean – Michel et moi vivons en collocation, l’état de la maison n’évolue pas. Non terminée, elle n’a plus le pouvoir d’unir le couple dans un projet de construction. Nous ne faisons donc plus rien. Je l’entretiens d’ailleurs seule, Jean – Michel rejoignant en continu ses copains. Je peste, surtout quand je ne peux pas tondre à temps le tracteur n’étant pas en état, et que je dois ramasser des tonnes d’herbe. Jean – Michel s’en fiche royalement.
Dès son départ, je tente de remettre les choses en ordre. Le tracteur est une des premières dont je m’occupe. C’est le cousin Minou qui regarde ce qu’il en est et qui m’annonce que c’est simplement une bougie ( au moins trois francs cinquante ) fichue. Comme par hasard nous en trouvons une neuve sur l’étagère. Le tracteur est réparé. Je soupçonne Jean – Michel d’avoir effectuer la même manœuvre pendant des mois, juste par esprit de revanche. Si c’est le cas, à la mesquinerie s’ajoute la bêtise et la méchanceté ! Je n’ose le croire.
Je fais remettre aussi en ordre la chaudière, mais cette fois – ci par le chauffagiste puis j’attends une longue année avant de ré entreprendre des travaux, faute d’argent.
Mon père décède moins d’un an après le départ de mon époux, juste deux mois après que mon divorce soit prononcé. Venant juste d’être opérée, je ne suis pas vaillante au point de faire des travaux d'envergure mais la peine que j’éprouve à la perte de mon papa est telle que je ne peux pas rester inactive très longtemps. Il faut que je me noie dans le travail quel qu’il soit, pour ne pas " disjoncter " et j’entreprends donc de retapisser toute la maison dès l'automne. Pièce après pièce, tout est remis à neuf, à bas prix d’ailleurs.
Ceci étant réalisé, j’entreprends de couvrir ma terrasse. Un menuisier me fait au noir toute l’armature au printemps. Gisèle et Jean – Claude me donne un coup de main pour traiter et lasurer les bois. Nous travaillons dans le sous – sol qui devient un véritable entrepôt ; Nous sommes envahis par des grosses poutres, des plus petites. Il y en a partout.
Ce travail fini, nous sommes au mois de juin. Catastrophe pour moi ! L’anniversaire de la mort de papi approche. Impossible à supporter sans m’étourdir ! J’appelle Minou à la rescousse. Il a l’intention de monter une association dans laquelle il sera président et pour laquelle il travaillera à bas prix afin de se mettre de côté un petit pécule destiné à monter une entreprise de réinsertion de chômeurs longue durée par la suite. Son travail consistera à se louer à l’heure, pour des travaux de bricolage, chez des particuliers, ceux – ci bénéficiant alors d’une remise de cinquante pour cent du prix de la main d’œuvre payée en réduction d’impôts sur les revenus. Cela m’intéresse évidemment, étant fortement imposée malgré les charges qui m'incombent et surtout cela me permet de m’investir dans un projet. Seul remède pour moi quand je trouve la vie trop moche !
Minou va passer un été complet chez moi à bricoler et cette saison – là va être le début d’une relation nouvelle entre nous. Lui vous parlerait d’une profonde amitié ; moi je ne sais comment la qualifier, mais une chose est sûre, notre relation est faite de complicité, respect et affection. Il faut dire que Minou suscite tout ça. C'est un homme exceptionnel et surprenant.
Je vais d'ailleurs vous parler de lui, car il mérite d'être connu.
Minou s’appelle Patrick. Je ne l’appelle jamais par son prénom. Depuis le premier jour où je l’ai rencontré, je l’ai appelé Minou et n’ai pas connu son prénom pendant bien longtemps
Ce jour – là, Jean – Michel est arrivé en me disant : " Mon cousin a eu un accident grave de moto, il est à Dijon à l’hôpital. Je veux aller le voir mais j’aimerais que tu viennes avec moi. " Je ne côtoie Jean – Michel que depuis trois mois et ne connais pas du tout ce cousin et pourtant j’accepte. Je ne sais pas pourquoi. Peut être que je sens combien Jean – Michel est embarrassé. Toujours est- il que nous partons voir le cousin en passant par Auxonne. Je ne connais pas cette route longée d’une multitude de bois et de forêts et nous arrivons très rapidement au centre hospitalier.
Grande surprise en découvrant Minou !
C’est un jeune homme d’une vingtaine d’années, plutôt beau garçon, à moitié nu que je vois s’agiter sur son lit. Sous perfusion, les jambes toutes couturées, en slip et petit maillot, Minou tente de manifester sa joie de voir arriver son cousin et sa petite amie que je suis, en transformant ses bras en moulinet. Minou a une belle " gueule ", un sourire aussi large qu’accueillant des yeux marrons qui pétillent de malice. Il respire la joie de vivre, ce qui semble bien surprenant dans un tel endroit. Il entreprend très vite d’expliquer ce qui lui est arrivé. Je le regarde éberluée car il parle fort, presque autant avec ses mains qu’avec sa bouche, d’un débit rapide. Une véritable diarrhée verbale ! Il a l’air d’un véritable excité, un peu foufou. Il raconte donc par le détail son accident. Il s’agit d’une priorité grillée par un automobiliste qui lui a valu un tel choc qu’on a du le transporter jusque là par hélicoptère. Et c’est à ce moment de l'histoire, croyez – moi, que j’ouvre les yeux et les oreilles tout grand. Minou nous affirme en effet qu’il a entendu et vu, alors qu’il était dans le coma, les médecins dire qu’il était perdu et surtout qu'il s'est vu lui, allongé sur la table d’opération. Il précise : " J’étais au plafond, dans le coin de la pièce et je voyais et entendais tout !
Avouez qu’en entendant de tels propos, on se dit qu’on doit avoir en face de soi un cinglé. C’est exactement ce que je pense à cet instant précis et je me demande vraiment ce que je fais là. Jean – Michel lui est imperturbable. Il me semble tout à fait serein, pas même un tant soi peu surpris. Nous ne nous attardons pas pour ne pas le fatiguer et je me dis qu’effectivement, il l’est suffisamment comme ça. Pendant le voyage du retour, je ne fais que très peu de commentaires sur notre visite si ce n’est que je le trouve un peu bizarre ce cousin. Jean – Michel s’étonne : " Oh ! Non, c’est Minou ! Il est toujours comme ça ! ". " Ah bon ! " Je n’insiste pas.
J’apprends à connaître ce personnage haut en couleur, le moins qu’on puisse dire, quelques années plus tard. Il est alors jeune marié et vient chaque vendredi boire la tisane à la maison. La cérémonie de son mariage a été remarquable ; il a joué les ténors une bonne partie de la soirée pour animer cette fête qu’il veut grandiose en l’honneur de son père qui est prêt à mourir d’un cancer de la gorge. Minou en rajoute toute la journée voulant offrir à son papa un dernier merveilleux moment. J’avoue que ce jour là encore, il me surprend.
Chaque fin de semaine, comme je vous le disais, on voit donc arriver Minou et son épouse, puis tous les deux et leur petite fille et un tout petit peu plus tard encore, c’est à quatre qu’ils viennent, et même à cinq. Minou procrée à vive allure. Son épouse ne semble pas du tout ravie de la tournure des évènements et pour la première fois j’interviens auprès de Minou à la demande de sa femme. Je lui explique qu’elle n’en peut plus, et qu’il faut qu’il cesse de se conduire comme un irresponsable. Minou écoute et de ce jour va faire de moi, à mon insu sa conseillère, rôle que je suis bien inapte à jouer. Pour lui, je suis sa grande sœur en même temps que sa mère. Je suis censée discuter avec lui les décisions qu'il s'apprête à prendre.
Minou va d'ailleurs, durant ces années-là s’essayer à plusieurs métiers. A chaque changement, il sollicite mon avis qu’il ne suit d’ailleurs pas toujours, loin s'en faut. Quoique hostile à ses décisions, je soutiens ses projets comme je peux. Minou inspire la compassion et la tendresse. Ainsi, j’achète des joggings et des pyjamas quand il vend des vêtements, tous plus laids les uns que les autres, des boucles d’oreilles d'un style tout à fait particulier, quand c’est le tour des bijoux. Pas facile ! Les goûts de Minou diffèrent vraiment des miens.
Puis vient le moment de son divorce. Minou ne comprend pas ce qui lui arrive, fait une tentative de suicide et bien vite remonte la pente. Il refait sa vie avec une jeune femme aussi désemparée que lui. Il est alors magnétiseur et fervent catholique. Nouvelle toquade mais très sincère. Je me moque souvent de lui mais gentiment. Quand je le vois se signer devant toutes les croix qu’il rencontre, je le charrie en riant et lui aussi en sourit mais il continue de le faire, convaincu qu’il doit bien ça au Bon Dieu. Minou est persuadé que Dieu lui a donné un rôle à jouer sur cette terre et il s’astreint à le faire le mieux possible. Il s’évertue à être bon et fréquente les églises bien évidemment. Moi qui suis athée n’ai jamais le moindre problème avec lui sur ce sujet. Très tolérant, il n’essaie pas de me convaincre, m’expliquant juste ce qu’il ressent. C’est un homme de bonté, serviable on ne peut plus, volant au secours des uns et des autres sans se poser de questions. Ainsi il va recueillir chez lui une jeune femme droguée dont les enfants ont été placés à la DASS. Il va la loger, la nourrir, lui trouver un travail et un logis avant qu’elle ne s’en aille et qu’elle retrouve ses gosses. Il héberge aussi un adolescent de quinze ans dont le père ne peut pas s’occuper et cela à titre gracieux sur la période d’une année scolaire. Et tout cela, Minou le fait de bon cœur sans jamais s’en vanter, partageant le peu qu’il a, et ne demandant rien en retour.
Minou s’investit parallèlement dans cette association qu'il a montée et avec laquelle je vais être en rapport pendant des années. Celle – ci couvre une multitude de domaines. Ainsi, on voit Minou avec un manège de motos sur les fêtes foraines ; on le trouve aussi dans l’organisation de spectacles et soupers dansants, au profit de bonnes causes ; certains jeunes lui doivent aussi la possibilité qu'ils ont eu de faire leur premier disque. Il appelle ça le micro d’or ; Il donne ainsi une chance à des adolescents de la région de chanter sur scène et d'enregistrer, alternant lors d'un spectacle leur intervention avec celle d’un artiste professionnel.
Quoique n’appréciant pas ces soirées, je n’en loupe pas une évidemment.
Mon groupe scolaire l’embauche aussi pour ses propres soupers dansant au profit de la coopérative scolaire
Et moi, à titre personnel, je le prends à la maison pour tous mes travaux.
Ainsi la première année, Minou ferme ma terrasse aux deux extrémités me faisant un mur qu’il habille de briques et crépis. Bien réussi quoique le premier.
Minou n’est pas maniaque, mais il apprend vite et est plein de bonne volonté Illettré, il ne peut pas se servir de livres, mais il n’a peur de rien. Il va voir les professionnels, leur pose les bonnes questions et à chaque problème rencontré il trouve une solution.
Ainsi il se transforme en plombier, menuisier, électricien, maçon et nous plaçons ensemble des poutres sous l'avant toit, de même que de la volige et un soubassement. Nous réalisons aussi une chambre dans le grenier, immense, de l'isolation à la décoration. Je lui dois aussi la fermeture automatique du portail de ma propriété, comme la construction du mur d'enceinte ou l'éclairage extérieur télécommandé.
Minou coupe et dessouche les thuyas, en compagnie de Ebert, de Jean – Claude et des enfants. Merveilleux souvenirs !
Il intervient aussi chez Gisèle, crépissant la façade aussi bien qu'un professionnel, nettoyant les greniers, doublant des cloisons, dégageant de nouvelles portes dans les murs, posant des bordures extérieures, abattant des arbres ; En gros Minou fait tout ce qui est à faire et cela toujours avec bonne humeur, sans jamais rechigner. Il passe en moyenne deux bons mois chez moi par an et ça nous convient à l'un comme à l'autre. Je lui donne du travail quand il n'en a plus assez et attends mon tour quand il en a trop. Il me dit souvent que je suis sa soupape de sécurité, professionnellement parlant et de plus son amie, " la meilleure " précise t’il. Pour moi, il représente la sécurité. On s'entend comme deux frères et sœur, avec des petits coups de gueule dont on ne sort jamais fâchés et surtout une confiance réciproque de même qu'une estime très sincère. Minou prête à rire par son côté naturel de bon campagnard et je ne me prive pas de me moquer de lui, le charriant quand son pantalon laisse entrevoir la raie de ses fesses ou quand ses chaussures rient, tant elles sont en piteux état ; mais il ne s'y prend pas, il sait que je n'y mets que de la malice et qu'en fait, cela ne change en rien les sentiments que j'éprouve à son égard.
Enfin nous traversons dix années ainsi, dans cette complicité et la joie de travailler ensemble. Merci Minou !
